"En cas d'échec, la Turquie repart de nouveau pour une année de tensions"

 |   |  1230  mots
Si l'AKP ne remporte pas son pari à l'issue des élections, il est peu probable qu'il parvienne à trouver un accord avec l'opposition, analyse Jean-François Pérouse. Sur la photo, le président turc à Istanbul le 20 septembre, lors d'un rassemblement contre les attaques terroristes des rebelles kurdes.
"Si l'AKP ne remporte pas son pari à l'issue des élections, il est peu probable qu'il parvienne à trouver un accord avec l'opposition", analyse Jean-François Pérouse. Sur la photo, le président turc à Istanbul le 20 septembre, lors d'un rassemblement contre les attaques "terroristes" des rebelles kurdes. (Crédits : Reuters Murad Sezer)
Pour la deuxième fois en six mois, les Turcs votent ce dimanche 1er novembre pour élire leur Parlement dans un climat politique tendu. En juin, le parti islamo-conservateur (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan a - pour la première fois depuis 2002- perdu la majorité absolue. Depuis, il cherche à remonter la pente... Sans certitude. Entretien avec Jean-François Pérouse, directeur de l'institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul.

La Tribune : à quelques jours des élections législatives anticipées, les derniers sondages montrent que Erdoğan stagne par rapport aux dernières élections de juin (40% d'intentions de votes). De plus, le président est vivement critiqué pour sa gestion des attentats d'Ankara. Dans ce contexte, peut-il obtenir la majorité au Parlement à l'issue du scrutin de dimanche ?

Jean-François Pérouse : Oui, il peut encore gagner son pari. Sur 85 circonscriptions, on en compte 39 où les résultats étaient très serrés en juin, notamment entre le Parti d'action nationaliste (MHP) et le Parti de la justice et du développement de Erdoğan (l'AKP). Ce dernier pourrait donc regagner des électeurs. L'est du pays est très vaste et il existe des circonscriptions où l'électorat kurde religieux qui s'était détourné de l'AKP (ndlr : en raison des positions d'Erdoğan et de son déni du problème kurde) pourrait faire marche arrière.

Dans un contexte économique où la devise nationale turque est faible (-20% par rapport au dollar depuis janvier, ndlr), l'AKP fait de la stabilité et de la continuité politique des arguments de campagne.

Il faut également prendre en compte d'autres facteurs, comme le taux de participation à ce scrutin (en juin : il a atteint 87%). Et avec le climat de tension instauré qui joue sur la peur, la stratégie développée par Erdoğan pourrait être payante, et lui permettre de gagner les voix supplémentaires pour qu'il puisse constituer une majorité au Parlement.

Quels sont les scénarios possibles ?

Première option, Erdoğan remporte le scrutin de dimanche, même de manière un peu suspecte sur les marges, et il parvient à constituer une majorité au Parlement avec 276 sièges. Dans le cas contraire, si l'AKP ne remporte pas son pari à l'issue des élections, il est peu probable qu'il parvienne à trouver un accord avec l'opposition sauf éventuellement avec le MHP (le Parti d'action nationaliste). En cas d'échec, la Turquie repart pour une année de tensions. Le président convoquera de nouvelles élections. On pourrait alors se retrouver dans une situation avec un gouvernement fantoche, qui expédie les affaires courantes, comme c'est le cas actuellement.

Erdoğan cherche à faire tomber le HDP (parti pro-kurde) qu'il rend responsable de son échec aux élections de juin (il a obtenu 13% des suffrages (soit 80 députés sur 550). Il a également jeté son discrédit sur cette formation politique après les attentats d'Ankara, qui a renoncé à la tenue de ses meetings...

Le parti démocratique du peuple (le HDP) a subi plusieurs attaques ces derniers mois. On a vu des maires et des militants arrêtés. Des meetings ont également été interdits après les attentats d'Ankara. Depuis cette date, le parti a choisi de changer de stratégie, et de ne pas tomber dans la provocation en répondant aux attaques du pouvoir. Il a donc mené une campagne plus discrète : sur les réseaux sociaux ou par courrier. Il faut également noter que le parti est surendetté car les remboursements des frais de la dernière campagne par l'Etat n'ont toujours pas été versés. Une situation commune à tous les partis. Ce qui contribue bien entendu à déstabiliser l'opposition.

Cette déstabilisation des partis peut-elle dégénérer dans la violence ?

Au-delà des crispations actuelles entre le HDP et l'AKP, les différents partis affichent une certaine maturité, et refusent les dérapages. Pour avoir suivi la campagne sur le terrain, les militants sont cote à cote. Des porosités existent même entre l'électorat de l'AKP et celui de HDP, mais des violences ne peuvent pas être totalement exclues.

En réalité, il faut noter qu'un mouvement de contestation s'est créé. S'il est conduit par le Parti démocratique des peuples (le HDP), pro-kurde, le Parti républicain du peuple (CHP) fait aussi bloc contre l'AKP. Les deux formations politiques peuvent ressortir renforcées de cette élection.

Il y a quelques semaines, Erdoğan avait envisagé la fermeture de bureaux de votes dans le sud-est du pays, majoritairement kurde. Si le président avance l'argument de la sécurité, c'est aussi une tactique pour limiter le nombre de voix à ses adversaires, et en particulier au HDP...

Le Conseil supérieur des élections a statué sur le sujet, estimant que la fermeture des bureaux de vote serait non conforme. Mais dans les faits, tout est envisageable dans les zones de tensions, au sud-est de la Turquie. Par ailleurs, pour éviter toute suspicion de fraude, le gouvernement a voté le report du passage à l'heure d'hiver pour que le dépouillement dans les bureaux de vote aient lieu en journée.

Contrôle des médias, fermeture de deux chaînes de télévision privées, arrestation de deux enfants de 12 et 13 ans pour insultes au président. La défiance vis-à-vis de la liberté d'expression ne cesse de s'aggraver. A quoi joue Erdoğan ?

Erdoğan est de plus en plus replié sur lui-même, et s'enferme dans sa paranoïa. Le mode d'action est ridicule et maladroit. On assiste au déclin d'un homme -dont les heures glorieuses sont derrière lui- au comportement de plus en plus manichéen, et irrationnel. Mais ne résumons pas la vie politique à sa personne, et l'AKP à son dirigeant. Le débat médiatique tend à l'ultra-personnalisation et tout le monde tombe dans le panneau. Les excès de Erdogan ne remettent pas en cause l'ensemble du dispositif de l'AKP. Pouvez-vous confirmer cette citation, j'ai peut-être mal entendu...

Les attentats d'Ankara, qui ont provoqué la mort de 102 personnes le 10 octobre, ont-ils bouleversé la campagne électorale ?

Sans doute pour une partie de l'opinion, mais l'impact est, in fine, assez limité car il est quand même nécessaire de rappeler que la Turquie est un pays habitué à la violence politique. Les événements d'Ankara ont néanmoins contribué à accélérer le front de l'opposition (HDP et CHP). Mais on parle peu d'un autre segment impacté par cet attentat, à savoir l'opposition syndicaliste qui représente toute une dynamique ethnique et confessionnelle. Elle symbolise désormais une nouvelle alliance contre le pouvoir.

Depuis 2002, l'AKP disposait d'une majorité absolue. Quel bilan peut-on tirer ?

Il ne faudrait pas attribuer à l'AKP ce dont il n'est pas responsable. Il y a eu des initiatives -dans le domaine de la liberté d'expression notamment- qui ont contribué à changer le visage de la Turquie. Par le passé, le parti a réussi à rassembler et réunir une partie de la population qui se sentait exclue de la politique. On peut également noter des avancées avec un processus de résolution de la question kurde engagé par le gouvernement AKP en 2012. Le bilan à tirer est donc plus complexe et il ne faudrait pas se laisser aveugler par les dernières années.

La paranoïa de Erdoğan s'est aggravée avec la "trahison" de l'imam Fethullah Gülen (à l'origine des révélations de corruption au sein du gouvernement en 2013). Il y a par ailleurs des facteurs incontrôlables comme la crise syrienne qui ont contribué à déstabiliser le pays par contagion. Enfin, le président est focalisé sur son changement de Constitution.Il souhaite le vote d'un nouveau texte qui permettrait d'étendre les pouvoirs du chef de l'Etat, et de perpétuer son pouvoir.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 01/11/2015 à 13:16 :
a retenir la non acceptation du vote du leader turque
plus proche de la guerre civil que de la democratie
et surtout le soutien inconditionnel du pouvoir Français
n'a t'il pas a stasbourg venu difamer la democratie
comme en France ou par trois fois les Français ont dit non a la vision du hollandisme
et la reponse est de niez le vote et de cantonner au scutin mocal
que fera t'il le mois prochain apres sa 4 eme defaite
a écrit le 01/11/2015 à 9:13 :

Si le système électoral turc était appliqué en France ( élection majoritaire à un tour), le Front National serait le premier parti politique de France.
Il serait intéressant de connaître l'image réelle de la France , à partir des résultats des élections partielles des trois dernières années . Ce sytème d'élection a un tour est le même qu'au Royaume Uni. Les anglais semblent en être satisfait.
a écrit le 31/10/2015 à 21:10 :
Mr Erdogan pourra toujours demandé l'asile à Mme Merkel.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :