Etats-Unis : pourquoi Donald Trump mise tout sur la finance dérégulée

En faisant de la dérégulation financière et de son complément les baisses d'impôts sa priorité, le nouveau président des Etats-Unis veut doper rapidement la croissance. Mais c'est un jeu risqué qui pourrait préparer la prochaine crise en oubliant de régler les questions essentielles des inégalités sociales et territoriales et de la baisse de la productivité.
Donald Trump veut déréguler la finance. Une façon utile de faire de la croissance, mais un jeu dangereux.
Donald Trump veut déréguler la finance. Une façon utile de faire de la croissance, mais un jeu dangereux. (Crédits : MIKE SEGAR)

Le président élu des Etats-Unis, Donald Trump, a donc désormais une priorité : la dérégulation bancaire. C'est du moins ce qu'il a affirmé vendredi 11 novembre dans un entretien au Wall Street Journal en évoquant des modifications substantielles à la loi Dodd-Frank, cette loi qui a établi des régulations en 2010 au secteur financier pour tirer les leçons de la crise de 2007-2008. Les valeurs bancaires ne s'y sont pas trompées et ont fortement progressé en Bourse depuis l'élection du milliardaire à la Maison Blanche le 8 novembre dernier.

Se réconcilier avec le parti Républicain

Il peut sembler pour le moins paradoxal que celui qui avait fustigé durant la campagne les liens entre Hillary Clinton et Wall Street devienne, à peine élu, le champion de la finance. Mais, en réalité, Donald Trump ne s'est jamais caché de vouloir en finir avec la régulation financière. En réalité, il n'a guère le choix. Elu du parti républicain, mais choisi de facto contre le parti républicain et sur un programme qui tranchait avec la majorité de ce parti, il va devoir construire dans les premiers mois de son mandat l'unité de ce parti afin de pouvoir compter sur la majorité du Congrès. Or, un des points essentiels de la paix avec le pouvoir législatif sera la question budgétaire. Si Donald Trump a pu, pour convaincre les populations fragilisées de la Rust Belt, tenir un message keynésien de relance, ce message ne reflète nullement le rapport de force au sein du parti républicain.

Un plan de relance très incertain

Donald Trump aura clairement du mal à financer par le déficit des dépenses publiques supplémentaires. Les seuls dérapages budgétaires que les Républicains accepteront seront ceux finançant les baisses d'impôts. Ce seront donc ces baisses d'impôts qui auront la priorité et, partant, les dépenses publiques seront nécessairement serrées. Le plan de relance des infrastructures de 1.000 milliards de dollars devra donc attendre. Le programme de Donald Trump ne s'en est jamais caché : ce programme doit être financé par les recettes supplémentaires récoltées par l'accélération des forages pétroliers et par la réduction fiscale accordée aux entreprises qui rapatrient leurs bénéfices aux Etats-Unis. Tout ceci incite à la prudence sur la réalité d'un tel plan qui, de surcroît, à l'image du fantomatique plan Juncker en Europe, doit s'appuyer sur l'investissement privé. Le plan de relance à la Trump promet donc d'être lent et pas forcément utile : dans ce type de plan, les investissements se concentrent sur les projets les plus rentables qui auraient pu être financées par l'argent privé.

Tout miser sur la croissance

L'impact sur la croissance de ce plan s'annonce donc faible, du moins en début de mandat. Or, Donald Trump a besoin de croissance pour remplir les caisses de l'Etat et asseoir son pouvoir sur le Congrès et dans l'opinion. Son modèle de ce point de vue doit être George Bush Junior, lui aussi élu en 2000 malgré une majorité relative de voix face à Al Gore, mais qui a gagné (dans le contexte très particulier néanmoins de l'après-11 septembre) une large popularité par la suite. Or, pour créer rapidement de la croissance, la formule utilisée pourrait être la même que dans les années 2000 : déréguler la finance. Donald Trump explique qu'en amendant la loi Dodd-Frank, il favorisera le crédit, notamment envers les plus fragiles. C'est exactement la logique qui a conduit à la crise des subprimes. Le crédit a été utilisé comme levier de croissance de substitution au creusement des inégalités.

Revenir à l'avant-crise

En baissant les impôts et en dérégulant la finance, Donald Trump espère revenir à l'avant-crise en termes de croissance. Les baisses d'impôts viendront alimenter encore les flux financiers et la spéculations et doper les bénéfices des banques.Son idée serait alors que les recettes issues de cette croissance portée par la finance viennent remplir les caisses de l'Etat fédéral pour financer le plan de relance des infrastructures. La logique est belle sur le papier et on comprend l'engouement des opérateurs boursiers qui rêvent tous d'un retour au printemps 2007, lorsque la bulle financière était à son apogée et qui correspond à leur âge d'or. Mais est-elle réaliste ? Rien n'est moins sûr. L'histoire montre que le développement tiré par le secteur financier ne réduit guère les inégalités, tant sociales que géographiques. Surtout, elle ne conduit guère à des investissements raisonnés, mais souvent au contraire à un sous-investissement dans le domaine productif. L'essor de la dérégulation financière dans les pays développés s'est accompagné d'un ralentissement de l'investissement et de la productivité.

La logique du parti Républicain plutôt que la régulation financière

Or, Donald Trump a aussi fait campagne sur le redressement de l'un et l'autre aux Etats-Unis. Il ne faut pas y compter : lorsque la finance est le moteur de la croissance, on évite tout ce qui peut la freiner, notamment ce qui pourrait favoriser l'investissement dans l'économie réelle. Les rendements financiers vont donc détourner l'épargne de l'investissement, comme avant 2007. Pendant la campagne, Donald Trump avait évoqué le retour du Glas-Steagall Act, cette loi, supprimée par Bill Clinton en 1999, qui interdisait la fusion des activités de banque d'investissement et de banque de détail. La logique était alors précisément de pouvoir diriger l'épargne vers l'économie réelle et non vers les produits spéculatifs. Ce projet semble devoir être enterré. On ne fait pas entrer dans son équipe la fine fleur de la banque d'investissement et on ne se donne pas comme priorité la dérégulation financière pour revenir au Glas-Steagall Act. Il s'agit plutôt de refaire de Wall Street le moteur de la croissance des Etats-Unis plutôt que de jouer sur la nature des flux financiers. Donald Trump choisit la facilité : doper la croissance à la finance dérégulée plutôt que de construire une vraie politique industrielle, sociale et territoriale. Mais cette facilité est aussi le reflet de ce qu'est le parti républicain : un parti qui reste marquée par la révolution conservatrice des années 1980 et qui, plus que jamais, veut réduire le rôle de l'Etat et imposer la logique du marché.

Un protectionnisme possible en comptant sur la finance ?

Dans cette politique économique, la question du protectionnisme se pose immédiatement. La force de la finance étasunienne repose avant tout sur le « recyclage » des excédents des pays gagnants de la mondialisation des échanges. Les Etats-Unis ne vivent plus au temps du monde de Bretton Woods où ils étaient le moteur financier du « monde libre » et où les bénéfices issues de son économie alimentait seule la machine financière. Désormais, pour prospérer, Wall Street, comme la City londonienne, a besoin d'une certaine liberté de circulation des capitaux. Or, cette liberté est l'envers de la liberté de circulation des biens. En misant sur la finance, Donald Trump ne pourra se permettre de vrai retour au protectionnisme. Etablir des droits de douane prohibitifs sur les produits chinois pourrait conduire à des représailles sur les investissements financiers chinois. Le président des Etats-Unis devrait donc se contenter alors de mesures symboliques sur quelques produits trop ouvertement subventionnés par Pékin et, peut-être, sur le gel des projets de traités de libre-échange. Mais tout retour en arrière semble impossible. Avant l'élection, les milieux d'affaires s'inquiétaient de ces tendances protectionnistes, mais la priorité donnée à la finance les rassure : c'est un gage de maintien de l'ouverture de l'économie.

Fuite en avant

Le choix de Donald Trump est donc celui d'une fuite en avant : tout miser sur la finance et les baisses d'impôts pour faire revenir la croissance d'avant-crise. Et pour dissimuler un protectionnisme très modéré, le nouveau président devrait tenter de séduire son électorat avec une politique agressive envers les immigrés illégaux. C'est pourquoi, dans sa première grande interview à CBS, il a évoqué l'expulsion rapide de « deux ou trois millions » d'immigrés illégaux « criminels ». La manœuvre fonctionnera-t-elle ? Difficile à dire, mais le monde de 2016 n'est pas celui de 2006. La croissance mondiale est faible, le secteur financier reste fragile et les attentes des électeurs sont fortes. Ne pas traiter la question centrale des inégalités et du sous-investissement chronique en misant tout sur la finance risque de conduire encore à une crise majeure.

Leçons pour l'Europe

Les premiers choix de Donald Trump sont très significatifs, y compris pour les Européens. Le mouvement anti-mondialisation mené par un courant xénophobe conservateur est souvent incapable de sortir d'une logique de dérégulation et de libéralisation qui, in fine, l'empêche de traiter les inégalités et de mettre en place une véritable stratégie d'investissement public. Autrement dit de mener réellement le changement qu'ils ont promis. Il ne leur reste alors plus pour « tenir leurs engagements » que l'action autoritaire et répressive, notamment sur les populations étrangères. Des actions qui, évidemment, ne règlent aucun problème économique.

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 34
à écrit le 17/11/2016 à 9:55
Signaler
Hillary Clinton qui vient d'atteindre le million de voix supplementaire à Trump et le décompte des voix n'est toujours pas achevé.

à écrit le 15/11/2016 à 18:22
Signaler
Déréguler est aussi difficile de réguler. On ne peut pas rayer d'un trait de plume tout un corpus réglementaire; c'est juridiquement et techniquement un vrai job. Il faut démeller le superflus de l'essentiel, prévoir des clauses de sortie adaptées ...

à écrit le 15/11/2016 à 15:24
Signaler
apparemment mr godin a du laisser sa casquette make america great again au vestiaire car son analyse est plutot flippante et comme a chaque fois finement etayee

à écrit le 15/11/2016 à 12:54
Signaler
Réponse à Hugolin à propos du "populisme". Le populisme n'est évidemment pas dans le vote populaire, mais dans ce que l'on raconte au "peuple" pour obtenir sa voix; il est dans le discours de sollicitation et les promesses des candidats. Il est néan...

à écrit le 15/11/2016 à 10:55
Signaler
Une bonne part des américains ont maintenus leur niveau de vie part le crédit, il n'y a qu'a voir la part très importante de la population qui n'a pas d'économies, et le taux d'endettement privé (2ème plus élevé derrière la GB). En favorisant la fina...

le 15/11/2016 à 12:16
Signaler
@Jo le taxi... qui va pas partout et n'est jamais allé en Amérique du Nord: l'endettement des Nord-Américains portent sur les hypothèques immobilières et l'éducation qui sont, à mon humble avis, des investissements, car en finale mieux vaut avoir un ...

à écrit le 15/11/2016 à 10:06
Signaler
On verra bien, mais via la hausse des taux rapides sur les marchés depuis quelques semaines, ça va peut être un bon vieux et dévastateur crash obligataire à l'ancienne qui va régler toutes ces questions. J'y vois 1 petite analogie rigolote, Sarko en ...

à écrit le 15/11/2016 à 9:46
Signaler
Trump, le grand Casino de retour, a qui perd gagne, mais cette fois ci les banques vont elles suivrent ?

à écrit le 14/11/2016 à 22:54
Signaler
1929 : crach séculaire avec un Président Républicain : Hoover. 1987 : crach des années Reagan, Républicain. 2007 - 2008 : crach de Bush Junior, Républicain. 2018, ou 2019 : crach énorme en perspective, avec Trump, Républicain ... Le Jugement ...

le 16/11/2016 à 12:09
Signaler
Je le crains aussi, plus de dérégulation financière = plus grande sera le crach, c'est le gouvernement de Wall Street qui dirige encore et encore! C'est une très mauvaise idée de revenir sur le Dodd-Franck Act qui devait limiter la folie spéculative ...

le 17/11/2016 à 9:45
Signaler
Mouais, la crise de 2007 est largement due aussi au démocrate Clinton et sa politique très néoliberale, certes dans la droite ligne de ses prédécesseurs républicains, mais quand meme ...

à écrit le 14/11/2016 à 20:42
Signaler
Quoiqu'il arrive D Trump sera toujours aussi riche.....en revanche il en ira tout autrement pour la piétaille dont je suis. C'est ainsi que va le monde depuis l'origine, il n'y a aucune raison que cela change.....

le 14/11/2016 à 23:07
Signaler
monsieur Trump est riche quand l'immobilier est haut et en faillite quand celui ci baisse. Sa fortune dépend donc de l’état de l'immobilier.

le 16/11/2016 à 13:36
Signaler
Une faillite ne fait pas d'un riche un pauvre, loin s'en faut.

à écrit le 14/11/2016 à 20:11
Signaler
Il va foirer lamentablement pour la simple raison qu'il n'a pas fait l'ENA tout simplement. Pauvre Donald

à écrit le 14/11/2016 à 19:39
Signaler
Trump promet la réussite, le rêve américain, la chance. Pas la réduction des inégalités, idée plutôt démocrate...

à écrit le 14/11/2016 à 19:14
Signaler
Si le journaliste faisait correctement son travail, il devrait savoir que Trump va dereguler la finance en supprimant aussi la doctrine socialiste du "too big too fail" qui a permis aux banques lepreuses en 2008 d'avoir recours aux subventions publiq...

le 15/11/2016 à 9:51
Signaler
Lehman Brothers ça vous dit quelque chose? Merci encore d'avoir plongé le monde dans une crise sans fin.

à écrit le 14/11/2016 à 18:07
Signaler
Voilà que DT " choisit la facilité " en dérégulant la finance il espère relancer la croissance et si cette approche pragmatique était la bonne solution ?

à écrit le 14/11/2016 à 17:55
Signaler
On peut ne pas aimer Mr. Trump qui dérange, ce n'est pas une raison pour se laisser aller à ses penchants gauchistes avec aussi peu de retenue, autant de simplisme et d'amalgames, comme le fait Mr. R.Godin, tout à fait exceptionnellement comme je pui...

le 14/11/2016 à 19:27
Signaler
C'est amusant ce terme de populiste, assez récent il est vrai. Si l'on revient aux sources, j'y vois pour ma part la démocratie. Je suis surpris pour ne pas dire pire que lorsque le bon peuple ne vote pas comme l'attendent leurs maîtres à penser, ils...

le 15/11/2016 à 11:41
Signaler
@tiestu "C'est de la caricature; il y a un chemin pour plus de liberté des agents économiques et plus de responsabilité." Les mêmes causes produisant les mêmes effets, si Trump fait vraiment ce qu'il dit vous aurez les mêmes résultats. Dans une écon...

à écrit le 14/11/2016 à 17:51
Signaler
Pauvre Trump, comment va t il dérégulé avec des taux de crédit aussi bas et des ratios financiers que les banques sont obligé de suivre ? C'est perdu d'avance ! La crise est venu parce que la finance dérégulée était mondiale mais maintenant ? Les ba...

le 14/11/2016 à 19:28
Signaler
Lorsque je lis les écrits d'un Français qui se gausse du président élu des USA, cela me fait penser à une fourmi dont toute la colonie serait en train d'être décimée et qui se moquerait d'un éléphant.

le 15/11/2016 à 9:54
Signaler
ouai enfin là votre éléphant il a des pattes en argile friable et a une peur bleue. En même temps qu'en voit la pauvreté endémique qui le gangrène, on le comprend l'éléphant.

à écrit le 14/11/2016 à 17:45
Signaler
La dérégulation excessive de la finance peut donner une illusion de croissance, mais elle fabrique surtout des bulles, comme celle des produits dérivés qui a éclaté en 2008 à cause des subprimes. Peut être que Trump obtiendra temporairement un peu de...

à écrit le 14/11/2016 à 17:36
Signaler
Soit on la régule soit on la dérégule entièrement parce que pour l'instant c'est individualisation des gains et socialisation des pertes. Donc si on dérégule la finance et je suis d'accord ce n'est pas une mauvaise idée, ce n'est pas pour sauver ...

le 14/11/2016 à 19:11
Signaler
Vous avez déjà oublié le crash de Lehmann Brothers que l'administration Bush avait refusé de sauver. Les effets ont été tellement dévastateurs qu'il s'est ben gardé de recommencer.

le 15/11/2016 à 9:32
Signaler
Quels effets ont été dévastateurs ? Une panique boursière de trois jours dévastatrice ??? Mais pour qui !? Allons allons reprenez vous et arrêtez d'avoir peur car "tout est bruit pour celui qui a peur".

à écrit le 14/11/2016 à 17:29
Signaler
Les accords de Bretton Woods de 1944, fermement arrimés avec le Nixon Round de 1971, ont fait que le dollar est devenu la monnaie des pays occidentaux. Deux guerres (14 et 39) ont mis à genoux l'Europe. Ceux qui croient que les Américains nous ont ai...

le 17/11/2016 à 9:42
Signaler
Ah? Parce qu'il fallait exiger des dommages à l'Allemagne, encore plus dévastée que nous, et refaire la même erreur qu'à Versailles ?!? Sinon les USA ont bien été la seule puissance mondiale dans les années 90, mais Bush est passé par là ...

à écrit le 14/11/2016 à 17:28
Signaler
bonjour je vous remercie de cet article, bien que n'étant pas d un bord libéral, la clarté des antagonismes de promesses non fondées et d intérêts financiers nous démontrent leurs inanités et, leurs effet finaux seront donc : taper sur les plus faib...

à écrit le 14/11/2016 à 17:09
Signaler
M Godin il est beaucoup trop tôt pour tirer une analyse positive ou négative des options économiques de M Trump .Pour ma part un libéralisme d état n a pas la même répercussion que celle de la mondialisation , car recentrant l économie sur le savoir ...

à écrit le 14/11/2016 à 16:54
Signaler
Entre le Brexit et les banques anglaises qui auront les coudées plus franches, les banques US selon la thèse défendue supra, et la baisse des impôts sur les sociétés, sale période pour les partisans de taper sur la finance et les entreprises... Mince...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.