L'écomodernisme contre l'écologie radicale

CHRONIQUE DU "CONTRARIAN" OPTIMISTE. Dans "Apocalypse Zéro" (éd. L'Artilleur), Michael Shellenberger raconte son cheminement de militant écologiste, passé du radicalisme "vert" à celui d'une écologie pragmatique trouvant des solutions notamment dans les innovations technologiques développées par les entreprises. Ce qui le pousse à militer en faveur du nucléaire pour lutter contre le réchauffement climatique, rompant avec un dogme qui le fait passer pour un renégat auprès des écologistes politiques.
Robert Jules

7 mn

Michael Shellenberger.
Michael Shellenberger. (Crédits : DR)

Il y a un paradoxe dans l'histoire du mouvement de l'écologie politique : pourquoi les solutions proposées n'arrivent-elles jamais à résoudre les problèmes concrets, campant dans une posture idéologique ? C'est la question à laquelle Michael Shellenberger répond dans "Apocalypse zéro" (éd. de L'Artilleur), un récit vivant, véritable mine d'informations toujours bien sourcées . Cet expert en énergie et environnement a reçu le prix « héros de l'environnement » de Time magazine et a été invité par le GIEC. Fondateur et président de l'association indépendante Environnemental Progress, il a eu un parcours qui le fait passer pour un renégat auprès des écologistes politiques.

Infatigable globe-trotter

Comme il le raconte, militant écologiste depuis ses premières années de lycée, il a collecté des fonds pour le Rainforest Action Network, fait campagne pour protéger les séquoias, promu les énergies renouvelables, lutté le réchauffement climatique et défendu les agriculteurs et les employés d'usine dans les pays pauvres. Pragmatique, il a constaté que plus il voyageait, plus il constatait l'écart croissant entre les discours écologistes martelés dans les pays développés et les résultats concrets dans les pays concernés.

Infatigable globe-trotter, il va sur le terrain, s'adresse directement aux acteurs sur lesquels pèsent les problèmes environnementaux mais aussi sociétaux. Se revendiquant de l'écomodernisme, son approche diffère de la logique des ONG dont il pointe que sous des postures vertueuses, elles sont éloignées des réalités. Car Shellenberger poursuit toujours les mêmes objectifs de sa jeunesse : aider les paysans pauvres et préserver les écosystèmes, mais pour cela il mise plutôt sur la croissance économique que sur cette auberge espagnole qu'est le concept de "développement durable".

Ce qui le conduit à prendre des positions qui hérissent le poil des écologistes politiques, en considérant, par exemple, que la lutte contre le réchauffement climatique à rebours de la vision catastrophiste d'une Greta Thunberg n'est pas la priorité même si c'est une phénomène majeur auquel il va falloir s'adapter. Il rappelle que, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), les prévisions d'émissions de CO2 seront un peu plus faibles d'ici 2040 que ce que prévoient les différents scénarios du GIEC, ce qui s'explique non pas par les actions des militants du climat (Mc Kibben, Thunberg, AOC...) mais plutôt par le remplacement par les pays les plus avancés du charbon par le gaz naturel et le nucléaire dans les années 1970.

Surtout, il constate que le dogme de l'écologie politique du refus de l'énergie nucléaire aggrave une situation que ne peuvent pas résoudre des énergies renouvelables, pénalisées par leur intermittence. De même, il montre avec études à l'appui que le changement climatique n'a pas provoqué d'augmentation de la fréquence ou de l'intensité des inondations, des sécheresses, des ouragans et des tornades.

Le pétrole, substitut à l'huile de baleine

Il déconstruit également nombre de mythes pessimistes sur les dégâts environnementaux pointés par les écologistes politiques. Ainsi, il réfute l'idée d'une « sixième extinction de masse », chiffres à l'appui, considère que les baleines n'ont pas été sauvées par Greenpeace mais plutôt par les entreprises qui ont utilisé des substituts moins chers que l'huile de baleine comme le pétrole, ou encore que les plastiques ne subsistent pas des milliers d'années dans l'océan, mais sont peu à peu éliminés notamment par la lumière du soleil. Autre exemple, celui de "Virunga" (2014), le film, nominé aux Oscars, dénonçait la menace que représentait l'exploitation des compagnies pétrolières pour les réserves de gorilles situées au Congo. Shellenberger s'est rendu sur place pour constater que ce n'était pas la croissance économique et les combustibles qui mettaient en danger les gorilles et la faune locale mais le charbon de bois dans la réserve dont l'accès pour les populations locales pauvres était remis en cause par les nouvelles règles du parc.

Constructif, Michael Shellenberger a proposé en 2002 le New Apollo Project, sorte de  Green New Deal avant l'heure. Ses idées pour promouvoir les énergies renouvelables ont été adoptées à l'époque par l'administration Obama et ont reçu plus de 150 milliards de dollars, même si Michael Shellenberger ne cache pas sa déception devant les résultats. Une part de l'argent, comme il le montre, est allée à des entreprises qui avaient financé la campagne d'Obama sans fournir de solutions techniques pour protéger l'environnement.

Cette évolution l'amène d'ailleurs à considérer aujourd'hui que les énergies renouvelables ne sont pas la meilleure solution pour fournir de l'énergie à grande échelle aux habitants des pays pauvres. Et du point de vue environnemental, elles nécessitent d'importantes surfaces de terres et nuisent à la flore et à la faune. Ce qui l'amène à critiquer sévèrement les institutions internationales et écologistes politiques occidentaux qui cherchent à imposer ces technologies "douces" aux pays émergents en refusant de financer la construction de centrales hydroélectriques et à combustibles fossiles.

Sortir les pays de la pauvreté

Shellenberger considère en effet que la priorité d'un écologiste est d'abord de faire sortir les pays de la pauvreté ce qui passe par une accélération de l'industrialisation, de la modernisation et de l'urbanisation pour que tous les habitants accèdent à un certain confort à partir duquel des politiques écologistes peuvent être menées. Selon lui, les nations riches devraient faire tout leur possible pour aider les nations pauvres à s'industrialiser. » Or elles font le contraire en cherchant à rendre la pauvreté durable plutôt que de la faire disparaître, ironise-t-il.

Evidemment, cela peut paraître contre-intuitif puisque l'industrialisation est la cause même des émissions de gaz à effet de serre (GES). A court terme, oui, mais sur le long terme, elle est gagnante, les gens se rendant plutôt dans les grandes villes où les économies d'échelle de l'énergie sont plus efficaces. De même, les émissions de GES diminuent en passant d'une énergie issue de la combustion de bois à celle du gaz naturel. Bref, il ne croit pas à la décroissance comme solution.

Mais c'est surtout sa défense inconditionnelle de l'énergie nucléaire qui marque son opposition à tout le mouvement de l'écologie politique dont un des principaux objectifs est la fermeture des centrales nucléaires. Comme l'ex-porte-parole de Extinction Rebellion au Royaume Uni, Zion Lights, Shellenberger est convaincu que l'atome est la solution car il permet de réduire les émissions de GES tout en développant l'industrie et l'économie.

On suivra moins l'auteur qui voit derrière les activistes contre le nucléaire la main et le financement de groupes qui ont investi dans le gaz naturel ou dans les énergies solaire et éolienne, car ils seraient les premiers bénéficiaires de ces fermetures. Les besoins sont tels que le mix énergétique est la meilleure approche pour choisir l'énergie la plus efficiente en fonction des pays et des régions.

Michael Shellenberger critique aussi la "vision apocalyptique" qui caractérise l'écologie politique et dont lui-même a été longtemps imprégné, le rendant sourd aux arguments rationnels. Il en tire d'ailleurs une explication psychologique intéressante en y voyant davantage le reflet d'un dysfonctionnement dans la propre vie du militant que celui de la planète. L'écologisme offre selon lui "un soulagement émotionnel" et une "satisfaction spirituelle", autrement dit d'avoir le sentiment d'être du bon côté de la barrière, et d'avoir tendance à diaboliser vos adversaires.

Michael Shellenberger, lui, préfère s'inscrire dans un humanisme environnemental ancré dans la modernité et ses réalités. Pas sûr que cette conception arrive à convaincre les tenants de l'écologie radicale.

Michael  Shellenberger "Apocalypse zéro", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Daniel Roche, éditions L'Artilleur, 528 pages, 23 euros.

Michael Shellenberger cover

Robert Jules

7 mn

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Commentaires 7
à écrit le 29/11/2021 à 17:43
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"L'écologie, c'est la pauvreté. Ces deux mots sont synonymes" Ce simple commentaire écrit par "Charlie" résume le drame qui se déroule en ce moment. Beaucoup redoutent que l'écologie entraîne à faire d'énorme sacrifices, à en devenir pauvre. De ce ...

à écrit le 29/11/2021 à 13:13
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ah ben merde alors!!! si les ecolos commencent a chercher des soluttions au lieu de vouloir tout demolir pour pouvoir realiser les plans de Lenine, c'est que ce monde part en c , ma bonne Lucette!!!!!!!!!! sinon brice lalonde disait deja ca y a 30 an...

à écrit le 29/11/2021 à 11:57
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La fracture entre ceux qui se prétendent écolos et qui ont pour objectif le retour en arrière, les recettes de nos grand-mères et nos grands-pères, le subtile équilibre dit "naturel", et les autres, comme Michaël Shellenberger, qui prônent l'utilisat...

le 29/11/2021 à 13:14
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" néonicotinoides à 60/90g pédiculés sur des semences et enfouis.." Qu'est-ce que tu t'y connais toi dis donc en cuisine agro-industrielle hein ? De ce fait ce que tu dis sur le sujet n'a aucun intérêt car bien trop orienté vers les tiens. Va bosser ...

à écrit le 29/11/2021 à 9:18
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Toujours a vouloir faire travailler l'argent et l'énergie a notre place ne nous mènera pas au paradis! On le constate tout les jours!

à écrit le 29/11/2021 à 8:32
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Ce n'est pas le nucléaire qui va éliminer les méthodes agro-industrielles, ce n'est pas lui qui va empêcher l'industrie de polluer massivement d'incorporer également massivement des perturbateurs endocriniens dans notre nourriture qui nous donne le c...

à écrit le 29/11/2021 à 8:26
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L'écologie, c'est la pauvreté. Ces deux mots sont synonymes

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