L'intelligence artificielle à l'honneur des prix Nobel de physique et de chimie
latribune.fr
Les prix Nobel, décernés depuis 1901, distinguent les personnes qui ont œuvré pour « le bienfait de l'humanité », conformément au vœu de leur créateur, l'inventeur suédois Alfred Nobel
Tom Little
L'intelligence artificielle à l'honneur des prix Nobel de physique et de chimie
Les lauréats des prix Nobel de physique et de chimie, décernés mardi et mercredi, ont en commun l'intelligence artificielle (IA). Les premiers pour avoir permis à cette technologie de se développer, les seconds pour l'avoir utilisée dans leurs travaux.
L'intelligence artificielle (IA) permet de belles avancées lorsqu'elle est mise au service de la science. En témoignent les travaux des lauréats du prix Nobel de chimie ce mercredi et de celui de physique la veille. Le premier a notamment été décerné à un tandem de chercheurs américano-britannique - Demis Hassabis et John Jumper - pour leurs travaux sur « la prédiction de la structure des protéines à partir des séquences d'acide aminé » grâce à l'IA.
Âgés respectivement de 48 et 39 ans, les deux chercheurs, qui dirigent Google DeepMind, entreprise du groupe éponyme spécialisée dans l'IA, ont mis au point en 2020 un modèle d'IA dénommé AlphaFold2 pour déterminer la structure des protéines.
« Avec l'aide de cette IA, ils ont réussi à prédire la structure de la quasi-totalité des 200 millions de protéines identifiés par les chercheurs », a indiqué le jury. Or, « depuis les années 1970, des chercheurs ont essayé de prédire les structures des protéines à partir de leur acide aminé, mais cette tâche était notoirement difficile », soulignent-ils.
« Nous avons utilisé toutes les techniques modernes d'apprentissage automatique et les structures connues découvertes au cours des 50 dernières années, et nous avons réussi à construire un système capable de plier et de trouver la structure de pratiquement toutes les protéines connues de la science »,a expliqué Demis Hassabis, précisant que ses travaux avec John Jumper ont représenté« un véritable défi pour la biologie informatique ».
Les« pères fondateurs »de l'IA récompensés...
La veille déjà, l'IA a été mise sous le feu des projecteurs avec la révélation des lauréats du Nobel de physique. Il a été attribué à l'Américain John Hopfield, 91 ans, et au Britanno-canadien Geoffrey Hinton, 76 ans, pour leurs travaux respectifs dans « l'apprentissage automatique », utilisé dans le développement de l'IA. Grâce à leurs travaux précurseurs, l'ordinateur ne se contente plus d'appliquer une suite d'instructions, il « apprend par l'exemple ».
Les deux chercheurs, qui ont commencé à travailler sur ce sujet dès les années 1980, sont distingués « pour leurs découvertes et inventions fondamentales qui permettent l'apprentissage automatique grâce aux réseaux neuronaux artificiels », a indiqué la présidente du comité Nobel de physique, Ellen Moons. Ces réseaux s'inspirent du réseau de neurones dans notre cerveau. Ils « ont utilisé des outils de la physique pour développer des méthodes qui sont à la base des puissants systèmes d'apprentissage automatique d'aujourd'hui », ont souligné de leur côté les membres du jury.
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Ces réseaux neuronaux artificiels ont depuis été utilisés pour faire avancer la recherche dans des domaines aussi divers que la physique des particules, la science des matériaux et l'astrophysique. Ils font désormais partie de notre vie quotidienne, a souligné Ellen Moons.
Inquiétudes sur le développement de l'IA
Reste qu'avec son essor fulgurant et la course féroce déclenchée entre les entreprises, l'IA suscite autant la fascination que l'inquiétude. Y compris chez les deux lauréats du prix Nobel de physique. « En tant que physicien, je suis très troublé par quelque chose qui n'est pas contrôlé, quelque chose que je ne comprends pas assez bien pour savoir quelles sont les limites que l'on peut imposer à cette technologie », a-t-il reconnu mardi, s'adressant par vidéo depuis la Grande-Bretagne à une assemblée de l'Université du New Jersey. « C'est la question que pose l'IA », a-t-il poursuivi.
Même si les systèmes d'IA modernes semblent être des « merveilles absolues », leur fonctionnement est encore mal compris, ce qui est « très, très inquiétant » selon lui. « C'est pourquoi moi-même, tout comme je pense Geoffrey Hinton, préconisons fortement une meilleure compréhension », a-t-il souligné.
Son collègue a en effet lui aussi sonné l'alarme. « Je crains que la conséquence globale de tout cela ne soit des systèmes plus intelligents que nous, qui finissent par prendre le contrôle », a déclaré Geoffrey Hintonà la presse après l'annonce de l'obtention de son prix Nobel. Déjà en mars 2023, interrogé par une télévision américaine sur les « risques que l'intelligence artificielle anéantisse l'humanité », il avait répondu que « ce (n'était) pas inimaginable ».
Pour les partisans de l'IA, cette technologie est présentée comme une percée qui améliorera la vie des citoyens et des entreprises dans le monde entier. Mais les défenseurs des droits humains et les gouvernements craignent aussi son utilisation à mauvais escient dans un grand nombre de situations, notamment pour manipuler les électeurs par le biais de fausses nouvelles ou de photos et de vidéos « deepfake » de dirigeants politiques. SI bien que beaucoup exigent que des normes internationales soient instituées pour encadrer son développement et son utilisation.
À noter qu'en plus du duo de chercheurs, l'américain David Baker a aussi reçu le prix Nobel de chimie ce mercredi. Biochimiste de 62 ans, il a été récompensé « pour la conception computationnelle de protéines ».
Les prix Nobel, décernés depuis 1901, distinguent les personnes qui ont œuvré pour « le bienfait de l'humanité », conformément au vœu de leur créateur, l'inventeur suédois Alfred Nobel. La saison continue avec le prix Nobel de littérature qui sera dévoilé jeudi, puis le prix Nobel de la paix vendredi à Oslo. Pour les lauréats du millésime 2024, le chèque accompagnant le prix est de onze millions de couronnes (920.000 euros), à partager en cas de multiples gagnants.