« Le Chili peut produire l'hydrogène vert le moins cher du monde » (Nicolás Grau, ministre chilien de l'Economie)

Premier producteur mondial de cuivre, le Chili possède également plus du tiers des réserves mondiales de lithium, suscitant un vif intérêt de la part de la France et de l'Union européenne. Un accord sur les métaux stratégiques a été signé entre le Chili et l'UE à Bruxelles la semaine dernière, à l'occasion de la visite du président Gabriel Boric. Le pays sud-américain ambitionne également de devenir un acteur majeur dans la production d'hydrogène vert comme l'explique pour la Tribune Nicolás Grau, ministre chilien de l'Economie, qui détaille la stratégie du gouvernement pour faire du Chili, déjà très avancé dans sa transition, un leader des industries vertes.
Nicolás Grau, ministre chilien de l'Economie.
Nicolás Grau, ministre chilien de l'Economie. (Crédits : Reuters)

LA TRIBUNE - En avril, le président Gabriel Boric a annoncé la création d'une compagnie nationale du lithium. Pourquoi ce projet de nationalisation ?

Nicolás Grau - D'abord, le Chili ne nationalise pas son lithium. C'est une distinction vraiment importante. Légalement, le lithium est déjà nationalisé depuis la dictature des années 1970-1980. Notre stratégie ne se concentre donc pas sur le statut légal du lithium mais sur la manière d'organiser son exploitation. Ce modèle d'exploitation va changer en donnant de l'importance à une entreprise publique. Le lithium va être exploité par des entreprises privées, mais sous certaines conditions fixées par des contrats avec l'Etat chilien. Je le répète ; cela n'a rien d'une nationalisation.

Le projet d'une compagnie nationale du lithium n'a pas été accueilli très favorablement par les grandes entreprises au Chili, et même certains industriels à l'étranger. Ne craignez-vous pas de faire fuir les capitaux privés au moment où l'industrie minière en a le plus besoin pour augmenter sa production de lithium ?

J'ai une perception très différente. La réaction du secteur privé à notre stratégie du lithium a été très bonne. Dans tous nos échanges, je n'ai eu aucun retour négatif, y compris quand je rentre dans le détail de notre stratégie. Les entreprises voient beaucoup d'opportunités économiques dans cette stratégie, qui passe par un partenariat avec le secteur public. C'est quelque chose de très commun dans l'industrie minière à travers le monde.

La création de la compagnie nationale du lithium nécessite encore l'approbation du Congrès chilien, où votre gouvernement n'a pas de majorité. Etes-vous confiant ?

Le projet de loi n'a pas encore été présenté, et devrait l'être avant la fin de l'année. Le lancement de la compagnie nationale du lithium prendra du temps. Nous espérons que ce sera chose faite pendant notre mandat qui s'achèvera en 2026. J'aimerais ajouter une précision : le Chili dispose déjà de deux entreprises d'Etat qui peuvent gérer les contrats sur le lithium : Codelco et Enami. Notre gouvernement veut maintenant une nouvelle compagnie totalement dédiée au lithium, mais l'Etat est déjà capable d'intervenir dans l'exploitation via ces deux entreprises.

L'extraction de lithium, très consommatrice d'eau, a un lourd impact écologique. L'augmentation des cadences de production de lithium est-elle compatible avec les engagements écologiques de votre gouvernement ?

C'est une question importante. Dans notre stratégie, les préoccupations environnementales sont centrales. Notre idée est de combiner deux objectifs : augmenter la production et protéger davantage l'environnement. Nous comptons protéger au moins 30% de la surface des déserts de sel (ndlr, le lithium est extrait à la surface des déserts de sel du nord du Chili). Ce plan de conservation est inscrit dans notre stratégie. Quant à la partie des déserts qu'on va exploiter, nous voulons basculer de la technique d'évaporation actuellement utilisée à celle de l'extraction directe, en phase de test. Cette technologie permettra de produire plus de lithium avec un impact écologique plus faible.

Quel bilan faites-vous de votre visite en France ?

Je suis satisfait de cette visite. J'ai présenté notre stratégie nationale du lithium et notre agenda vert au Medef et à Bpifrance pour leur donner des perspectives larges sur notre politique. En complément, j'ai échangé avec des entreprises sur des projets précis d'investissements. La réception a été très bonne. Il est clair que, connaissant notre stratégie, des entreprises françaises comptent vraiment investir dans le lithium au Chili. L'inverse est vrai. Nous voulons que des entreprises françaises participent à l'économie chilienne. Ce n'est pas qu'une stratégie économique mais aussi géopolitique. Nous pensons qu'il est pertinent de diversifier nos partenaires. La France a beaucoup à offrir dans ce contexte, avec des technologies intéressantes comme les batteries solides de Blue Solutions, une filiale du groupe Bolloré.

Vous parlez de diversification. Cherchez-vous à réduire la dépendance du Chili à la Chine, qui achète 70% de votre lithium à l'export ?

La diversification signifie qu'on ne veut dépendre de personne en particulier. Notre approche des investissements reste neutre. Tant qu'ils s'alignent avec notre stratégie, nous recevons avec joie tous les investissements.

A Bruxelles, le Chili vient de signer un accord de coopération avec l'Union européenne sur le lithium et les métaux stratégiques. Qu'en attendez-vous ?

Quand le président de la Commission européenne Ursula von der Leyen est venue au Chili en juin, elle a souligné que l'un des atouts de l'Europe comme investisseur est de créer plus de valeur au Chili, en plus de l'accès aux minerais stratégiques. Le MOU (ndlr, « memorandum of understanding », accord de coopération signé le 18 juillet entre le président chilien Gabriel Boric et Ursula von der Leyen) envoie un signal dans cette direction.

De son côté, l'Union européenne se préoccupe d'avoir accès aux métaux critiques. De notre côté, nous cherchons à voir un processus de création de valeur, d'industrialisation en plus de l'augmentation de la production de lithium. L'Union européenne et le Chili saisissent leur intérêt mutuel. C'est clairement une situation gagnant-gagnant.

Avec la transition écologie et industrie verte, vous voyez l'image du Chili changer ?

Depuis dix ans, les préoccupations autour de l'environnement, climat et biodiversité en tête, bouleversent les économies de nombreux pays. Le Chili a l'opportunité de devenir un acteur majeur de la transition verte en tant que producteur de cuivre, de lithium et potentiellement de l'hydrogène vert le moins cher du monde. La lutte contre le réchauffement climatique va être le principal moteur de notre croissance. Les pays, surtout européens, s'en rendent compte. Ils voient le Chili comme un partenaire stratégique de la transition verte. L'urgence de la transition écologique donne au Chili un avantage économique significatif.

De notre point de vue, il est important d'enclencher une dynamique d'industrialisation au Chili pour faire monter en compétences notre économie et ainsi être capable de créer des liens entre des grands investisseurs mondiaux et nos entreprises, petites et grandes, d'avoir plus de transferts technologiques, et d'augmenter les salaires.

Quelles industries comptez-vous précisément développer ?

Dans le cas du lithium, nous avons l'opportunité de produire au Chili entre l'étape d'extraction du lithium et la fabrication des batteries. Les contrats signés avec les groupes miniers exploitant le lithium d'Atacama imposent que 25% de leur production serve ensuite à fabriquer quelque chose au Chili, avant éventuellement d'être réexportée. Voilà pourquoi nous voulons une compagnie nationale du lithium : pour développer ce genre de mécanisme de contreparties.

Des progrès ont été accomplis mais on peut encore continuer de remonter la chaîne de valeur. Nous maîtrisons déjà des procédés industriels sophistiqués. Porsche a inauguré une usine de carburants synthétiques au sud du Chili, alimentée en électricité éolienne pour produire de l'hydrogène vert, à partir duquel sera fabriqué le carburant.

Pour ce qui est de l'hydrogène vert, le Chili dispose de deux grands avantages. D'abord, le coût des énergies renouvelables est très bas parce que l'énergie solaire au Nord et l'énergie éolienne au Sud sont incroyablement fiables. Nous avons aussi accès à l'eau, à des ports, à des infrastructures.

Dans le même temps, notre transition vers les énergies renouvelables a été une vraie réussite sur les dix dernières années. Nous avons maintenant de l'expérience, du savoir-faire. Ce n'est pas juste du potentiel. Nous mettons déjà à profit ces avantages, ce qui explique l'expansion de notre production d'énergie renouvelable (ndlr, le pays vise 70% de consommation d'énergies renouvelables en 2030).

Comment allez-vous allez financer ces investissements colossaux ?

D'abord et principalement par des fonds privés. Mais l'investissement privé n'arrivera pas tout seul. Pour accélérer les immenses investissements requis dans l'industrie verte, nous avons créé un fonds de garantie, financé par des institutions internationales comme la Banque mondiale. Il est déjà doté d'un milliard de dollars pour fournir des garanties financières, capable d'attirer et de couvrir 12 milliards d'euros d'investissement au Chili. Cela va être une source de financement.

Notre stratégie est tellement ambitieuse que l'investissement public total pourrait être le double de ces 12 milliards de dollars. Le financement se fera par une combinaison de plusieurs instruments, entre autres ce que proposeront les entreprises privées, l'Etat chilien et la communauté internationale.

L'Amérique latine possède plus de la moitié des ressources connues de lithium. Vous partagez le plus grand gisement au monde avec la Bolivie et l'Argentine. Envisagez-vous un jour de créer un cartel du lithium pour en contrôler le prix, sur le modèle de l'OPEC avec le pétrole ?

Nous avons beaucoup à faire ensemble en Amérique Latine. Néanmoins, nous sommes tous à des stades différents de nos productions. Le Chili est actuellement deuxième producteur mondial de lithium. La création d'un cartel n'est pas à l'ordre du jour.

Propos recueillis par Paul Marion

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Commentaires 8
à écrit le 25/07/2023 à 22:55
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Entre la disponibilité du lithium des batteries et du néodyme des moteurs, l'interdiction des moteurs thermiques en 2035 ressemble à une catastrophe annoncée. 1 kg d'hydrogène correspond à 3 l d'essence. Donc, à 1.50 euro par kg on a de quoi faire ...

à écrit le 25/07/2023 à 22:51
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Entre la disponibilité du lithium des batteries et du néodyme des moteurs, l'interdiction des moteurs thermiques en 2035 ressemble à une catastrophe annoncée. 1 kg d'hydrogène correspond à 3 l d'essence. Donc, à 1.50 euro par kg on a de quoi faire ...

à écrit le 25/07/2023 à 16:46
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Le prix est une chose, la quantité une autre. En 2021, on estimait que le monde disposait de 88 millions de tonnes de lithium dont 22 millions qui peuvent être extraits. Une voiture électrique nécessite de 8 kg de lithium, on pourrait produire 2,8 mi...

le 25/07/2023 à 18:06
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Remplacez le lithium par le sodium, extrait de l'eau de mer, et vous n'aurez plus à vous préoccuper des ressources de lithium.

à écrit le 25/07/2023 à 16:10
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S'il est transporté par bateaux à voiles rien à dire ! Enfin pour nous parce que les cancers explosent au Chili du fait de l'exploitation du lithium...

à écrit le 25/07/2023 à 15:59
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A part des ballons plus léger que l'air, on n'en voit pas l'intérêt, un peu comme l'intelligence artificielle ! ;-)

le 25/07/2023 à 16:43
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c est simplement une alternative suplementaire au gaz russe. Elle est bienvenue dans notre monde de plus en plus energivore.

à écrit le 25/07/2023 à 15:57
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Le voisin nord américain sera un gros consommateur de lithium pour sa transition énergétique, je suis impatient de voir comment l'Europe va être capable de faire le poids et réussir à satisfaire ses besoins. En fait l'UE va se prendre une belle game...

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