Les Etats-Unis sont-ils oui ou non en récession ? Le débat monte

En recul au premier trimestre, l'économie américaine s'est contractée à nouveau au deuxième trimestre. Si cette situation correspond techniquement à une récession, de nombreux économistes, ainsi que l'administration du président Joe Biden, affirment l'inverse. De ce côté-ci de l'Atlantique, le risque de voir la zone euro entrer en récession s'accentue aussi, même si, selon une première estimation du PIB pour le deuxième trimestre publiée vendredi par l'Insee, la France semble avoir renoué avec la croissance au second trimestre.
L'économie américaine se contracte de nouveau, alimentant les craintes de récession.
L'économie américaine se contracte de nouveau, alimentant les craintes de récession. (Crédits : LEAH MILLIS)

De part et d'autre de l'Atlantique, les grandes économies sont frappées depuis plusieurs mois par un ralentissement de l'activité économique, conséquence de la guerre en Ukraine qui fait grimper les prix. Alors que le PIB américain s'est contracté pour le deuxième trimestre consécutif, les Etats-Unis sont-ils oui ou non entrés en récession ? La Maison-Blanche et la Banque centrale américaine martèlent que non. Le président américain, Joe Biden, va jusqu'à marteler que l'économie américaine est « sur le bon chemin ». De ce côté-ci de l'Atlantique, les craintes de voir la zone euro entrer en récession s'accentuent également.

Qu'en est-il ? Les Etats-Unis sont-ils en récession ? A partir de quel moment une économie est en récession ? La Tribune fait le point.

Avant tout, une question de définition

Selon celle communément admise, la récession correspond à deux trimestres consécutifs de baisse du PIB réel (ajusté de l'inflation) d'un pays. Aux Etats-Unis, d'après une première estimation du département du Commerce publiée jeudi, le PIB a baissé de 0,9% en rythme annualisé sur la période avril-juin (ou 0,2% si l'on compare simplement au trimestre précédent), après une contraction de 1,6% au premier trimestre. Techniquement, on peut donc considérer que les Etats-Unis sont entrés en récession.

Mais ce n'est pas si simple, ni si mécanique qu'il n'y paraît. « L'estimation générale est plus complexe que cela », explique à La Tribune Laurent Ferrara, en charge du comité de datation des cycles économiques pour l'association française de Science économique (AFSE), l'équivalent français du Bureau national de la recherche économique (NBER) aux Etats-Unis, organisme habilité à déterminer officiellement les périodes de récession.

La règle DAD

Pour réellement considérer qu'un pays est en récession, « trois critères sont à prendre en compte », indique Laurent Ferrara. A savoir, « la durée du phénomène » : au moins deux trimestres consécutifs, soit plus de six mois. Ensuite « son amplitude » : il faut que la croissance chute de 3 ou 4%, pour considérer qu'une économie est en récession. Ce fut le cas en France en 2008 et dans les années 1970 à l'issue des chocs pétroliers. Tandis que la crise de la dette de 2012, qui avait fait chuter le PIB d'à peine un peu plus de 0 %, n'est pas considérée comme une récession. Troisième facteur à prendre en compte : la « diffusion au sein de l'ensemble de l'économie ». « Pour la France, par exemple, on regarde aussi le marché du travail, les investissements des entreprises, les heures travaillées qui renseignent sur l'activité économique », précise-t-il. « On regarde aussi si un choc affecte les différents secteurs de l'économie. On surveille notamment les services et l'industrie », ajoute l'économiste. Dans le jargon des analystes des cycles économiques, on appelle ça « la règle DAD pour "durée", "amplitude" et "diffusion"».

Une définition qui rejoint celle du NBER, l'organisme considéré comme « l'arbitre officiel des récessions » aux États-Unis. Le Bureau national des études économiques définit une récession comme « une baisse significative de l'activité économique répartie dans l'ensemble de l'économie, qui dure plus de quelques mois, normalement visible dans la production, l'emploi, le revenu réel et d'autres indicateurs

Chômage historiquement bas

Or aux Etats-Unis, si les risques de fléchissement de l'économie américaine s'accroissent - comme en témoigne le ralentissement des mises en chantier et des ventes de logements ou encore le climat des affaires et la confiance des ménages qui se sont dégradés au cours des derniers mois -, d'autres indicateurs restent positifs et viennent donc nuancer le fait que le pays soit en récession.

Ainsi, la consommation, moteur de l'économie américaine, a encore surpris par sa vigueur en juin. Même si, avec l'inflation, les ménages repartent avec un panier moins garni pour une même addition. Autre indicateur favorable et pas des moindres : le marché du travail se porte bien aux Etats-Unis. Le taux de chômage, à 3,6%, est tout proche de son niveau pré-pandémique, qui était le plus bas depuis 50 ans. Et les employeurs peinent toujours à recruter.

Un débat très politique

De quoi conforter le président américain qui va jusqu'à marteler que la situation actuelle « ne ressemble pas une récession, selon moi ». Et sa ministre des Finances, Janet Yellen, de renchérir que l'économie américaine demeurait « résiliente », même si elle « ralentissait ». Des déclarations très politiques à l'approche des élections de mi-mandat du 8 novembre. Joe Biden cherche en effet à rassurer les Américains qui décideront si le parti démocrate du président conservera le contrôle du Congrès. L'opposition y voit une tentative de manipulation des chiffres. « Scoop pour Joe Biden: tu ne peux pas changer la réalité en argumentant sur des définitions », a réagi le Parti républicain.

En répétant que les Etats-Unis ne sont pas en récession, Washington défend aussi sa politique monétaire. En effet, pour freiner l'inflation, les Américains ont entamé depuis plusieurs mois une remontée des taux d'intérêts. « Dans le cas d'une récession, la Banque centrale américaine serait contrainte de baisser les taux d'intérêts, d'injecter des liquidités dans le système financier. Or, c'est tout l'inverse de ce qu'ils font actuellement. Depuis la reprise post-Covid qui a été forte, les Etats-Unis sont dans une phase de normalisation de leur politique monétaire, ils ne veulent pas revenir en arrière. Ils considèrent qu'ils ont trop longtemps eu des taux bas », explique Laurent Ferrara.

L'Europe plus exposée au risque de récession

Si la prudence est de mise, cet observateur des cycles économiques considère néanmoins qu'« en ce moment, d'un point de vue macro-économique, on ne peut pas parler de récession aux Etats-Unis. D'autant qu'ils sont indépendants énergétiquement, moins exposés à la crise que l'Europe et la France. Alors que si l'activité en Allemagne s'arrête, le risque que la zone euro entre en récession est sérieux ».

Pour l'instant, l'économie française semble bien résister. La France, dont l'Insee a publié ce vendredi une première estimation du PIB pour le deuxième trimestre a même renoué avec la croissance d'avril à juin, enregistrant un rebond plus dynamique qu'attendu de son PIB qui a progressé de 0,5%. Au premier trimestre, elle avait connu un repli de 0,2%. Techniquement, l'économie de l'Hexagone n'est pas en récession. Néanmoins, prévient Laurent Ferrara, il convient de rester prudent. L'analyste explique qu'il sera trop tôt et impossible techniquement d'apporter des affirmations dans la mesure où c'est une première estimation. « Dans un contexte de forte inflation, on attend que les chiffres soient confirmés par l'Insee. Or on s'attend à beaucoup de révisions », ajoute l'économiste, par ailleurs professeur à la SKEMA Business School.

Pour l'instant, comme aux Etats-Unis, les variations de croissance n'ont pas beaucoup d'amplitude, comparativement aux périodes de récession. Par ailleurs, l'emploi en France se porte bien comme aux Etats-Unis. Le taux de chômage a encore baissé au deuxième trimestre. « Nous ne sommes pas en configuration de récession, tant que l'emploi est à contre-courant et que les investissements des entreprises sont bons », souligne Laurent Ferrara. Une tendance qui pourrait néanmoins s'inverser. La France peut en effet basculer en récession, en particulier si l'inflation se maintient, si les difficultés de recrutement - qui touchent de nombreux secteurs - perdurent et si les difficultés d'offres (sur la logistique et les matières premières) continuent de peser sur l'économie. Autre facteur à surveiller : si l'économie allemande, très dépendante du gaz russe, venait à fortement ralentir, toute la zone euro pourrait alors basculer en récession.

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Commentaire 1
à écrit le 29/07/2022 à 7:42
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La gestion des dettes souveraines qui consiste à emprunter pour financer les intérêts ressemble fortement à une pyramide de Ponzi. Cela fini toujours par s'effondrer.

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