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ÉconomieInternational

Réfugiés: un accord mort-né entre l'UE et la Turquie?

Photo de Sarah Belhadi

Sarah Belhadi

Publié le 18 mars 2016 à 09:02 - Mis à jour le 18 mars 2016 à 23:08

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Si l'Union européenne est parvenue à trouver un consensus jeudi soir pour mettre un terme aux flux migratoires, la Turquie exige des garanties. Pour l'instant, les négociations ressemblent plus à un marchandage où chaque partie tente de tirer son épingle du jeu.

A Bruxelles, les sommets se succèdent, et se ressemblent. Dix jours après le rendez-vous du 7 mars, les 28 pays membres de l'Union européenne sont parvenus dans la nuit de jeudi à vendredi à s'entendre sur les grandes lignes d'un accord. Mais rien n'est encore acté, puisque ce texte doit maintenant être discuté, puis avalisé par la délégation turque. Les tractations risquent néanmoins d'être plus compliquées que prévu. A son arrivée à Bruxelles, le Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, a averti qu'il ne céderait à aucun marchandage.

>>>LIRE AUSSI : Migrants : à Bruxelles, la Turquie négocie ferme les demandes de l'UE

Sous-traitance migratoire

Pour rappel, l'ébauche de l'accord, décidé le 7 mars, prévoit que pour chaque Syrien renvoyé en Turquie, l'Union européenne s'engage à accueillir un réfugié vivant actuellement dans un camp turc. Mais l'accord qui consiste, in fine, à se débarrasser du problème en le sous-traitant à la Turquie soulève plusieurs questions. D'abord, sur quels critères ces réfugiés seront-ils sélectionnés ? Quels moyens logistiques seront déployés sur le terrain  pour "trier" les réfugiés ? En outre, comme la Convention de Genève interdit le renvoi des réfugiés dans des pays qui ne sont pas considérés comme sûrs, que vont devenir ceux qui seront déboutés de leur demande d'asile en Turquie ? Si l'accord va à l'encontre de principes moraux, il pourrait surtout se retrouver dans une impasse juridique puisque non conforme aux traités internationaux.

De plus, aucune information sur la date effective de mise en place du mécanisme n'a été avancée. Il est donc à craindre qu'un nombre record de réfugiés tentent leur chance pour rejoindre la Grèce par la mer dans les prochains jours ou les prochaines semaines. Cet accord -qui vise initialement à réduire l'immigration illégale- risque finalement de produire l'effet inverse, dans un contexte déjà critique. Fin février, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) rapportait que 100.054 réfugiés avaient déjà traversé la mer Méditerranée depuis le début de l'année. Or, en 2015, ce seuil symbolique avait été atteint début juillet. A cela, il faut également rappeler que la crise des réfugiés a transformé cette partie de la Méditerranée en cimetière marin : selon les estimations de l'OIM, 3.700 personnes ont perdu la vie en 2015, et déjà 413 en 2016. a A cette situation d'urgence humanitaire, la fermeture de la "Route des Balkans", met la Grèce dans une situation insoutenable humainement et financièrement.

>>>LIRE AUSSI : La Grèce va-t-elle accepter de devenir le Calais de l'Europe ?

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Officiellement, les 28 membres de l'UE sont unanimes pour mettre fin à ce flux migratoire. Mais dans les faits, faute d'action commune, chaque Etat membre est contraint d'apporter sa propre réponse au problème, et d'improviser. En septembre, l'Allemagne rétablit provisoirement un contrôle de ses frontières, alors même que Berlin est le seul pays à prendre position en acceptant plus de 1,5 million de réfugiés sur son sol. Le 8 mars, la Slovénie décide de fermer sa frontière. La Serbie et la Macédoine suivent le mouvement. L'Autriche, quant à elle, met  en place un système de quotas journaliers de demandeurs d'asile autorisés à entrer sur son territoire. Faute d'entente, tous sont au moins d'accord sur un point : personne ne veut s'occuper du problème, et tous préfèrent renvoyer la balle à Ankara.

3 millions de réfugiés en Turquie, l'Europe peine à en accueillir 160.000

Le 6 février, Federica Mogherini, chef de la diplomatie européenne, exhorte Ankara à rouvrir Oncupinar, l'un de ses postes-frontières avec la Syrie. La Turquie a le devoir "moral, sinon légal, de non-refoulement". La déclaration a des allures de rappel à l'ordre. Mais dans un contexte où l'Union européenne peine à se repartir 160.000 réfugiés dans 28 pays, et où certains membres de l'UE ferment leurs frontières, la leçon de Bruxelles passe mal. Depuis le début du conflit en Syrie en mars 2011, la Turquie a joué le rôle de pays récipiendaire. Les derniers chiffres compilés en mars 2016 par le ministère des Affaires étrangères turc rapportent un total de 3,1 millions de réfugiés enregistrés, dont 2,9 millions de Syriens. A cela, il faut très certainement ajouter le nombre de migrants en attente d'être enregistrés sur le territoire turc.

Mais cette fois, le pays qui totalise 80 millions d'habitants a atteint ses limites. Le 7 février, Numan Kurtulmuş, vice-Premier ministre turc, explique que « la Turquie a atteint les limites de sa capacité à absorber les réfugiés ». Car, au-delà des chiffres, les flux migratoires revêtent une dimension économique que Bruxelles a longtemps négligée. D'abord, parce que la Turquie ne s'est pas contentée d'assurer une mission d'accueil, elle a aussi intégré ces populations: dans ses écoles, et à son marché du travail, en délivrant des permis de travail aux réfugiés. Si 25 camps ad hoc existent dans le pays, ces populations réfugiées sont à 90% installées dans les villes et les campagnes. Certes, ce contexte engendre des tensions, tirant à la baisse les salaires, et vers le haut les prix de l'immobilier dans certaines villes. Pourtant, cette situation n'a "jamais été instrumentalisée dans les débats politiques alors qu'en Union européenne, on voit tous les nationalismes s'agiter", souligne Didier Billion, spécialiste de la Turquie et directeur adjoint de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Iris).

Depuis cinq ans, le gouvernement turc a, selon ses propres statistiques, dépensé 7 milliards d'euros pour faire face à une crise que l'Europe n'avait pas anticipée. Malgré les alertes. "Dès 2010, il y avait une inquiétude dans les chancelleries européennes sur cette voie de passage entre la Turquie et la Grèce", rappelle Jean Marcou, chercheur à Sciences-Po Grenoble, qui déplore une "Europe qui réagit dans la panique ».

Dans ce contexte, Ankara peut se permettre de faire monter les enchères. "Chacun a des intérêts, et fait valoir ses intérêts. Erdogan a les meilleurs atouts car les autres sont en position de demandeurs", résume Didier Billion. Le 7 mars, le sommet qui réunit l'Union européenne et la Turquie, prend des allures de grand bazar. Si Ankara accepte de reprendre sur son sol les réfugiés expulsés d'Union européenne (la Convention de Genève rend de toute façon leur accueil obligatoire), Bruxelles double le montant de l'enveloppe financière convenue fin novembre, soit 6 milliards d'euros d'ici à 2018. Le but de la manœuvre est clair : cet argent doit permettre à la Turquie de fixer sur son sol les réfugiés.

Clandestins contre visas

En contrepartie de ce marchandage, qui livre un bien triste spectacle, Ankara veut obtenir, de la part des Européens, la suppression des visas pour ses ressortissants circulant dans l'espace Schengen, d'ici le mois de juin. Si ce sujet revient sur la table comme monnaie d'échange, il n'est pourtant pas nouveau. Les discussions autour de la libéralisation des visas courent depuis décembre 2013. D'abord sceptique sur un tel scénario, Ankara accepte de reprendre les migrants entrés illégalement sur le sol européen, en échange d'une libéralisation des visas. Mais l'ampleur de la crise des réfugiés en 2015 a aussi fait resurgir les vieilles incohérences de Bruxelles. Alors que certains pays des Balkans, sur la liste noire des visas de Schengen,  finissent par en être exemptés dès 2009, alors même qu'ils ne sont pas encore -ou tout juste- candidats à l'UE, la Turquie reste soumise à cette procédure. De quoi alimenter une certaine rancœur.

Ce volet risque une nouvelle fois d'échouer. Pourtant plutôt discrète et silencieuse sur ce dossier, la France a rappelé sa position sur la question jeudi soir, à Bruxelles. "L'engagement de l'UE d'autoriser des visas est assortie du respect de 72 critères », a insisté François Hollande. Pour l'instant, la Turquie n'en respecte que 10. En février, par la voix de son ministre de l'Union européenne, Ankara avait fait savoir qu'elle remplirait les critères d'exemption de visa d'ici mars.

L'Union européenne, nouvelle monnaie d'échange

L'urgence humanitaire fait aussi ressurgir la question de l'intégration de la Turquie dans l'Union européenne. Pour les défenseurs de cette candidature - qui court officiellement depuis 2005 -, la réouverture du dossier en pleine crise des réfugiés est une adhésion au rabais, voire une humiliation. « Ils se disent : l'Europe s'intéresse à nous dans ce contexte, mais on ne veut pas être le concierge de l'Europe », analyse Jean Marcou, chercheur à Sciences Po Grenoble. Alors que les négociations étaient bloquées depuis 2007, précisément par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, l'Union européenne lâche désormais du lest. Fin 2015, elle a accepté l'ouverture d'un nouveau chapitre. Ce qui porte à 15 le nombre de chapitres ouverts sur 35. Le Premier ministre turc exige quant à lui l'examen de cinq nouveaux volets que la Commission européenne aurait entrepris début 2016. En janvier, le ministre turc des Affaires européennes, Volkan Bozkir, a avancé que 13 nouveaux chapitres pourraient être ouverts. Toutefois, le dossier est pour l'instant au point mort, rapporte une source diplomatique. Bref, l'adhésion à l'UE est devenue une simple monnaie d'échange pour endiguer le flux migratoire. Et, Bruxelles d'ordinaire si prompte à donner des leçons semble avoir perdu sa langue.

Erdogan mène la danse, pour l'instant...

Pourtant, la Turquie du président Erdoğan montre un visage inquiétant depuis plusieurs années, qui tend à s'accélérer ces derniers mois. Trois jours seulement avant le sommet UE-Turquie du 7 mars à Bruxelles, Zaman, le plus grand quotidien d'opposition du pays est placé sous sauvegarde judiciaire. En quelques heures, le journal très critique vis-à-vis du président se mue en tribune pro-gouvernementale, qui vante les grands chantiers du « nouveau sultan ». « C'est comme-ci Erdoğan voulait donner une leçon aux leaders européens », écrit Selcuk Gultasli, éditorialiste pour Zaman à Bruxelles. Le même jour, Donald Tusk, président du conseil de l'Europe est à Ankara en compagnie d'Erdoğan. Pas un mot sur la situation. Le lendemain, l'Union européenne s'économise, et se contente d'un communiqué pour rappeler que la Turquie doit respecter la liberté de la presse.

D'autres exemples, rapportés de façon anecdotique dans la presse internationale, en disent long sur un président devenu fou et parano, comme le décrivent certains commentateurs. Mais pour Didier Billion, chercheur à l'Iris, l'Europe a une part de responsabilité dans cette situation. « Quand on a gelé le processus de négociations (ndlr en 2007), on a laissé Erdoğan faire ce qu'il voulait ». Le président a aussi la rancune tenace. « Il fait payer à l'Union européenne sa mauvaise politique en Syrie », observe Bayram Balci, chercheur au Ceri (Centre d'études et de recherches internationales de Sciences Po).

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Toutefois, en dépit des apparences, le président turc pourrait s'essouffler. Certes, les élections législatives de novembre ont finalement conforté son parti, l'AKP, au pouvoir depuis 2002, faute d'alternative politique crédible. Et le prochain scrutin majeur n'est pas attendu avant octobre 2019. Mais Ankara est de plus en plus isolé diplomatiquement. « Erdoğan est faible, il est en rupture, il ne peut pas trop mettre la pression sur l'Europe », prévient le chercheur à Sciences Po. Mais pour l'instant, le « nouveau sultan » assiste, un brin amusé à la débâcle européenne. Et, les réfugiés pourraient bien rester -encore pour un moment- sa meilleure carte à jouer.

Sarah Belhadi

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