L’offensive de Bardella auprès des patrons

À HEC ou auprès des représentants de PME, la tête de liste du RN mène campagne méthodiquement, tentant d’instaurer un « climat de confiance » avec les milieux économiques.
Jules Pecnard
Le 25 novembre, à Vesoul (Haute-Saône). Bain de foule, sourire et selfies à la foire Sainte-Catherine pour Jordan Bardella.
Le 25 novembre, à Vesoul (Haute-Saône). Bain de foule, sourire et selfies à la foire Sainte-Catherine pour Jordan Bardella. (Crédits : FRANCK LALLEMAND)

Les déplacement politiques se règlent au millimètre. Jordan Bardella applique, lui, ce mantra à toute son existence. Aujourd'hui, à Florence, le président du Rassemblement national va battre l'estrade avec son homologue italien, Matteo Salvini, super-ministre de Giorgia Meloni et patron du parti de droite populiste Lega. Il a prévu de parler dix minutes, très précisément, et dans la langue de Dante, un clin d'œil à ses origines familiales.

Le RN a beau avoir consacré l'année 2023 à sa « précampagne », le raout florentin est une étape importante du marathon des européennes de juin. Parmi les conviés, quelques absents comme Geert Wilders, dont le mouvement eurosceptique et anti-immigration PVV n'a pu former de coalition aux Pays-Bas malgré sa nette victoire aux législatives.

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« Un côté machine de guerre »

Jeudi aussi, les choses ont été très calculées. Le poulain de Marine Le Pen s'est rendu au salon de la CPME à Station F, cet incubateur de start-up parisien. À chaque stand, le même rituel se déploie sous l'œil des curieux et des caméras. Les bras croisés, droit comme un I, l'homme de 28 ans - qui suit des cours de « théorie économique pure » quand son agenda le permet - écoute ses interlocuteurs, pose quelques questions, mécanique mais l'air sincère. « Et il y a de la concurrence dans votre secteur? » Il accorde des selfies çà et là, comme toujours. Certains dirigeants de fédérations d'entrepreneurs n'hésitent pas à lui en demander. L'eurodéputé s'exécute, déclenche son sourire habituel. Il lâche ce bon mot : « Je ferai un stand l'année prochaine... avec ma start-up politique, le RN ! » Étatiste en diable il y a encore quelques années, le parti arbore désormais le plus « probusiness » des visages. Son président le porte bien, affichant son « pragmatisme » et la plasticité intellectuelle qui va avec. Idem à HEC l'avant-veille, où il est allé débattre avec ceux qui, à l'avenir, trusteront les avant-postes de notre économie.

Jordan Bardella chemine, en quasi-état de lévitation. Donnée à 29 % dans les sondages, la tête de liste du RN aux européennes suscite l'intérêt d'électeurs jamais encore tentés par le frontisme. « Il a un physique de droite, ça joue un peu », raille un stratège lepéniste, qui ajoute : « Il y a une part de mystère chez lui. Marine [Le Pen] peut changer d'avis, mais on sait ce qu'elle pense ; Jordan, on ne sait pas. Sa rapidité est saisissante, il a minuté sa vie. Il est même plutôt "control freak", c'est ce qui lui donne son côté machine de guerre. »

Son sens du contact humain, certains y voient - surtout les « ex » du RN - un don pour s'approprier les éléments de langage. Le natif de Drancy prospère, il le sait, sur les acquis du nom Le Pen, garant de fermeté sur l'immigration et la sécurité. L'actualité se charge de réactiver ces fameux « fondamentaux » - le meurtre de Thomas à Crépol en est la dernière illustration. Jordan Bardella se payant même le luxe d'être plus sévère qu'Éric Ciotti et Éric Zemmour, ses rivaux Les Républicains (LR) et Reconquête, à l'égard des membres de l'ultradroite qui ont mené une expédition punitive à Romanssur-Isère. Ou le Front à front renversé.

Depuis qu'il est devenu président du RN et que Marine Le Pen se concentre sur le groupe parlementaire à l'Assemblée nationale, le duo se répartit les rôles. Au premier l'opérationnel et la volonté d'instaurer « un climat de confiance » avec les milieux économiques, à la seconde la hauteur de vues et la sensibilité plus « sociale ». Cela n'empêche pas les couacs, comme sur la posture à adopter vis-à-vis de Vladimir Poutine. De l'écume, selon Sébastien Chenu, proche de la députée du Pas-de-Calais. « On a tous envie de gagner en 2027, ça nous rend plus unis », résume-t-il auprès de La Tribune Dimanche. Exit, jusqu'à nouvel ordre, les tensions qui ont jalonné l'histoire du mouvement d'extrême droite, de la scission mégrétiste aux querelles doctrinales entre Florian Philippot et Marion Maréchal.

Une percée et des vertiges

La droite classique, guettée par la déconfiture, ne peut que constater l'efficacité de l'ex-leader du Front national de la jeunesse (FNJ). « C'est un nouveau visage avec un message clair, note une figure influente de LR. Il incarne un RN qui ressemble à la frange dure de LR. C'est un vrai atout dans la manche de Le Pen. » Selon un conseiller politique du parti, Jordan Bardella a deux qualités : son extraction populaire, peu politisée, ce qui rend difficile son rattachement à une idéologie sulfureuse, et sa patience. « Il a compris qu'il fallait s'adresser en priorité aux gens qui, aujourd'hui, ont entre 14 et 16 ans, poursuit notre source. Il vise la présidentielle de 2032 et il sait que ces gens seront alors en âge non seulement de voter, mais de militer. » Sur TikTok, ses vidéos font régulièrement des millions de vues.

Donné à 29 % dans les sondages, le poulain de Marine Le Pen suscite l'intérêt de nouveaux électeurs

Sa percée fulgurante, au-delà des vertiges qu'elle provoque, comporte des bémols. « Au RN, tout le monde aime Jordan, mais il n'y a pas de bardellistes », grince un cadre du parti. Il a bien une garde rapprochée, en grande partie issue des jeunesses frontistes, mais le gros des troupes n'a d'yeux que pour Marine Le Pen. Par ailleurs, Jordan Bardella a connu quelques ratés après la victoire des européennes de 2019. Il y a eu les régionales de 2021 en Île-de-France, où il a fait moitié moins de voix que Wallerand de Saint-Just la fois précédente. Puis la faute de carre sur l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen, qui l'a beaucoup « déstabilisé » selon un poids lourd du RN.

Est-ce cela qui a incité Marine Le Pen à garder un œil sur sa préparation du débat à HEC ? Ce qui est certain, c'est que le tandem collabore étroitement dans la composition de la liste pour les européennes de 2024. Parmi les noms qui circulent, il y a ceux de Matthieu Valet, porte-parole du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP), de Fabrice Leggeri, ex-directeur de l'agence Frontex, du sondeur Jérôme Sainte-Marie ou encore de l'avocat Alexandre Varaut, ex-eurodéputé proche de Philippe de Villiers. Marine Le Pen a tenté une approche avec Céline Pina, habituée des plateaux de CNews, mais l'essayiste a refusé.

Quant à Jordan Bardella, attendu en Tchéquie mi-décembre, il va consacrer les fêtes au programme électoral, puis le mois de janvier au livre qu'il prépare. Pour la campagne nationale, des meetings auront lieu dans des petites communes, mais aussi des villes moyennes comme Toulon ou Sète. Confiant, Jordan Bardella pense que LR et Reconquête vont dévisser et qu'il peut atteindre les 30 %. Un conseiller met en garde : ça peut poser un problème de « narration » pour la suite, surtout avec la forte abstention. « S'il finit à 24-25, les médias diront qu'une nouvelle fois le RN démarre haut, et puis... »

Jules Pecnard

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Commentaires 18
à écrit le 04/12/2023 à 18:55
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@churchill - Pourquoi merluchon? Ça vous avance à quoi de l'insulter? On peut ne pas être d'accord avec quelqu'un sans être pour autant obligé de l'insulter de manière malveillante, intolérante...

le 05/12/2023 à 9:23
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Je pense qu'il doit y avoir une subvention européenne qui traine ! ^^

à écrit le 04/12/2023 à 10:56
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Voilà un vrai sujet pour le petit bardella qui vient de naitre au .."Rendormissement National" et veut rester dans l' UE, contraignons le donc à faire ses ..devoirs. Avec cet exercice de travaux pratiques : F Asselineau "À ...

le 04/12/2023 à 18:30
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C'est le résultat des consommateurs qui veulent pour du pas cher. Rien n'empêche d'acheter de la qualité. C'est une question de choix.

le 04/12/2023 à 19:08
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@marc 469 vous n ' êtes guère un analyste de haut vol sinon vous auriez corrélé le transfert des emplois perdus et du fric ..perdu à l' est -notoirement Pologne-, cause de l' appauvrissement terrifiant de la France et des françai...

à écrit le 04/12/2023 à 10:51
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On a vu ce que cela donnait avec la McKronie, des jeunes aux dents longues où tout doit tourner autour d'eux et fond des caprices quand il ne l'obtienne pas ! ,-)

le 04/12/2023 à 18:32
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Vous ne voyez pas les dents de Bardella ? Elles débordent de son mention !

à écrit le 04/12/2023 à 8:53
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Amusant les chiites Houthis qui font une guerre aux sunnites au Yémen sont solidaires des sunnites du Hamas ???

à écrit le 04/12/2023 à 5:57
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ah enfin, vous reconnaissez que le RN est de gauche et pas du tout de droite et encore moins d'extrême droite !! Pour ce qui est de la droite il n'y a personne, absolument personne !! Pour ce qui est de la gauche, il y a profusion : même Wauquiez ...

le 04/12/2023 à 9:07
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Et pour cause, la droite ne parle guère qu'à la génération de la règle à calculer...

à écrit le 03/12/2023 à 23:14
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Un mec du rassemblement national qui n a ni nom ni prénom français et qui pianote sur tik tok émanation de l’ armée Chinoise c en est risible !!! Si ce n était tragi comique ….sur que nos intérêts souverains avec Lui comme le reste du Rn acoquiné à ...

à écrit le 03/12/2023 à 13:44
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Pas certain que le RN ou tout autre parti au parlement ne veuille changer le modèle socialo-économique..... Pourvu que ça dure !

à écrit le 03/12/2023 à 12:50
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Au moins on va bien rire à voir les bobos écolos de gauche paniquer avant les élections européennes, une déculottée magistrale s'annonce.

à écrit le 03/12/2023 à 10:55
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On ne va pas se plaindre qu'il s'interesse aux patrons, aux entreprises, à l'économie de marché qui se portent si mal en France à cause d'un interventionnisme étatique maladroit et paralysant qui va bien dela du nécessaire. Il faudrait moins de règl...

le 03/12/2023 à 15:20
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L'explosion des dépenses de l'Etat est au contraire la conséquence de la libéralisation de bien des secteurs car au temps des 30 Glorieuses, certaines régions n'étaient guère plus évoluées que l'Espagne de Franco et la "destruction créatrice" n'a rie...

à écrit le 03/12/2023 à 10:12
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Jordan Bardella...Le M-Pokora de la politique !

à écrit le 03/12/2023 à 8:55
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Ah aujourd'hui c'est spécial extrême droite donc... LOL !

à écrit le 03/12/2023 à 8:37
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euh oui, jusqu'a y a pas si longtemps, le programme de la future presidente etait a 90% en commun avec le merluchon hautement tolerant car de gauche.....

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