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L’Europe va-t-elle faire face à une nouvelle vague d’extrême droite ?

Gilles Ivaldi et Andreu Torner

Publié le 06 octobre 2023 à 07:45

Marine Le Pen lors d'un vote au Parlement européen.

Marine Le Pen lors d'un vote au Parlement européen.

Vincent Kessler

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. La consolidation des mouvements d’extrême droite pourrait représenter un enjeu majeur des élections européennes de juin 2024. Par Gilles Ivaldi, Sciences Po et Andreu Torner, Universitat Ramon Llull

L'extrême droite européenne semble avoir le vent en poupe. Ces partis bénéficient à l'heure actuelle d'un regain de soutien qui pourrait annoncer un nouveau cycle d'extrême droite à l'échelle du continent. Et peser sur les équilibres politiques de l'Union lors des élections européennes de juin 2024.

En France, Marine Le Pen a établi un nouveau record en totalisant 41,5 % des voix au second tour de l'élection présidentielle de 2022. En Hongrie, le Fidesz a recueilli 54 % des voix aux législatives, et conforté Viktor Orban au pouvoir pour un quatrième mandat consécutif. En Italie, Giorgia Meloni, cheffe de file des post-fascistes des Fratelli d'Italia, a fêté sa première année à la tête du gouvernement. En Suède, les Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson se sont hissés en 2022 à la deuxième place aux élections législatives, avec 20,5 % des suffrages.

Ailleurs en Europe, les formations d'extrême droite s'installent également au cœur de jeu politique au Portugal, en Espagne ou en Finlande ; elles dominent les intentions de vote en Autriche ou en Belgique.

À l'est de l'Europe, l'extrême droite progresse en Estonie, en Croatie, en Roumanie ou en Bulgarie. En Pologne, en dépit d'une forte mobilisation de l'opposition, les conservateurs radicalisés du PiS (Prawo i Sprawiedliwość) font encore la course en tête en vue des législatives du 15 octobre prochain avec 38 % des intentions de vote, flanqués de Confédération, un groupuscule radical hétérogène, qui pourrait quant à lui réunir jusqu'à 11 % des voix.

Des couches successives de ressentiment

Loin d'affaiblir l'extrême droite, la guerre en Ukraine a créé un espace favorable aux discours protectionnistes et de repli sur l'espace national de ces partis, sur fond de diatribes anti-élites et d'une demande croissante d'autorité et de leadership fort.

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L'extrême droite surfe aujourd'hui sur la crise économique qui touche non seulement son électorat populaire mais aussi les classes moyennes. Beaucoup de ces partis, à l'instar du Rassemblement national, de la Lega italienne, du Vlaams Belang flamand, de Chega au Portugal ou du SPD tchèque (Svoboda a přímá demokracie), ont critiqué les sanctions contre la Russie, jugées « injustes » pour les citoyennes et les citoyens de leurs pays respectifs, appelant à plus de protection sociale.

Cette exploitation par l'extrême droite du pessimisme et des anxiétés sociales est venue prendre appui sur la contestation des mesures prises lors la pandémie de Covid-19 : beaucoup de ces partis, comme le FPÖ autrichien (Freiheitliche Partei Österreichs), Confédération en Pologne ou l'AfD (Alternative für Deutschland) outre-Rhin, se sont farouchement opposés aux mesures sanitaires et ont pu capitaliser, à bas bruit, sur les colères des populations.

La montée en puissance de l'extrême droite reflète aussi la persistance d'insécurités identitaires liées à l'immigration. Les enjeux migratoires continuent de travailler en profondeur les électorats européens. En témoigne la résurgence actuelle de ces débats en France, en Allemagne, en Italie, en Autriche ou au Royaume-Uni, tandis que Lampedusa s'impose à nouveau comme le symbole de l'échec de l'Union européenne en matière de gestion des flux migratoires.

Les européennes de 2024 en ligne de mire

Cette consolidation des mouvements d'extrême droite devrait représenter un enjeu majeur des élections européennes de juin 2024. Sur la base des enquêtes nationales d'intentions de vote dont on dispose, ces formations pourraient totaliser plus de 180 sièges au Parlement de Strasbourg, contre autour de 130 actuellement.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Intentions de vote et projections en sièges des partis d'extrême droite en Europe. Calculs et estimations par les auteurs

Les Fratelli d'Italia (FdI), le RN de Jordan Bardella, l'AfD allemande et Vox en Espagne sortiraient grands gagnants du scrutin, avec notamment 25 sièges pour la formation lepéniste et 27 élus pour les FdI. Marine Le Pen a d'ores et déjà entamé une tournée auprès de ses partenaires potentiels. L'ex (et probable future) candidate RN à la présidentielle a lancé à Beaucaire une première offensive contre celle qui fait désormais figure de principale rivale pour le leadership européen de l'extrême droite, Giorgia Meloni.

Deux des anciens poids lourds, le PiS polonais et, surtout, la Lega de Matteo Salvini, devraient, eux, sortir affaiblis du scrutin de juin, avec respectivement 22 (-5) et 7 (-18) sièges. En Hongrie, Viktor Orban pourrait retrouver peu ou prou son niveau de 2019 mais demeure encore sans port d'attache au sein de l'extrême droite au Parlement européen.

De nouveaux acteurs devraient faire leur entrée au Parlement de Strasbourg : l'Alliance pour l'Union des Roumains (AUR), Chega au Portugal, Sme Rodina en Slovaquie ou les Démocrates danois. On attend de voir, en France, si Marion Maréchal sera en mesure de donner l'élan nécessaire à Reconquête pour s'assurer des élus en juin prochain.

Tectonique des plaques

À l'image de l'Italie ou de la France, de tels résultats demeurent pour l'essentiel indexés sur les équilibres politiques et les enjeux nationaux. Ils reflètent cependant certaines tendances lourdes à l'échelle de l'Europe.

En premier lieu, l'équilibre stratégique que beaucoup des acteurs de l'extrême droite ont su trouver entre normalisation et radicalité. D'un côté, ces partis ont gommé certaines des outrances de leur discours et de leur programme, notamment sur l'Europe, pour se rendre plus fréquentables ; de l'autre, ils ont préservé l'essentiel de leur ADN nationaliste, populiste et autoritaire, pour mieux continuer de se démarquer des partis traditionnels et de prospérer sur le ressentiment et la colère.

Ce recentrage a ouvert de nouveaux espaces de coopération, en particulier avec la droite conservatrice ou libérale. L'Italie, la Finlande, la Suède, l'Espagne et demain sans doute l'Autriche, voire la Belgique, témoignent de cette fusion des droites. Même la CDU allemande (l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne, parti d'Angela Merkel et avant elle d'Helmut Kohl) semble s'engager sur la voie périlleuse de l'alliance avec l'AfD sur le plan local.

Plus généralement, les idées et les thèmes de l'extrême droite infusent au sein des partis de droite classique, à l'image de la radicalisation des conservateurs autrichiens, des libéraux aux Pays-Bas ou des Républicains d'Éric Ciotti en France.

Ce jeu complexe de forces centripètes et centrifuges sera au cœur des recompositions à venir au niveau européen.

Vers un mariage des droites européennes ?

La cartographie actuelle des groupes parlementaires oppose des partis plus « mainstream » et souvent plus atlantistes, autour de Giorgia Meloni, de Vox ou des -Polonais du PiS, réunis au sein des Conservateurs Réformistes européens (CRE), à un groupe Identité et Démocratie (ID) devenu au fil du temps le principal lieu de convergence des forces pro-russes autour de Marine Le Pen, Matteo Salvini, du FPÖ autrichien ou de l'AfD.

Forte de l'expérience italienne, Giorgia Meloni voudrait réussir le rapprochement avec le Parti populaire européen (PPE) et tirer les CRE vers le centre de la politique européenne. Viendraient s'agréger des partis tels que Vox, les Vrais Finlandais, l'Alliance nationale lettone ou l'AUR roumaine, portant l'effectif du groupe à quelque 80 sièges.

L'aggiornamento de Meloni sur l'Europe rend a priori possible le mariage des droites européennes, mais ce scénario se heurte aux exigences du PPE. Manfred Weber, le président du groupe PPE au Parlement européen, a rappelé que ses alliés devaient nécessairement être fermement pro-européens, respectant l'état de droit et soutenant sans équivoque l'Ukraine. Il a par ailleurs pointé du doigt le PiS polonais pour ses dérives illibérales. Par ailleurs, les dynamiques internes du PPE, en particulier les dissensions en Allemagne entre la CDU et l'Union chrétienne-sociale (CSU), devraient peser sur les stratégies d'alliances à venir.

Face à cela, Marine Le Pen et Matteo Salvini devront, eux, compter sur leurs alliés traditionnels en Autriche ou en Belgique, et aller chercher de nouveaux partenaires en Slovaquie, au Portugal, voire auprès de Viktor Orban. Sans totalement pouvoir s'extirper, cependant, du carcan d'extrême droite que représentent encore de telles alliances, s'agissant, entre autres, d'une encombrante AfD qui reste à certains égards un refuge pour néo-nazis outre-Rhin.

Si les lignes seront naturellement amenées à bouger d'ici à juin 2024, ainsi qu'en a témoigné le recul de Vox aux dernières élections en Espagne, les succès à venir laissent toutefois entrevoir un glissement du centre de gravité de la politique européenne et un pouvoir de nuisance accru d'une extrême droite dont il faut rappeler qu'elle demeure le principal moteur d'opposition aux valeurs fondatrices de l'Union européenne, notamment au sein de l'ID. Le discours de Marine Le Pen à Beaucaire a attesté d'un retour à une position eurosceptique plus dure, sur la vieille antienne lepéniste d'une coopération entre nations libres et indépendantes.

Avec pour conséquences aussi le risque d'un durcissement des politiques d'immigration de l'UE et d'un recul conservateur sur les grands enjeux du climat et de la transition énergétique, comme une menace supplémentaire sur un Green Deal européen affaibli par la crise économique.

Par Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique, Sciences Po et Andreu Torner, Doctorant en Relations Internationales, Universitat Ramon Llull

La 

version originale

 de cet article a été publiée sur 

The Conversation

.

Gilles Ivaldi et Andreu Torner

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