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Economie - La Tribune AfriqueStratégies - La Tribune Afrique

En trente ans, le groupe AFD a investi 4 milliards d'euros en Tunisie

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Tunis

Publié le 16 décembre 2022 à 13:06 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 02:58

AFD tunisie

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AFD

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Le 7 décembre, l'Agence française de développement (AFD) célébrait ses trente ans de présence en Tunisie, quelques jours après le Sommet de la francophonie où le groupe avait annoncé la signature d'un prêt de politique publique de 200 millions d'euros. En trois décennies, l'AFD y a investi 4 milliards d'euros, mettant l'accent sur la formation et l'innovation, sur fond d'aléas politiques et de contraintes climatiques.

" Nous n'avons pas choisi ce lieu par hasard. L'Institut national des sciences appliquées et de technologie (INSAT), est le fruit d'un partenariat entre la France et la Tunisie, né sous la présidence de François Mitterrand. C'est aussi le premier projet de l'AFD en Tunisie. Ce choix est donc hautement symbolique ", déclare Safir Yazid, directeur général de l'AFD en Tunisie, le 7 décembre à Tunis, à l'occasion de la journée-anniversaire des trente ans du groupe dans le pays.

Entre plénières, présentation de projets, concours de startups, foodcourt, match de basket et concert en plein air, la journée fut à l'image de l'orientation stratégique de l'AFD, orientée sur la jeunesse, le sport, la technologie, les industries créatives et l'entrepreneuriat. " Il faut savoir dire merci. Voici trente années passées à s'entraider et à faire face à des défis communs ", souligné Nasreddine Nsibi, ministre tunisien de l'Emploi et de la formation professionnelle lors de la plénière d'ouverture, dans l'amphithéâtre de l'INSAT où s'était réuni tout l'état-major régional de l'AFD.

" En trente ans, les engagements du groupe AFD ont atteint 4 milliards d'euros qui ont été répartis dans près de 200 projets ", précise Cécile Avizou, la directrice régionale de Proparco dans la région Maghreb (filiale dédiée au secteur privé de l'AFD, ndlr), qui s'était déplacée spécialement pour l'occasion.

" C'est le seul pays au monde où l'on retrouve les quatre entités du groupe : Digital Africa, Expertise France, Proparco et l'Agence française de développement ", souligne Abdou Samba, le responsable du pôle secteur financier, secteur privé et appui à l'entrepreneuriat et à la jeunesse de Proparco, basé à Tunis. A ce jour, l'AFD compte une centaine de collaborateurs en Tunisie. " Cette présence donne lieu à une véritable cohérence des projets, à un continuum de solution adressé aux startups et aux TPE en particulier, à tous les stades de leur développement, allant de leur identification à leur financement, en passant par le renforcement des capacités locales ", précise Cécile Avizou.

Après s'être rendue dans quelques-unes des places fortes de la tech tunisoises (The Dot, GoMyCode et Flat6Labs), la directrice régionale de Proparco s'est déplacée au siège de l'ONG Enda, visita la boutique " Souk El Kahina " puis la nouvelle agence d'Enda Tamwell (pionnier de la microfinance tunisienne) et termina sa tournée dans l'Ecole nationale d'ingénieurs de Bizerte (ENIB), sur le Campus Menzel Abderhaman.

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En trente ans, le groupe AFD a consacré 17 % de ses financements au secteur privé, 16,3 % au secteur de l'eau et de l'assainissement, 15,9 % à l'assainissement, 12,6 % aux projets de gouvernance, 8,5 % à l'éducation et à la formation professionnelle, 7,5 % à la pêche, 6, 8 % à l'énergie, 5,4% aux transports, 4,7 % à l'environnement et la biodiversité, 4,7 % à la santé et 0,3 % aux sociétés civiles. Au fil du temps, la moyenne des engagements annuels a augmenté de façon exponentielle, passant de 40M€ entre 1993 et 1997 à 260M€ entre 2018 et 2022.

Au niveau du soutien au secteur privé, Proparco a engagé plus de 100 millions d'euros dans les TPE et PME tunisiennes, 73 millions d'euros dans les banques et les institutions financières, 30 millions d'euros dans la microfinance, 1,2 million d'euros dans l'éducation et 1,1 million d'euros dans l'innovation.

Entre renforcement des capacités et identification des talents

" La jeunesse tunisienne est très bien formée. Ce qu'il peut lui manquer, ce sont des soft skills ", constate le puissant directeur général de VERMEG, pour qui cela tiendrait à une forme d'élitisme solidement ancrée dans les esprits des Tunisiens. " Les élèves ingénieurs sont biberonnés à tout sauf à la modestie. L'élite estime qu'elle n'a pas besoin de faire des efforts. La tech lobotomise-t-elle les soft skills ? ", lance, non sans humour, Badreddine Ouali, fondateur de VERMEG, dans l'amphithéâtre de l'INSAT. " Il faut aller chercher des gens normaux ", ironise l'ingénieur de formation. L'homme d'affaires qui a fait fortune dans les logiciels financiers comptait parmi les invités de marque de cette journée-anniversaire, sur le panel consacré à l'évolution de l'offre de formation des ingénieurs en Tunisie, en présence de Moncef Boukthir, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.

" La Tunisie a joué un rôle important pour l'AFD, le 1er projet de formation professionnelle a été financé ici ", rappelle Quentin Lebegue, chef de projet régional éducation de l'AFD, basé à Casablanca. " L'Ecole nationale des ingénieurs de Bizerte (qui a bénéficié d'un prêt de l'AFD de 15 millions d'euros, ndlr) est en cours de finalisation ", ajoute Christian Yoka, directeur Afrique de l'AFD.

Dans la salle, les représentants de l'établissement sont attentifs. Entamés en 2015, les travaux de construction de l'école d'ingénieurs ont pris un sérieux retard. Quelques mois après le lancement des travaux, le plafond de la bibliothèque s'était effondré, faisant trois blessés et retardant la livraison du chantier. La rentrée s'est néanmoins tenue en septembre dernier et Mahfoud Ayadi, le directeur général, assure que l'établissement devrait être finalisé d'ici la fin de l'année 2023.

Le Campus accueille aujourd'hui 200 étudiants et devrait en compter jusqu'à 1.200 à terme. Le grand bâtiment blanc situé aux portes de Bizerte assure depuis peu la formation de ses premiers étudiants en ingénierie industrielle, mécanique et génie civil et compte près de 60 % de femmes, se félicite le directeur de cet établissement doté d'équipements dernier cri. L'ENIB propose des doubles diplômes avec l'ENSAM (Ecole supérieure des Arts et Métiers).

" Beaucoup d'échanges inter-universitaires se soldent par des expatriations vers l'Allemagne, la France, le Canada, les Etats-Unis ou vers le Moyen-Orient. Près de 30% de nos étudiants partent à l'étranger, souvent les meilleurs, et ne reviennent pas ", explique le directeur général de l'établissement. " Comment rivaliser avec ces pays quand ici, le salaire moyen d'un ingénieur avoisine 1 000 dinars par mois (soit environ 300 euros mensuels, ndlr) ? ", s'interroge-t-il.

Pour Christian Yoka, " il ne suffit pas de former une main-d'œuvre qualifiée, encore faut-il s'assurer que les formations dispensées répondent aux attentes d'un secteur privé dynamique, capable de proposer des issues à ces jeunes et c'est là qu'intervient Proparco. Par ailleurs, voir les talents s'expatrier n'est pas nécessairement une mauvaise chose. En Ethiopie, l'AFD a longtemps soutenu le centre d'Ethiopian Airlines doté d'une capacité de formation de 4 000 pilotes. Une grande partie d'entre eux ont été embauchés par d'autres compagnies internationales. A un moment donné, Ethiopian Airlines s'est plainte auprès du Premier ministre de l'époque, Meles Zenawi, que les pilotes n'arrêtaient pas de partir à l'étranger. Ce dernier avait répondu : " Nous formons des Ethiopiens dont les compétences servent au marché national et international, tout en bénéficiant des fonds envoyés par la diaspora. L'important est de trouver des débouchés aussi bien en interne qu'en externe ".

La Tunisie ou la tête de proue de la tech africaine ?

Dotée d'une Stratégie nationale de la transformation numérique, la Tunisie ambitionne de créer 1 000 startups, 10 000 emplois et d'accueillir sa première licorne d'ici 2025, en s'appuyant sur le Startup Act (cadre réglementaire), le Startup Invest (cadre d'investissement) (VC) et le Startup Empower (soutien à l'écosystème et renforcement des connexions internationales). Pour ce faire, l'Etat n'a pas lésiné sur les moyens.

Sur la berge du Lac 1 à Tunis, un nouvel espace de 2 900 m2 réunit les acteurs du secteur tech, dans un bâtiment moderne et coloré, The Dot. " Le projet est né suite à la visite du président Macron et de Xavier Niel à Tunis, en 2018 ", explique Selima Dziri, la directrice communication de The Dot. " Ce n'est ni un incubateur, ni un accélérateur ", précise-t-elle, mais " un espace qui fait vivre la tech ".

Ouvert en juin 2021, The Dot est le fruit d'un partenariat entre le ministère des Technologies et de la Communication, la Fondation Tunisie pour le développement, Expertise France (via le projet Innov'1-EU4Innovation) et la GIZ. Espace de travail, de mentoring et de workshops, le hub dispose d'une contratèque et propose aussi des services juridiques aux startupers, via le cabinet EurAfrique Legal. " Nous hébergeons actuellement 25 startups, qui bénéficient d'un accès privilégié à l'écosystème tech national ", se félicite Selima Dziri.

" Pour moi, The Dot fait la différence avec les autres espaces disponibles en Tunisie. Nous sommes passés par plusieurs structures d'accélération, mais ici, nous avons observé une très grande réactivité : c'est vraiment un catalyseur d'opportunités ", estime Farès Belghith, CEO et fondateur de la startup tunisienne Kamioun.

Le groupe AFD a aussi investi dans l'Institut des métiers de la tech, GoMyCode à travers Proparco (avec AfricInvest, Sawari Ventures et Wanda Capital). La start-up en EdTech qui propose des formations en coding et full stack ( plus de 1 000 formations réparties dans une trentaine de cours, par mois), est présente dans plusieurs régions de Tunisie et opère désormais en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient.

" Nous proposons des formations en journée, mais aussi le soir et le week-end, pour renforcer les compétences locales aux métiers de demain (85 % des emplois de 2030 n'existent pas encore selon une étude de 2017, réalisée par DELL et l'Institut du Futur, ndlr). Nous avons formé 6 000 personnes en coding l'an dernier ", ajoute-t-elle.

Dans une petite salle aux couleurs acidulées, Haliatou, 30 ans, venue du Mali, est concentrée derrière son ordinateur. Elle suit une formation de développeur-web d'une durée de cinq mois dans le cadre d'un partenariat entre l'établissement et l'UNHCR (Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies). " Une fois terminée la formation, j'aimerais trouver du travail aux Etats-Unis car je ne peux pas rentrer chez moi à Gao au Mali. C'est trop compliqué ", explique la jeune femme avec un sourire timide.

Après The Dot et GoMyCode, Cécile Avizou s'est rendue dans les locaux de Flat6Labs (participation de Sawari Ventures financé par PROPARCO), un fonds d'amorçage early-stage qui propose 27 programmes dédiés à des start-ups de sept pays répartis entre l'Afrique et le Moyen-Orient. Scale Up Tunisia, un des programmes proposés par la société, a été financé par l'AFD via le projet FAST (Femmes et accélération pour les start-ups et TPE) et mis en œuvre par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) de Tunisie. Ce programme a, en sus, reçu l'appui technique d'Expertise France. " Flat6Labs, c'est 100 millions de dollars sous gestion, 8 véhicules d'investissement et un portefeuille de 400 startups ", précise Faten Aissi, la directrice-associée de Flat6Labs en Tunisie.
Les trois décennies de présence du groupe AFD, ont suivi le renforcement de la relation bilatérale franco-tunisienne, tout en accompagnant la montée en puissance des compétences locales, en particulier sur le segment numérique. Aujourd'hui, avec l'appui de ses nombreux partenaires, la Tunisie est devenue un provider de compétences particulièrement attractif sur le marché de la Tech mondiale.

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Tunis

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