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ÉconomieUnion européenne

Allemagne : l'ordolibéralisme au coeur du programme d'Alternative für Deutschland

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 02 mai 2016 à 14:57 - Mis à jour le 02 mai 2016 à 15:22

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dans son programme adopté ce week-end, le parti d'extrême-droite allemand Alternative für Deutschland (AfD) a réaffirmé qu'il défendait l'héritage authentique de "l'économie sociale de marché". Une position qui explique en partie ses autres positionnements et qui le différencie des autres partis d'extrême-droite, le rendant ainsi plus redoutables pour les partis traditionnels.

Alternative für Deutschland (AfD) s'est donné ce dimanche un programme dans son congrès de Stuttgart. La plupart des observateurs ont, non sans raison, insisté sur la très forte critique de l'Islam qu'a engagé ce parti qui veut se définir comme le « parti anti-Islam » afin de profiter du rejet de l'arrivée des réfugiés par une partie de la population allemande. Mais si AfD n'hésitera sans doute pas lors de la prochaine campagne pour les élections fédérales de septembre 2017 à jouer principalement sur ce thème, il convient de ne pas oublier le reste du programme et particulièrement ses objectifs européens et économiques. Car une partie de la cristallisation de l'électorat d'AfD pourrait aussi s'appuyer sur ces éléments.

Un discours de nostalgie

Le centre du discours d'AfD est celui d'une nostalgie, celle d'un retour à l'Allemagne d'avant mai 1968. De ce point de vue, le parti de droite radicale allemand s'appuie sur le même mythe que beaucoup d'autres partis ou mouvements conservateurs européens : celui d'une société précédant les troubles étudiants qui est idéalisée comme une société d'ordre, de sécurité et de prospérité économique. En Allemagne, cette société idéalisée s'incarne dans une formule, « l'économie sociale de marché ». Une formule qui est depuis reprise à toutes les sauces, mais qui ne doit pas être incomprise : c'est le cœur de la pensée ordo-libérale allemande. Elle ne signifie pas la coexistence d'un Etat social dans une économie de marché, mais la création d'un bien-être matériel mieux partagé à partir de l'économie de marché. Le terme a, du reste, été inventé par le très conservateur ministre allemand de l'économie (1947-1963) Ludwig Erhard, qui y voyait une opposition aux projets keynésiens alors très en vogue dans toute l'Europe.

Héritage revendiqué de l'ordolibéralisme

Sans suprise, AfD se proclame dans le point 10 de son programme l'authentique héritier de la pensée ordo-libérale - dont il rend hommage aux fondateurs Walter Eucken, Alfred Müller-Armack et Wilhelm Röpke - et de Ludwig Erhard, alors membre de la CDU. Les titres des points 10.1 et 10.2 du programme, « la libre concurrence assure notre bien-être » et « l'économie sociale de marché plutôt qu'économie planifiée », évoquent directement Ludwig Erhard et son livre Wohlstand für Alle (« Le bien-être pour tous ») où, le chapitre 5 est titré « l'économie sociale de marché l'emporte sur l'économie planifiée » et où le ministre tente de prouver que l'économie de marché encadré par un Etat lui assurant la libre-concurrence et la stabilité monétaire est gage de bien-être social. Les positions d'AfD vont dans cette direction. « L'économie planifiée conduit tôt ou tard à de mauvaises allocations et à la corruption », souligne le programme du parti qui estime que, si l'Etat doit mener une politique de concurrence et de lutte contre les monopoles, sa politique doit reposer sur « la propriété, la responsabilité personnelle et la libre formation des prix. »

Une pensée d'ordre mais libérale

AfD se présente donc comme le vrai défenseur de l'ordolibéralisme allemand, dont l'autre nom, officiel, est l'économie sociale de marché et qui est un élément clé de l'identité de l'Allemagne de l'après-guerre. AfD est donc un parti extrêmement libéral en économie : favorable à une moindre progressivité de l'impôt (point 11.1), à une limite pour les dépenses publiques et la taxation (point 11.2), à l'abandon de tout impôt sur les sociétés, la fortune et la succession (point 11.3), à la « réintroduction du secret bancaire » (point 11.7) et à la concurrence au sein de l'Europe des systèmes fiscaux (point 11.6). Mais, la pensée ordolibérale par nature est une pensée nationale parce qu'elle est une pensée d'ordre : la compétition est libre, mais cette liberté pour être réelle doit être encadrée et garantie par l'Etat, c'est la politique d'ordre (« Ordnungspolitik »). Le cadre de garantie de la stabilité et de la concurrence libre se situe au niveau national pour les penseurs allemands dont se prévaut AfD. « En matière économique, les institutions supranationales ne sont pas vraiment en mesure d'apporter quelque chose de décisif », écrivait Ludwig Erhard qui était un sceptique de la construction européenne en matière économique.

Même « tronc commun » que les autres grands partis

Les observateurs ont sans doute eu tort d'ignorer ces positions d'AfD qui constitue le cœur de sa pensée. Car, à la différence de l'extrême-droite traditionnelle allemande, la NPD ou la DVU, par exemple, ou encore les Republikaner, AfD se réclame du même « tronc commun » issu de l'après-guerre que les grands partis allemands. Mais il s'en prétend le vrai héritier. Or, et c'est ici un élément clé, il n'y a pas, pour ce parti, de contradiction fondamentale entre ses convictions libérales, qui, rappelons-le, sont à l'origine de sa création au printemps 2014 par un groupe d'économistes désireux de « revenir aux sources » et qui ont été depuis écartés de la direction du parti, et l'élément nationaliste et souverainiste de son discours. Elément clé de l'identité contemporaine allemande, « l'économie sociale de marché » est donc un concept aussi culturel qu'économique. Selon AfD, il ne peut donc se marier avec des éléments « allogènes » à cette culture comme l'Islam et l'Europe. D'où leur rejet.

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Prendre acte de l'échec de l'extension européenne de la « culture de stabilité »

Pour l'Europe, AfD prend acte de ce qu'il considère comme l'échec de l'imposition au reste des partenaires de l'Allemagne de la « culture de la stabilité ». Les autres pays ont refusé les principes de l'économie sociale de marché en restant attaché à des éléments différents comme le rôle de l'Etat. En demeurant dans une union monétaire avec ces pays, l'Allemagne devra donc, à terme, abandonner sa propre culture ordolibérale. Le combat contre « le sauvetage de l'euro » ou la politique monétaire de la BCE prend donc une allure de combat culturel national pour AfD. Il s'agit de défendre la nation allemande dans ce qu'elle a de plus spécifique depuis 1945 : l'économie sociale de marché. Voici pourquoi, dans le point 10.2 de son programme, AfD proclame que « la plus grande hypothèque pour une économie sociale de marché qui fonctionne réside dans la politique de sauvetage actuelle des Etats de la zone euro et dans la manipulation par la BCE de la politique monétaire. »

Nationaliste parce que libéral

C'est donc au nom du libéralisme allemand d'après-guerre qu'AfD juge urgent de sortir de la zone euro. Il propose dans le point 2 de son programme une « sortie négociée » de la zone euro, prônée également par le Front National en France ou une sortie unilatérale par un référendum. Mais le programme réaffirme clairement la nécessité de la sortie de l'union monétaire de l'Allemagne. Cette réaffirmation n'est pas une simple stratégie électorale, c'est l'affirmation que la politique européenne d'Angela Merkel mène l'Allemagne à la perte de ses valeurs fondamentales. Le discours sur l'euro est donc du même ordre que celui sur l'Islam.

Cette volonté d'apparaître comme le parti authentique de « l'économie sociale de marché » place AfD dans une position centrale sur l'échiquier politique allemand. D'abord, c'est un défi à la CDU, la CSU et au FDP, trois partis qui ont revendiqué ce même héritage. Par ce discours, AfD reprend clairement plusieurs points qui sont ouvertement défendus par l'aile conservatrice de la CDU et par la majorité du parti bavarois CSU. Lorsque cette dernière - soutenue par plusieurs figures de la CDU - défend l'idée de la nécessité de nommer un Allemand parce qu'Allemand à la tête de la BCE, elle défend une position proche de l'AfD.

Comment AfD a contourné l'écueil de l'extrême-droite allemande

En se faisant le défenseur de l'identité allemande de l'après-guerre, AfD se coupe, par ailleurs, de toute accusation de nostalgie nazie dont on peut clairement accuser les autres partis d'extrême-droite outre-Rhin. Il n'y a pas, à l'AfD de revendication des frontières de 1937 ou de réclamations nationalistes. Ceci est important, car les autres partis de cette mouvance avaient échoué sur le rejet légitime et très ancré du nazisme en Allemagne. Ici, ce rejet n'est pas nécessaire : le cœur du discours d'AfD est un nationalisme économique et libéral qui, loin d'effrayer, est au contraire considéré par beaucoup comme un élément clé de l'Allemagne démocratique. A l'Est, ce discours ne peut que prospérer parce qu'il prétend imposer les valeurs d'une Allemagne de l'Ouest dont les anciens citoyens de la RDA rêvaient et qu'ils ont été déçus, souvent, de ne pas trouver après la réunification.

Un parti qui s'implante

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Alternative für Deutschland est donc avant tout un parti libéral. Son aspect souverainiste et nationaliste découle en grande partie de ce fait. L'émergence de la question des réfugiés a certes joué un rôle fondamental dans la nouvelle impulsion électorale de ce parti, donné à près de 13 % dans les sondages nationaux (20 % à l'est), mais on ne saurait comprendre cette émergence sans comprendre ce fait. AfD n'apparaît pas comme un ennemi de l'Allemagne démocratique pour beaucoup d'électeurs, à la différence des autres partis nationalistes et c'est bien pour cela qu'il est parvenu à s'imposer à la différence des néo-nazis de la NPD, par exemple, qui ne profitent pas de la question migratoire. AfD joue sur la nostalgie du « miracle économique » des années 1950 et 1960 et se veut le défenseur des valeurs fondatrices de l'Allemagne d'après-guerre. C'est pourquoi il est parvenu lors des derniers scrutins régionaux, à s'implanter localement très fortement à l'Est, en Saxe-Anhalt, comme à l'Ouest, dans le Bade-Wurtemberg, fait unique pour un parti neuf. Et c'est aussi pourquoi il pourrait ne pas être le feu de paille que certains prédisent...

Romaric Godin

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