Allemagne : la BCE comme bouc émissaire

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Mario Draghi doit faire face à de vives critiques venant d'Allemagne.
Mario Draghi doit faire face à de vives critiques venant d'Allemagne. (Crédits : Reuters)
Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a lancé une charge inédite contre la BCE et plusieurs personnalités politiques lui ont emboîté le pas. Une attaque qui laisse entrevoir un début de panique chez les politiques allemands.

Lorsque, voici quelques années, le gouvernement français réclamait une baisse des taux de la BCE, les journaux et le gouvernement allemand s'agaçaient bruyamment de cette entorse à « l'indépendance de la banque centrale » et constatait encore avec désolation combien la « culture de stabilité » n'avait pas imprégné les mentalités latines. Mais, depuis 2014, la politique de la BCE qui, pour lutter contre le risque déflationniste se fonde sur la « répression financière » est bien moins favorable aux épargnants allemands. Et voici soudain que l'indépendance de la BCE n'est plus aussi sacrée. Depuis, ce week-end, la guerre semble même ouvertement déclarée entre les politiques allemands et Mario Draghi. Preuve que les positions théoriques tiennent souvent davantage à des questions d'intérêts qu'à des convictions bien ancrées. Lorsque l'Europe est moins favorable, l'Allemagne sait aussi se faire critique de l'Europe...

Wolfgang Schäuble à l'offensive

La critique de la politique de la BCE est permanente de la part de la Bundesbank. Cette critique ne pose évidemment pas de problème dans la mesure où la Bundesbank joue son rôle d'opposition au sein du conseil des gouverneurs de la BCE. Mais, cette fois, c'est bien de la part du gouvernement que vient les critiques. Et particulièrement de la part de Wolfgang Schäuble, le ministre fédéral des Finances. Samedi 10 avril, à Kronberg, dans la banlieue huppée de Francfort, le ministre a reçu un prix pour son engagement pour « le redressement des finances publiques et ses efforts pour le développement du principe de responsabilité dans la zone euro. » Il y a livré un discours très rude contre la BCE et Mario Draghi.

Prenant ses habituelles précautions oratoires en refusant de remettre en cause l'indépendance de la BCE, « ce qui causerait plus de maux que de biens », Wolfgang Schäuble s'est immédiatement contredit en réclamant sans ambages la fin de la politique d'assouplissement quantitatif et de taux bas de la BCE. Il a annoncé qu'il ferait campagne, en fin de semaine, à la réunion des ministres des Finances du G20, pour un relèvement des taux. Il a indiqué avoir déjà réclamé cela auprès du secrétaire étasunien aux Trésor, Jack Lew, dans un entretien téléphonique. « Vous devez encourager la Réserve fédérale et nous devons, de notre part, encourager la BCE (...) à sortir de cette politique », lui a-t-il dit. Voici qui dénote une conception nouvelle, de la part du gouvernement allemand, de l'indépendance de la banque centrale.

Toute la droite allemande crie haro sur la BCE

Les déclarations de Wolfgang Schäuble ne sont pas isolées. Le ministre des Finances bavarois, Markus Söder, a estimé qu'il fallait que le « gouvernement fédéral exige un changement de direction de la BCE. » Un gouvernement qui doit « exiger » d'une banque centrale un changement de politique ? N'est-ce pas là un accroc à la « culture de stabilité » que l'Allemagne tente précisément de répandre dans le reste de la zone euro ? Dans le Welt am Sonntag du dimanche 11 avril, le ministre fédéral des Transport, Alexander Dobrindt, lui aussi membre de la CSU bavaroise, déplore la « politique à haut risque de la BCE  qui produit un trou béant dans les systèmes de retraites ». Et le vice-président du groupe parlementaire de la CDU, Michael Fuchs, de prévenir que son parti va aller plus loin dans la protestation en affirmant que « nous ne crions pas encore assez fort. » Dans les colonnes du Spiegel, Ralph Brinkhaus, lui aussi vice-président du groupe parlementaire de la CDU, affirmait que l'Allemagne « devait placer la BCE sous pression pour l'amener à se justifier, sinon rien ne changera ». Bref, l'heure est à la rébellion ouverte contre la banque centrale. Selon le Spiegel, le gouvernement envisagerait même de porter plainte contre la BCE si elle se lançait dans « la monnaie hélicoptère », information cependant ensuite démentie.

Opinion publique chauffée à blanc

Si les politiques de la droite allemandes sortent aujourd'hui du bois, c'est qu'ils sont sous une forte pression politique. Depuis plusieurs semaines, l'opinion publique allemande est chauffée à blanc par la presse conservatrice contre la BCE. Le lendemain de la réunion du 10 mars, la dernière en date, de la BCE, le Handelsblatt, journal des milieux d'affaires allemands, présentait en couverture un Mario Draghi cigare à la bouche brûlant un bouquet de billets de 100 euros. Dimanche, le Welt am Sonntag publiait une étude de la DZ Bank, la banque « centrale » des banques mutualistes allemandes, les plus remontées contre la politique de la BCE, estimant que depuis 2010, l'épargnant allemand a perdu 200 milliards d'euros en raison de la baisse des taux, soit, comme le précise avec délice le quotidien conservateur « 2.450 euros de moins dans les poches des Allemands ». Le chiffre a conduit les conservateurs à réagir. Il est pourtant peu significatif, puisque que les taux sont naturellement soumis aux évolutions de la conjoncture et que c'est aussi la politique imposée par le gouvernement fédéral allemand à partir de 2010 qui a conduit à cette baisse des taux. Ce chiffre part d'un présupposé faux : le taux de 2010 serait un « taux naturel » qui n'existe pas. Mais il en faut plus aux politiques de la CDU et de la CSU pour se contrôler.

La BCE responsable de la montée d'AfD ?

Certes, on pourra encore une fois expliquer cette levée de boucliers outre-Rhin par le « traumatisme de l'hyperinflation des années 1920 », mais il existe également des raisons plus immédiates et concrètes. La première est évidemment politique. Wolfgang Schäuble en a apporté une preuve éclatante dans son discours de Kronberg en estimant que la politique monétaire de la BCE a contribué au succès du parti d'extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD). « Mario Draghi peut être fier : la moitié du résultat électoral de l'AfD peut être le fruit de sa politique monétaire. » Une déclaration fort exagérée puisque chacun sait que la poussée d'AfD peut s'expliquer par la politique migratoire du gouvernement fédéral. Un exemple le prouvera. En juillet 2015, alors que les taux était déjà négatifs et l'assouplissement quantitatif lancé, AfD était à 3 % des intentions de vote. Deux mois plus tard, après l'annonce de l'ouverture des frontières, il était à 6 % et en novembre, lorsque la situation migratoire a échappé à tout contrôle, il est monté à 10 %. Il est aujourd'hui, selon les sondages, entre 12 % et 14 % et l'on a peu entendu parler de la BCE lors des campagnes électorales récentes qui ont conduit au succès de l'AfD en mars.

La BCE, bouc émissaire

En réalité, la BCE agit comme un bouc émissaire commode d'une classe politique allemande en désarroi devant la montée d'AfD. Accuser la BCE d'avoir contribué « pour moitié » à la montée de l'AfD, c'est, pour Wolfgang Schäuble se dédouaner à bon compte de ses responsabilités, non seulement dans le domaine migratoire, mais aussi dans la dégradation visible des infrastructures publiques et des services publics qu'ont généré sa politique budgétaire, mais aussi des conséquences sociales des « réformes structurelles ». Le débat sur la politique monétaire est donc une aubaine pour les Conservateurs allemands pour dissimuler leurs propres échecs et le risque politique qu'ils ont fait naître.

La question des retraités et la responsabilité de Wolfgang Schäuble

Mais si la CDU et la CSU sont vent debout, c'est aussi parce que l'électorat allemand vieillit très vite et que la politique de la BCE touche effectivement ceux qui épargnent pour préparer leur retraite. En critiquant la BCE, la droite allemande se présente en défenseur des retraités et elle tente ainsi d'empêcher l'AfD de progresser dans cet électorat. La réalité, ce n'est donc pas que la politique de la BCE est responsable de la poussée de l'AfD jusqu'ici, c'est qu'elle pourrait le devenir dans l'avenir, notamment parce que la presse conservatrice allemande n'hésite pas à jouer sur des « pertes » possibles pour les épargnants.

Mais là encore, les politiques allemands manquent le vrai sujet : si les taux sont bas ou négatifs, c'est parce qu'il existe de faibles perspectives d'inflation. Pourquoi rémunérer comme en 2010 les épargnants alors que les anticipations d'inflation sur 5 ans ont reculé d'un point ? Il faut donc redresser ces perspectives et si la BCE a recours à des méthodes très contestables comme l'approfondissement de sa politique de rachats d'actifs et de taux négatifs, c'est surtout parce qu'il n'y a pas d'usage du levier budgétaire. Or, c'est précisément Wolfgang Schäuble qui a refusé, lors du dernier sommet du G20, de recourir au levier budgétaire. Il a donc accepté ainsi d'isoler les banques centrales et a donc accepté de fait la politique actuelle de la BCE. Il a aussi renoncé à tout redressement des anticipations d'inflation, donc à des taux bas. Bref, on le voit là encore : la BCE est un excellent bouc émissaire pour dissimuler les erreurs de politique économique de l'Allemagne.

La fragilité du système financier allemand

Reste un dernier point, moins souvent évoqué : la fragilité du système financier allemand que la crise de la Deutsche Bank a encore récemment mis en lumière. La politique de la BCE met la pression sur ce système financier parce qu'il est obsédé par des rendements élevés qui sont naturellement trop élevés, et dans certains cas -assureurs- garantis. La faute n'en revient pas à la BCE, mais bien aux banques et assureurs allemands qui, compte tenu de la situation économique et financière aurait dû « déshabituer » les épargnants allemands à ces rendements. Le gouvernement fédéral, si prompt par ailleurs à faire la leçon au monde entier n'a pas jugé bon de réagir. C'est pourtant un problème majeur qui est à la source de l'excédent courant allemand, lui-même source d'un déséquilibre immense dans la zone euro. Si la politique de la BCE alimente des bulles, c'est que des banques entretiennent ces bulles par des promesses démesurées.

La BCE n'est donc pas seule en cause dans cette affaire et ceux qui poussent aujourd'hui des cris d'orfraies sont bien les responsables de leurs malheurs. Les banques allemandes devraient donc profiter de la situation actuelle pour encourager l'investissement en Allemagne et accepter des rendements plus faibles, mais plus utiles à l'économie. La critique de la BCE ne cache donc que le refus allemand de réformer un système économique intenable. Jadis, l'Allemagne accusait la France de critiquer la BCE pour ne pas vouloir se réformer. La même remarque, inversée, pourrait lui être retournée aujourd'hui.

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Commentaires
a écrit le 25/12/2016 à 12:48 :
On sait ce qu'ont donné les mesures prises par la BCE sous M. Draghi, on ne sait pas ou en serait la Zone Euro sans ces mesures!
Ces mesures ont été prises par la BCE à la majorité, Draghi n'en est que le président.
Les merites ou critiquent reviennent donc à la BCE et non pas à M. Draghi, quoi qu'en disent nos amis d'Outre Rhin.
a écrit le 25/12/2016 à 12:47 :
On sait ce qu'ont donné les mesures prises par la BCE sous M. Draghi, on ne sait pas ou en serait la Zone Euro sans ces mesures!
Ces mesures ont été prises par la BCE à la majorité, Draghi n'en est que le président.
Les merites ou critiquent reviennent donc à la BCE et non pas à M. Draghi, quoi qu'en disent nos amis d'Outre Rhin.
a écrit le 12/04/2016 à 21:28 :
"Politique à haut risque de la BCE qui produit un trou béant dans les systèmes de retraites »" . L'Allemagne a toujours orienté les actions de la BCE faisant de l'euro un mark. Les retraités Allemands perdent un peu d'argent? Ce n'est que justice vu ce que leurs dirigeants ont fait perdre aux retraités Espagnols, Grecs, Italiens. Les retraités Allemands se posent-ils la question de savoir comment sont financées leur retraites? Non, ils prennent leur chèque et se foutent de la misère, de la précarité imposée ailleurs par leur gouvernants néo-libéraux.
Réponse de le 30/05/2016 à 17:46 :
Ce qui n'est pas dit dans l'article est que la politique de la BCE et de ses différents programmes d'achats d'actifs : CBPP3, PSPP... va bien au delà de tout ce qui a été fait auparavant. Si la BCE était restée dans une politique normale, on aurait pu critiquer WS et ce double langage. Mais la BCE utilise une arme massive et ses effets collatéraux sont énormes et pas toujours connus. On parle de masse tellement énormes que cela a des effets sur la répartition des richesses (jeunes générations contre retraités, détenteurs de patrimoines immobiliers contre locataires,...). Les outils de la BCE sont devenus bcp plus massifs que les outils fiscaux des politiques dont les marges de manœuvre sont quasi nulles en raison des déficits. Honnêtement je ne sais pas si la méthode est bonne ou si l'on va dans le mur. Ce qui me gène c'est l'absence de contrôle démocratique. car je ne fais pas confiance à un seul homme qui semble jouer aux apprentis sorciers. La politique BCE doit au contraire faire l'objet d'un débat politique
a écrit le 12/04/2016 à 17:47 :
La dernière fois que Draghi a annoncé des mesures, c'était encore du QE, encore des baisses de taux, mais cela n'a rien. On parlait alors d'artillerie lourde mais la planche à billets a beau tourner de plus en plus vite, elle est impuissante à redresser l'économie. C'est aux états d'agir et non à la BCE.
a écrit le 12/04/2016 à 16:37 :
Bon article qui met bien en lumière les raisons spécifiques allemandes de critiquer aujourd'hui la BCE, tout en soulignant l’aberration des taux négatifs qui représentent une véritable bombe à retardement pour les pays comme la France qui n'en ont pas du tout profité pour se réformer mais pour dépenser plus. Le jour où les taux remonteront la France-cigale, n'aura pas d'autre possibilité que de sortir de l'Euro et dévaluer massivement en ruinant les épargnants, ou accepter une politique d'austérité drastique qui remettra en cause son soi-disant fameux modèle social. Nous dansons sur un volcan, gare aux troubles le jour venu, et il viendra.
a écrit le 12/04/2016 à 2:01 :
Quand on regarde le cours de Deutsche Bank, on peut parier que d'ici 6 mois elle sera en faillite, ce qui obligera l'état allemand a faire un bail out. Ca va être amusant de voir Schauble venir expliquer a l'ensemble de ses partenaires européens (dont les grecs) qu'on ne peut pas laisser tomber DB sous peine de risque systémique.
a écrit le 11/04/2016 à 16:28 :
Si les positions de monsieur Wolfgang Schäuble et de la CDU sont bien celles qui sont décrites dans cet article, elles me paraîssent assez déconcertantes, en exprimant mon point de vue de façon très diplomatique.
Cordialement
a écrit le 11/04/2016 à 15:41 :
Il est clair que la politique des taux bas ne sert à rien dans la mesure ou se financer est toujours aussi compliqué et onéreux. Hormis ma carte de crédit renouvelable qui me propose un taux de moins de 9% sur un encours de 3500€, je ne vois pas comment
l'économie a pu ou peut bénéficier de taux bas. l'euro baisse régulièrement face à de nombreuses devises .
a écrit le 11/04/2016 à 14:25 :
Il n'y a pas que les retraités allemands qui sont spoliés. Les français et les autres aussi. Tous çeux qui ont de l'épargne. Les taux négatifs sont un non-sens économique, et le retour sur terre est inéluctable et fera mal . Il n'y a pas que W.S.qui réclame ce retour. Plusieurs grands fonds US et des économistes aussi. Tous les gens de bon sens. Il est vrai que la situation actuelle est une magnifique prime à la paresse pour le gouvernement socialiste. Et avoir du bon sens vous étiquette à droite.
a écrit le 11/04/2016 à 13:47 :
Les Allemands ont beau jeu de meugler sur la BCE, cela fait partie d'un cirque interne pour faire croire aux electeurs outre-rhin que leurs politiques ne sont pas pro-européennes.
Car, s'ils allaient jusqu'au bout de l'exercice, ils devraient sortir de la zone euro et donc perdre leur veau d'or. Car personne n'est dupe, sans l'Euro pas d'excedent allemand dans les proportions actuelles. Le pendant de cette démesure c'est la demesure de la dette, tenue à bout de bras par la BCE et son QE. Si on met un grain de sable dans cette belle mécanique, c'est tout l'édifice européen qui tombe. Le reste n'est que palabre et papier de journaliste. Mais comme tout ce qui a un début a une fin, ce jeu malsain finira
a écrit le 11/04/2016 à 13:04 :
L’Allemagne oriente l'UE suivant ses intérêts tout en disant que c'est au nom de la bonne gestion, de la morale du respect des institutions et autres fariboles.
elle a besoin de main d'oeuvre pas chère et importe des turcs et des immigrés du moyen orient, elle a besoin de taux d'intérêts plus haut et le réclame, elle a voulu et réussi à rincer les pays endettés, et elle l'a fait, elle veut son budget à l'équilibre et elle n'investit rien dans la défense européenne, etc.
Les autres pays dont la France en font autant, mais ils ne cachent pas derrière la morale et la rigueur de la saine gestion. Le pompeux égoïsme de la bourgeoisie allemande commence à fatiguer.
a écrit le 11/04/2016 à 13:04 :
Ah pour une fois je suis entièrement d'accord avec Romaric Godin: la BCE et indépendante, remplie son mandat qui est de viser une inflation inférieures, mais proche de 2%. Les allemands ne sont pas contents, tant pis pour eux et j'espère que la BCE ne va pas leur céder, sinon ce serait la démonstration de l'inféodation de l'Europe et de ses institutions aux seuls intérêts allemands: inacceptable!
a écrit le 11/04/2016 à 13:03 :
Il serait temps d'expliquer que les européens ne sont pas aux service de l'Allemagne.

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