Brexit : tic-tac, tic-tac, les cinq points chauds à surveiller !

Croissance, livre sterling, logistique, frontières... en cas de « hard Brexit », les risques de propagation d’un choc économique pourraient s’amplifier.
Grégoire Normand
Chauffés à blanc. A proximité de la Chambre des communes, partisans comme adversaires du Brexit intensifient leur mobilisation.
Chauffés à blanc. A proximité de la Chambre des communes, partisans comme adversaires du Brexit intensifient leur mobilisation. (Crédits : SIPA)

Éviter le scénario du pire à tout prix ? Alors que la situation politique s'enlise au Royaume-Uni, l'exaspération des deux côtés de la Manche se fait largement ressentir. Depuis plusieurs mois, le gouvernement français brandit la menace d'un Brexit sans accord pour inciter les entreprises françaises à se préparer aux éventuels blocages et difficultés. Lundi 25 mars, la secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie, Agnès Pannier-Runacher, a une nouvelle fois convoqué les fédérations professionnelles à Bercy.

« Elles doivent absolument préparer les entreprises à un "Brexit dur" non plus pour le 29 mars mais à partir du 12 avril. C'est un des scénarios qui est sur la table. Un Brexit dur nécessite que tout le monde soit prêt et que tout le monde ait bien compris les conséquences [...]. Aujourd'hui, il faut se préparer au pire et espérer du mieux. »

La semaine dernière, un accord a été trouvé à Bruxelles pour permettre au Royaume-Uni de sortir de l'UE le 22 mai si un accord est approuvé et le 12 avril si l'accord est rejeté.

Dans les Hauts-de-France, en première ligne pour les échanges, le président de la région Xavier Bertrand tire également la sonnette d'alarme. « Les Britanniques doivent se mettre économiquement en ordre de marche. Ils ne sont pas prêts économiquement. L'idée n'est pas de repousser jusqu'en 2021 mais il faut obtenir un délai supplémentaire. Nous avons mis les bouchées doubles pour les ports de Calais, de Dunkerque mais s'ils ne mettent pas les moyens en face... »

Devant le scénario noir d'un hard Brexit, bon nombre d'entreprises et de citoyens sont plongés dans l'incertitude la plus totale

1. Le Royaume-Uni, grand perdant en cas de "hard Brexit"

À ce stade, les conséquences économiques sont relativement limitées. Le Brexit n'a pas démarré et la débâcle tant annoncée par de nombreux commentateurs n'a pas eu lieu, même si les premiers signes de ralentissement sont déjà visibles. En revanche, un divorce sans accord aurait des répercussions « presque aussi graves que la crise financière de 2008 et la récession qui a suivi » pour le Royaume-Uni, explique l'économiste Bruno Cavalier dans une récente étude.

Si une multitude de chiffrages existent sur l'impact macroéconomique du Brexit, beaucoup d'économistes s'accordent à dire que le Royaume-Uni sera le grand perdant de cette interminable bataille. L'OCDE prévoit que la hausse des droits de douane entre les deux économies aurait pour effet de réduire le produit intérieur brut (PIB) du Royaume-Uni d'environ 2% par rapport à un scénario de référence. L'application des règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pourrait plomber l'activité de nos voisins. La cheffe économiste de l'OCDE, Laurence Boone, expliquait il y a quelques jours que le Brexit a « pesé sur l'investissement au Royaume-Uni. [...] Plus les négociations vont perdurer et plus cela va avoir des incidences sur l'investissement ». L'institution internationale a abaissé ses prévisions de croissance de 0,6 point pour 2019, à 0,8% contre 0,9% en 2020 et 1,4% en 2018.

Dans une étude exhaustive, la Banque d'Angleterre estime que le PIB sera inférieur de 7% à 10% par rapport à mai 2016 d'ici à 2023. En écartant l'hypothèse d'un Brexit sans accord, « l'économie britannique se maintiendrait à faible régime. Les ménages outre-Manche ralentiraient leur consommation pour avoir une épargne de précaution. Dans les enquête de la Banque d'Angleterre, les intentions d'investir ont aussi nettement baissé », expliquait récemment Clément Rousset, chef de la section zone euro à l'Insee.

En dépit de ces perspectives assombries, l'économie britannique a plutôt bien résisté, alors que les grandes économies de la zone euro marquent le pas. Les derniers chiffres du chômage indiquent que le marché du travail se porte bien, avec un taux de chômage au plus bas depuis 1975 (voir graphique ci-contre). Et si plusieurs capitales européennes ont pu se réjouir du départ d'un certain nombre d'établissements bancaires et financiers de la capitale britannique, la City devrait rester une place financière incontournable à l'échelle mondiale

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Chômage, Brexit

[Source : ONS]

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Du côté de l'Union européenne, les économistes sont moins pessimistes. Comme l'Europe est moins exposée au marché britannique, Bruno Cavalier s'attend à « un choc négatif sur le PIB européen de l'ordre d'un point ».

Pour l'économiste de l'OFCE Christophe Blot, « le Brexit n'aurait qu'une incidence limitée sur les autres économies européennes, grâce au soutien de la politique monétaire et au dynamisme de la demande intérieure ».

En France, peu de travaux existent sur les répercussions du Brexit sur le PIB. De récentes simulations réalisées par l'Insee indiquent que, en cas de hard Brexit, le produit intérieur brut de la France pourrait être amputé de 1,7% rien que par la hausse des barrières tarifaires et non-tarifaires (amplification des contrôles, normes)

2. La livre sous pression

Au lendemain du référendum, en juin 2016, après la victoire du leave, la livre Sterling s'est effondrée, pour perdre 7% de sa valeur sur un mois, ce qui représentait un véritable choc à l'époque. La dépréciation a permis dans un premier temps l'amélioration de la compétitivité-coût outre-Manche, mais le recul de la demande intérieure a finalement plombé la croissance. Dans une note sur le Brexit, l'économiste de Natixis Patrick Artus expliquait que « dans les économies contemporaines, une dépréciation du taux de change réduit la croissance du PIB, accroît l'inflation et rend difficiles les choix de politique monétaire »

« Depuis le début de l'année 2019, la livre sterling s'est appréciée tout simplement en pariant qu'il n'y aurait pas de Brexit sans deal », explique à La Tribune le responsable de la recherche macroéconomique chez Saxo Bank, Christopher Dembik.

La sortie brutale du Royaume-Uni de l'Union européenne pourrait avoir un impact conséquent sur la devise outre-Manche. Selon des estimations du cabinet Oddo, « on peut s'attendre à une correction massive » de la devise britannique.

« Une dépréciation de l'ordre de 20-25% ne paraît pas irréaliste, compte tenu de ce qu'on a constaté au second semestre 2008 (crise financière, - 30% environ) et au second semestre 2016 (référendum sur le Brexit, - 20% environ). »

3. Le cri d'alarme de la logistique

Les sociétés de transports de biens et de voyageurs sont particulièrement sensibles au rétablissement des frontières. Lors d'une récente réunion organisée au Sénat, le président de la société Brittany Ferries et responsable d'Armateurs de France, Jean-Marc Roué, a alerté les autorités. « Les entreprises doivent se préparer au scénario du pire. Je pense que les grandes entreprises sont capables de se préparer. Ce n'est pas forcément le cas d'une entreprise de taille intermédiaire. Certaines entreprises ne sont pas capables de supporter ces coûts. » Il a prévenu que « si on rallonge le temps d'escale, notre modèle économique est foutu ».

De son côté, Robert Launay, vice-président de Crystal Group, une société de transport international de marchandises, a rappelé que « beaucoup d'entreprises de transport avec un à trois salariés ne connaissent pas l'international. On se pose des questions pour les très petites entreprises ». Le transport ferroviaire est également très sensible à la multiplication des barrières et des réglementations. La sénatrice du Pas-de-Calais Catherine Fournier rappelait qu'1,7 million de camions ont emprunté le tunnel sous la Manche en 2018.

Pour le directeur général de Getlink SE, la société gestionnaire d'Eurotunnel, « il faudra quelques semaines ou quelques mois pour cette préparation. Ce qui est critique est de garder la fluidité des frontières. Dans la théorie, ça devrait bien fonctionner. Il faut maintenant que nos clients soient prêts. »

4. Des tensions aux frontières

La multiplication des contrôles et l'allongement du temps lors des passages aux frontières pourraient provoquer une flambée des tensions. Si le gouvernement a annoncé l'embauche de 700 douaniers supplémentaires sur les trois années à venir pour assurer les contrôles supplémentaires, toutes les grèves à répétition du service des douanes illustrent les craintes d'un blocage et d'un manque de moyens face aux files d'attente à rallonge des camions. Les « grèves du zèle » ont provoqué de longues files d'attente à certaines frontières.

Le patron de Brittany Ferries a expliqué que « pour la Normandie et la Bretagne, 47 douaniers supplémentaires, ce n'est pas suffisant [...]  Tous les ports français concernés n'ont pas de police de l'air et aux frontières [...] Je suis inquiet des moyens régaliens mis en place par la France »

5. Des pertes pour les entreprises françaises

L'interminable période de négociations entre le Vieux Continent et le Royaume-Uni a contribué à alimenter l'amertume et la colère de certains élus. Christian Cambon (Les Républicains), le président de la Commission des affaires étrangères au Sénat, a déclaré que « nous savions dès la campagne du référendum que nous allions vers une catastrophe. Le Brexit est un non-sens économique. Le Brexit n'a pas eu lieu et ses conséquences économiques se font déjà ressentir ».

L'élu de la chambre haute a regretté que « la décision du peuple britannique [ait] déjà fait perdre 6 milliards d'euros aux exportateurs français [...] À l'heure des États continents, l'Europe prend le risque de la diffraction ».

Selon de récentes estimations du cabinet Euler Hermès, ce manque à gagner pour les entreprises exportatrices s'étend sur la période 2016-2018, alors que le Brexit n'a pas commencé. Parmi les secteurs français les plus exposés, dans l'hypothèse d'un Brexit dur, le secteur agroalimentaire serait le plus touché, à la fois par une hausse des droits de douane (+ 20% en moyenne) et les barrières non tarifaires (+ 15% en moyenne).

Selon des chiffres communiqués par l'Association nationale des industries alimentaires (Ania), le total des exportations agroalimentaires françaises s'élevait à 44,3 milliards d'euros en 2015. Sur ce total, 14% des ventes tricolores étaient à destination du Royaume-Uni, ce qui représente environ 6 milliards d'euros en valeur.

Outre l'agroalimentaire, les biens manufacturés seraient également frappés par les deux types de barrière. L'industrie automobile pourrait particulièrement pâtir de cette séparation. Le directeur général de la Plateforme automobile (PFA, qui regroupe les acteurs du secteur), Marc Mortureux, a lancé un avertissement lors du colloque au Sénat.

« L'intégration de l'industrie automobile entre le Royaume-Uni et l'Union européenne est très importante [...] Il existe un risque logistique avec 1.000 camions par jour qui passent la frontière pour fournir le Royaume-Uni en composants. C'est du flux tendu. Certains stocks ont été faits mais ce n'est pas énorme. »

Pour l'instant, ce scénario semble digne d'une série noire. Mais il pourrait bien se concrétiser en cas de hard Brexit.

Grégoire Normand

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Commentaire 1
à écrit le 29/03/2019 à 9:05
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Heu... vous pourrez nous réveiller quand ça arrivera svp ? Merci.

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