Catalogne : la désunion règne toujours au sein du camp indépendantiste

 |   |  1446  mots
Affiches de la CUP pendant la campagne électorale du 27 septembre. Ce parti refuse de voter pour Artur Mas à la présidence de la Catalogne.
Affiches de la CUP pendant la campagne électorale du 27 septembre. Ce parti refuse de voter pour Artur Mas à la présidence de la Catalogne. (Crédits : Reuters)
Les militants du parti sécessionniste de gauche radicale, la CUP, ont rejeté le vote en faveur d'Artur Mas à la présidence catalane. Le blocage pourrait durer et forcer à une recomposition du paysage politique catalan dans les mois qui viennent.

Les indépendantistes catalans ne sont toujours pas parvenus à se mettre d'accord, deux mois après les élections régionales du 27 septembre. Le parti sécessionniste de gauche radicale, la CUP, a tenu dimanche 29 novembre, à Manresa, un « débat national » avec ses militants pour savoir s'il devait voter en faveur d'Artur Mas pour la présidence de la Generalitat, le gouvernement catalan. Artur Mas est le président sortant, c'est un homme de centre-droit qui a réussi à réunir une grande partie des indépendantistes dans une liste unique, Junts Pel Sí, lors des élections régionales du 27 septembre. Il est le candidat de cette liste, qui n'a pas la majorité des sièges sans l'appui de la CUP. A deux reprises, Artur Mas n'a donc pu être réélu par le nouveau parlement.

Le 29 novembre, cette stratégie a été approuvée par les militants de la CUP. Ils ont été 823, soit 41,7 % du total, à demander la poursuite de la position actuelle : tenter d'obtenir de Junts Pel Sí un autre candidat à l'indépendance. 29,1 % des militants, ou 574 personnes, ont même choisi un blocage complet pour retourner aux urnes en mars. Si, en effet, le parlement catalan ne parvient pas à élire un président avant le 10 janvier, il sera dissout et un nouveau scrutin aura lieu en mars. Seuls 474 militants de la CUP, soit 24 % des militants, ont demandé à la direction de voter en faveur d'Artur Mas.

Pourquoi Artur Mas ne veut pas céder

Ce vote conforte donc la direction de la CUP dans sa stratégie de refus d'un Artur Mas, considéré comme un leader favorable à l'austérité et tâché par le système de corruption. Mais elle tue l'espoir au sein de Junts Pel Sí d'un assouplissement de la position de ce parti. Dans la presse indépendantiste catalane, on considérait ce lundi matin que ce « non » de la CUP signifiait une défaite du mouvement indépendantiste. Artur Mas est en effet peu susceptible d'abandonner son ambition de demeurer président de la Generalitat : c'est lui qui, en effet, a constitué la liste unique. Il peut donc se présenter comme le leader incontestable du mouvement sécessionniste. Il le peut d'autant plus qu'il se considère comme le seul leader indépendantiste disposant d'une stature internationale. Il est aussi le seul capable de mobiliser les électeurs de centre et de droite, traditionnellement rétifs à l'indépendance. Enfin, céder à la CUP pourrait donner l'impression que cette dernière décide du mouvement indépendantiste alors qu'elle n'a obtenu que 8,1 % des voix le 27 septembre.

Un « non » qui laissent des options ouvertes

Reste que le « non » de la CUP ne ferme pas définitivement la porte à un accord. D'abord, parce que ce « débat national » n'est pas contraignant. Un vrai congrès sur la question devrait se tenir dans quelques semaines. Ensuite, parce que les négociations vont se poursuivre et que la CUP a laissé entendre qu'elle voterait pour tout autre candidat qu'Artur Mas, y compris un candidat du parti de ce dernier, la CDC. De fait, désormais, la pression, qui jusqu'ici, s'exerçait sur la CUP pour qu'elle vote en faveur d'Artur Mas, pourrait s'exercer sur Artur Mas pour qu'il se retire. Selon la presse catalane de la semaine dernière, Junts Pel Sí pourrait proposer une présidence « collégiale », un « conseil de la présidence. » Artur Mas serait le président officiel, mais il s'engagerait à ne rien faire sans l'accord de trois autres élus. Cette option pourrait-elle séduire la CUP ? Elle n'était pas proposée aux militants, en tout cas, ce dimanche. Antonio Baños, le leader de la CUP, a, en tout cas, indiqué ce lundi sur la radio RAC-1 que « toutes les options restent ouvertes. »

La division sur le programme social

En réalité, il existe d'autres points de blocage que la seule figure d'Artur Mas, notamment le programme social que devait mettre en place une majorité indépendantiste. La CDC rechigne à s'y plier, d'autant que Madrid a décidé de mettre une partie des fonds attribués à la Catalogne sous surveillance et que l'argent manque. Mais pour la CUP, ce programme est essentiel, car il est la première pierre de la construction d'un futur Etat catalan qui devra être avant tout un Etat social s'opposant à un Etat espagnol considéré comme un Etat qui pratique l'austérité. Ce point pourrait, in fine, être plus difficile que la question de la présidence, car il en va de la nature de l'indépendance visée. Plus exactement, l'absence d'accord sur la présidence pourrait en réalité cacher une absence d'accord sur ce point.

L'attente du 20 décembre

La CUP, en réalité, joue la montre en attendant les élections espagnoles du 20 décembre prochain. Le parti n'y participe pas, car il refuse de participer aux institutions espagnoles. Mais les deux grands partis de Junts Pel Sí, la gauche républicaine ERC et la CDC d'Artur Mas (sous le nom de Démocratie et Liberté, DiL), y participent avec des listes différentes. Ces élections seront donc le moyen d'évaluer le rapport de force au sein de Junts Pel Sí. Si ERC dépasse la CDC, ce sera une première et ce sera immanquablement une défaite pour Artur Mas. Dans ce cas, le président de la Generalitat aura bien du mal à défendre encore sa position face aux demandes de la CUP. D'autant qu'ERC pourrait prétendre à cette présidence en remarquant qu'elle est devenue le centre du mouvement indépendantiste.

Le deuxième élément important sera le score des partis unionistes. Si les trois partis unionistes (le parti des Citoyens (C's), le parti socialiste et le PP de Mariano Rajoy) progressent en voix en Catalogne par rapport au 27 septembre, il y a un risque que les indépendantistes subissent en mars une défaite et que l'occasion qui se présente à eux aujourd'hui disparaissent. Dans ce cas, la priorité sera d'éviter des élections en mars et la pression sera alors considérable sur Artur Mas. Or, ce double scénario est possible. Selon un sondage paru ce lundi 30 novembre dans le quotidien barcelonais, La Vanguardia, ERC devancerait DiL (17,4 % contre 16 % des intentions de vote) et les unionistes pourraient cumuler près de 45 % des voix. L'attente du 20 décembre a été une option peu prisée au « débat national » de la CUP avec seulement 139 voix et 7,2 %, mais ce pourrait être le scénario le plus probable et il semble que nul n'attend plus en Catalogne de déblocage de la situation avant le 20 décembre.

Plusieurs questions pour des élections en mars

Et s'il n'y a aucun accord ? Il faudra voter à nouveau. Dans ce cas, l'option Junts Pel Sí pourrait en sortir discréditée. Artur Mas est à l'origine de cette liste unique indépendantiste, or cette liste n'a pas été capable de gagner la majorité absolue et n'a pas su s'attacher la CUP. ERC pourrait alors considérer que des listes séparées sont une meilleure option. Ceci permettrait au leader républicain Oriol Junqueras de devenir le leader naturel des indépendantistes. Un leader acceptable pour la CUP, mais aussi pour la CDC dans la mesure où ERC a joué entièrement la carte de la fidélité à Artur Mas depuis le 27 septembre. Mais la vraie question sera alors de savoir si les sécessionnistes subiront le contrecoup de leurs désunions. C'est possible, mais loin d'être acquis. Après le 20 décembre, la nouvelle majorité à Madrid pourrait être une majorité PP-C's, donc très unitariste. Ceci pourrait causer un réflexe pro-indépendantiste en mars. Une des clés sera alors de savoir si la CUP est sanctionnée ou non de son intransigeance vis-à-vis d'Artur Mas qui peut aussi être perçue comme une fidélité à ses principes.

Un vainqueur pour l'instant : Mariano Rajoy

En attendant, le principal vainqueur de ce blocage est Mariano Rajoy qui a fort bien joué depuis le 27 septembre. Tout en menant un combat judiciaire contre les indépendantistes, faisant sanctionner la déclaration de « déconnexion » du parlement catalan par le Tribunal constitutionnel, il a évité la provocation de l'usage de l'article 155 qui permet la suspension de l'autonomie catalane mais aurait provoqué « l'union sacrée » des indépendantistes. Il a préféré faire usage de l'arme financière, moins visible mais très sensible. Ce « nœud coulant » financier permet de faire pression sur la CDC et aggrave les ruptures avec la CUP. Pour le moment, donc, la division des indépendantistes fait parfaitement le jeu du président du gouvernement espagnol.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/12/2015 à 15:02 :
Et sur la question des divisions entre M Artur Mas et la CUP, il faut être clair : ils ne sont d'accord sur RIE, sauf sur la haine (ou le mépris) de l'Espagne.

D'un côté, M Artur Mas a eu pour parrain politique Jordi Pujol, l'homme fort de la Catalogne pendant des décennies, le "Molt Honorable" ("très honorable", titre officiel concédé par le parlement local). C'est un ami de longue date de la famille Pujol. Toujours tiré à 4 épingles, il représente la bourgeoisie catalane et ne cache pas ses liens avec les grandes familles qui contrôlent l'économie de la région. Dans le passé, il avait pactisé avec le Partido Popular pour que celui-ci appuie ses budgets. Il a mené de nombreuses privatisations, parfois dans des conditions troubles. Il y a quelques années, il jurait encore que jamais il ne soutiendrait l'indépendantisme. Le parti qu'il dirige est impliqué dans passablement de scandales de corruption. Il a annoncé que la future République Indépendante de Catalogne serait membre de l'UE et de l'OTAN et qu'elle utiliserai l'Euro comme monnaie.

De l'autre côté nous avons la CUP, née de la réunion de divers groupuscules d'extrême gauche. Ils fonctionnent sur la base d'assemblées de militants. Ils évitent la personnalisation en changeant de leaders. Leurs représentants sont généralement des jeunes qui assistent en t-shirt aux actes officiels. Hostiles à l'Euro, à l'UE et à l'OTAN.

Seul liant entre les deux : l'idée que tous les malheurs du monde viennent de Madrid, le recours à des slogans du type "Espanya ens roba" (L'Espagne nous vole).
a écrit le 02/12/2015 à 14:44 :
J'avoue que j'ai toujours un petit malaise quand je lis les chroniques consacrées à la Catalogne sur latribune.fr : il me semble y déceler une fâcheuse tendance à présenter les faits sous un jour très favorable aux thèses nationalistes...

Monsieur Toni Cardona effectue quelques rappels utiles que je souhaite compléter.

M Artur Mas a effectivement été un champion de l'austérité et des privatisations. Dépourvu de majorité absolue, il a pu faire voter ses budgets avec l'appui du Partido Popular. La Catalogne est la seule région d'Espagne où l'on a plus de lits d'hôpital privés que de lits dans le public (et de loin) : cela nous donne une idée.

Il y avait eu aussi des manifestations à Barcelone contre les coupes budgétaires et les privatisations. Dans un premier temps, M Artur Mas avait envoyé la police locale afin de distribuer des coups de matraques et des balles en caoutchouc à ces protestataires ; pendant ce temps, lui montait dans un hélicoptère pour pouvoir accéder tranquillement au parlement. C'est ensuite qu'il s'est réfugié derrière la stratégie de "Espanya ens roba" (L'Espagne nous vole). Avec succès, hélas.

En plus des montants dépensés dans les médias (soit en contrôlant directement des organes de presse telles que des chaînes de télé et un agence de presse, soit en subventionnant les autres médias) et les subventions distribuées très généreusement à toutes sortes d'associations nationalistes, il y a encore d'autres moyens alloués à la propagande. Je pense en premier lieu au réseau de pseudo-ambassades à travers le monde, destinées à faire du lobbying à l'extérieur. Ce lobbying présente une double facette. D'un côté, on présente le nationalisme catalan comme un juste cause au service d'un peuple uni et opprimé (aux dernières élections, les deux listes favorables au processus indépendantiste ont obtenu 48% des voix ; mais les médias étrangers s'intéressent à peine aux 52% restant : le lobbying semble donc payer...). D'un autre côté, vis-à-vis de l'opinion publique catalane, on présente M Artur Mas comme un leader internationalement reconnu et respecté, bénéficiant de larges soutiens. Tant pis s'il faut tricher un peu avec les faits. Et tout cela a donc également un coût.

Quant à l'argent, 2 questions se posent.
1. D'abord, est-ce qu'un état peut verser de l'argent public à une collectivité locale pour que celle-ci l'utilise de manière illégale ?
2. Ensuite, les projets de sécession annoncés par les autorités locales n'ont-ils pas un impact sur la capacité de refinancement de ces mêmes autorités ? Qui accepterait d'avancer des fonds à une région dont les autorités annoncent qu'elles ne se sentent plus liées par les lois de l'état et qui s'avance vers des périodes d'instabilité et d'insécurité juridique ? Personne ne serait disposé à prêter de l'argent à la Generalitat. Sauf l'Etat espagnol...
a écrit le 01/12/2015 à 23:47 :
Pour varier R Godin reprends toute le sémantique (unionistes versus indépendantistes) et nous fait part de la vision particulière nationaliste

Rappel facile à vérifier; le parti CdC a voté à Madrid toutes les mesures d'austérité proposées par le PP sur injonction de la Troika, au printemps 2012. Ces mesures de limitations budgétaires, le parti d'Arthur Mas les a appliquée en matière de réduction des budgets de l'éducation et surtout de la santé. Comme à Madrid. Mais plus radicalement.
Mais à Madrid les gens sont descendus dans la rue, et on fait reculer le pouvoir régional, alors qu'à Barcelone Artur a expliqué que sans la pression de Madrid ces mesures auraient été évitées, et bien sur a accusé l'Espagne de voler la Catalogne. Et fait monter la pression et les rodomontades contre ces maudits espagnols responsables de tous les maux.
Par contre les dépenses en matière d'aides aux ONG indépendantistes ont été augmentées.
Et pour le budget consacré aux financement des médias régionaux La Catalogne est ancore championne d'Espagne.
http://www.lavanguardia.com/vida/20150911/54436437065/las-principales-tv-autonomicas-reciben-700-millones-de-sus-gobiernos-en-2015.html
http://ccaa.elpais.com/ccaa/2013/03/31/catalunya/1364755200_552139.html
Le budget des médias régionaux catalans, est supérieur à celui de l'Etat central espagnol

Artur est le président de région le mieux payé d'Espagne et il touche environ 45000€/an de plus que le chef du gouvernement M.Rajoy.
http://www.elconfidencial.com/espana/2015-08-06/sueldos-presidentes-comunidades-autonomas_956795/

La région Catalogne pour ne pas changer se retrouve à sec, et fait passer en dernier le remboursement des médicaments aux pharmacies; environ 300 M €
Le gouvernement central doit ancore une fois venir en aide, mais ils conditionne cette aide, à ce que le budget de la "generalitat"ne soient pas affecté aux dépenses relatives aux frais entrainés par le projet de sécession.

Et Romaric nous explique "Madrid a décidé de mettre une partie des fonds attribués à la Catalogne sous surveillance et que l'argent manque."

Quant on connait le sujet M.Godin comment voulez vous qu'on vous prenne au sérieux ?

Dernière chose est ce que vous pensez sérieusement que c'est Rajoy qui gagne? avec des agissements aussi infantiles de la part des nationalistes.
Vous croyez que l'image de la Catalogne sorte gagnante de ce vaudeville?.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :