Le commissaire européen au Marché intérieur livre en exclusivité à La Tribune Dimanche les détails de l'accord « historique » conclu à la veille du week-end sur l'intelligence artificielle. Il promet aux startups inquiètes pour l'innovation que la recherche sera préservée, mais prévient : les modèles à très haut risque seront interdits.LA TRIBUNE DIMANCHE- L'Union européenne a validé dans la nuit de vendredi à samedi l'IA Act, qui est la première grande loi au monde sur l'intelligence artificielle. Pourquoi était-elle nécessaire ?
THIERRY BRETON - L'intelligence artificielle est une vraie révolution technologique. Elle change déjà nos vies et nos économies depuis une dizaine d'années mais nous ne sommes qu'au début de son immense potentiel transformateur. L'arrivée de l'IA générative, avec des logiciels comme ChatGPT qui produisent du langage, des images, des sons, du code ou des vidéos en quelques secondes, va encore accélérer ces bouleversements. Mais on ne peut pas laisser aux entreprises qui développent leurs systèmes le soin de définir elles-mêmes les règles encadrant leurs activités quand celles-ci touchent à l'intérêt général. Il faut des repères, des cadres clairs. Définir ce qui est souhaitable et conforme à nos valeurs, et interdire ce qui ne l'est pas.
Proposer une régulation de l'IA est un énorme chantier qui s'est étalé sur quatre ans, qui a nécessité des centaines de consultations de la société civile et du monde économique et scientifique et un travail étroit avec l'ensemble des Etats membres. L'accord politique conclu samedi au terme de 38 heures d'échanges est donc historique. Je pense que le texte que nous avons finalisé est une grande réussite car il trouve le point d'équilibre entre d'un côté la préservation de l'état de droit et des libertés fondamentales propres à nos démocraties, et, de l'autre, le développement de l'innovation.
Quels usages de l'IA seront interdits en Europe ?
L'IA Act prône une régulation par le risque. Les usages sont classés en quatre catégories, selon le danger potentiel qu'ils présentent. Parmi les interdictions figurent notamment le « social scoring », c'est-à-dire le fait d'utiliser l'IA pour surveiller les individus tout le long de leur vie et en déduire ce qu'ils peuvent faire ou pas. Cela se pratique dans certains pays du monde, en Chine par exemple, mais c'est inacceptable dans un état de droit. Le Parlement européen a aussi été très attentif à ne pas pouvoir utiliser l'IA pour réaliser des contrôles a priori sur des personnes et en déduire leur comportement à venir, comme dans le film Minority report.
Propos recueillis par Philippe Mabille et Sylvain Rolland