Ni trop ni pas assez : le difficile équilibre de la BCE pour relever ses taux

La Banque centrale européenne a finalement tranché et opté pour un relèvement de 75 points de base de ses taux directeurs après avoir pendant un temps envisagé une hausse de 50 points comme en juillet dernier. L'inflation qui atteindra bientôt les deux chiffres dans la zone euro et la faiblesse de la monnaie unique par rapport au billet vert ont contraint l'institution monétaire à privilégier un resserrement plus fort que prévu. Et ce, malgré le risque de récession accru par la crise énergétique qui menace l'Europe cet hiver. Décryptage.
Selon la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, la hausse des taux directeurs de 75 points de base annoncée ce jeudi a été le fruit d'une « décision unanime ».
Selon la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, la hausse des taux directeurs de 75 points de base annoncée ce jeudi a été le fruit d'une « décision unanime ». (Crédits : WOLFGANG RATTAY)

Un demi, trois-quarts ou un point : la Banque centrale européenne a tranché, ce jeudi, en faveur d'une hausse de ses taux directeurs de 75 points de base. En juillet, elle avait déjà procédé à un relèvement de 50 points. C'est donc un resserrement monétaire plus agressif qu'a instauré l'institution monétaire en réponse à une inflation à près de deux chiffres dans la zone euro qui rassemble les 19 pays ayant adopté la monnaie unique. En août, elle a atteint un nouveau record historique à 9,1% sur un an contre 8,9% en juillet.

La BCE n'avait donc d'autre choix que de frapper plus fort que lors de son précédent relèvement pour espérer endiguer la hausse des prix en optant cette fois pour 75 points de base. Pourquoi ce chiffre ? Quelles conséquences ce resserrement va-t-il avoir sur l'activité économique européenne qui craint plus que jamais une récession ? La Tribune fait le point sur cette annonce.

« Nous avons eu différents points de vue autour de la table, une discussion approfondie, mais le résultat de nos discussions a été une décision unanime », a justifié la présidente de la BCE, Christine Lagarde lors de la conférence suivant la réunion de politique monétaire. « Pour ceux qui répètent sans cesse que la BCE est à la traîne, je soutiens que nous sommes sur un chemin qui a commencé en décembre », a-t-elle assuré. Car, l'enjeu pour la BCE, qui a pendant plusieurs mois assuré que l'inflation ne serait que « transitoire », est de montrer qu'elle a saisi l'ampleur du problème. Privilégier un relèvement de seulement 50 points de base aurait donc envoyé le message d'une institution monétaire qui laisse filer l'inflation. Or, le mandat de la BCE est bien de maintenir celle-ci autour de 2%. « C'est un enjeu de crédibilité pour la BCE, elle montre qu'elle peut agir », analyse Alexandre Laporte, directeur salle de marchés chez IbanFirst.

Risque de spirale inflationniste

D'autant que le risque d'une spirale inflationniste - la hausse des prix entraîne une hausse des salaires et donc une hausse des coûts des entreprises qui augmentent à nouveaux leurs tarifs créant une boucle prix-salaire - guette l'Europe. Dans de nombreux pays, les mouvements de grève se multiplient pour réclamer des revalorisations salariales qui ont déjà eu cours dans différentes branches. En France, d'après une étude menée par la Banque de France sur les hausses de salaire négociées pour 2022, elles varient en moyenne entre 2,5% et 3,5% selon les secteurs contre 1% depuis 2014. Dans l'automobile, la revalorisation atteint même 4,5% en 2022. Quant au secteur de la restauration, les travailleurs ont obtenu, une augmentation moyenne de l'ensemble de la grille salariale de 16,33% et une rémunération minimum supérieure à 5% du SMIC.

Plus généralement, « il y a une prise de conscience collective que les causes de l'inflation ne peuvent se réduire à des problématiques de court terme. Il y a également des enjeux écologiques, géopolitiques, démographiques et donc un risque qu'une inflation structurelle s'installe durablement, poussant les banques centrales à agir », explique Véronique Riches-Flores, économiste indépendante et fondatrice du cabinet Richesflores Research. Selon elle, la BCE peut d'autant plus se permettre de privilégier un resserrement plus dur que prévu que la croissance en Europe se maintient. « Elle a plutôt résisté avec 0,8% en zone euro au deuxième trimestre. Les Etats sont à la manœuvre et mobilisent des sommes colossales pour soutenir leurs économies. En France, la parenthèse du "quoi qu'il en coûte" censée se refermer après la crise sanitaire se prolonge pour limiter l'impact de l'inflation sur le pouvoir d'achat des ménages. Cela change la donne pour les banques centrales et leur donne plus de latitude en faveur d'une hausse des taux », analyse-t-elle.

Soutenir un euro trop faible face au billet vert

La faiblesse de l'euro qui est passé à plusieurs reprises sous le dollar a également poussé en faveur d'un relèvement à 75 points. Elle se rapproche ainsi de son homologue américaine qui a, elle, opté pour des hausses successives plus fortes. En juillet, la Fed a, en effet, décidé de relever les taux directeurs de trois-quarts de point de pourcentage, comme lors de sa précédente réunion, tenue à la mi-juin. Il s'agissait alors de la plus forte hausse des taux aux Etats-Unis depuis 1994. Or, l'écart entre les deux politiques monétaires pénalise la devise européenne dont se détournent les capitaux pour privilégier les marchés américains.

Pour autant, l'annonce de la BCE ne devrait pas permettre à l'euro de remonter significativement, prédit Alexandre Laporte. « Tout le monde s'attendait à cette hausse de 75 points. Il était d'ailleurs plus probable que l'euro s'effondre davantage en cas de hausse de 50 points, qu'il remonte considérablement après l'annonce de ce jeudi. En juillet après le premier resserrement, la monnaie unique avait pris 1,3 centimes, mais, aujourd'hui, il n'y a plus l'effet de première fois et la crise énergétique est beaucoup plus présente dans l'esprit de tous ». A l'inverse, une hausse de 100 points n'aurait pas permis de rattraper le recul enregistré dernièrement, nuance-t-il. « L'euro vaudrait plus cher mais cette décision provoquerait une forte récession entraînant quand même une dévalorisation de la valeur durable de l'euro ».

La crainte d'une récession

C'est bien la principale inquiétude de la BCE. Mécaniquement, en augmentant ses taux directeurs, l'institution monétaire provoque une hausse de ceux des crédits accordés par les banques, aux entreprises comme aux particuliers et freine donc la demande. Mais elle ralentit également la croissance faisant planer le spectre d'une récession. D'autant qu'en optant pour 75 points, la BCE envoie le signal que les prochaines hausses seront de même ampleur, voire plus importantes encore. Les taux de la Banque centrale européenne sont encore « loin » d'un niveau qui « aidera à ramener l'inflation à 2% », a d'ailleurs expliqué Christine Lagarde, ce jeudi. En conséquence, les hausses suivantes, qui « dépendront des données » économiques, « doivent être d'une amplitude qui nous rapproche plus rapidement » de cet objectif, a-t-elle, assurant que « nous allons continuer à augmenter les taux ». Néanmoins, pour Véronique Riches-Flores, « les 75 points ne changent pas encore la donne sur la conjoncture. C'est le contexte qui va précipiter, ou non, une récession, notamment si l'Europe connaît une crise énergétique cet hiver avec des pénuries ».

Alourdir la dette publique

Si les taux d'emprunt pour les entreprises et particuliers seront plus élevés, il en va de même de ceux auxquels les Etats de la zone euro empruntent. Lors de la première hausse des taux de la BCE en juillet dernier, le taux d'emprunt italien à 10 ans avait, ainsi, bondi au-dessus des 4%, une première depuis 2014, traduisant une perte de confiance des marchés quant à la stabilité économique du pays. Pis, l'écart avec le taux allemand à 10 ans, taux de référence dans la zone euro, s'était brutalement creusé à 200 points de base faisant craindre une « fragmentation » des dettes souveraines européennes.

Christine Lagarde avait réagi en promettant une nouvelle stratégie pour limiter les écarts de taux entre les Etats. « Cet outil a permis d'éviter un écart trop important entre le taux italien, par exemple, et celui allemand, mais il n'empêchera pas un mouvement de hausse généralisée des taux d'intérêts qui vont être, partout, beaucoup plus élevés d'ici peu », indique toutefois Véronique Riches-Flores, creusant ainsi la dette publique des Etats. En effet, selon la Banque de France, chaque hausse de 1% des taux d'intérêt représente au bout de dix ans un coût supplémentaire de près de 40 milliards d'euros par an. « A partir de quand cela va-t-il contraindre les Etats de réduire une partie de leurs aides et considérer un resserrement de la fiscalité ? », s'interroge l'économiste. Une question d'autant plus cruciale si la nouvelle politique monétaire de la BCE tarde à porter ses fruits dans la lutte contre la hausse des prix.