Portugal : la droite veut changer la constitution pour rester au pouvoir

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Pedro Passos Coelho, premier ministre du portugal, ne veut pas quitter le pouvoir
Pedro Passos Coelho, premier ministre du portugal, ne veut pas quitter le pouvoir (Crédits : RAFAEL MARCHANTE)
Le premier ministre lusitanien, renversé mardi par le parlement, demande une modification d'urgence de la constitution pour permettre de nouvelles élections.

La droite portugaise peine à se remettre de sa défaite. Mardi 10 novembre, le gouvernement du premier ministre sortant Pedro Passos Coelho a été renversé par une motion de défiance qui a obtenu 123 voix sur les 230 que comptent le parlement unicaméral, l'Assemblée de la République. Cette motion a été obtenue par l'alliance du PS et des deux partis de la gauche radicale, le Bloc de Gauche (BE) et la Coalition démocratique unitaire (CDU) qui regroupe le parti communiste (PCP) et les Verts (PEV).

Fureur à droite

Depuis, les deux partis de droite, le Parti social-démocrate (PSD) du premier ministre sortant et le CDS-PP du vice-premier ministre Paulo Portas, ne décolèrent pas. La version officielle à droite est désormais de présenter l'établissement d'un gouvernement PS soutenu par le BE et la CDU comme un « coup d'Etat » venant satisfaire la seule « ambition personnelle » du leader socialiste, Antonio Costa. L'argument principal utilisé par le PSD et le CDS-PP est que, durant la campagne électorale, les trois partis n'ont jamais parlé de s'entendre et qu'ainsi, la volonté populaire, a été trompée.

La proposition du premier ministre

Pedro Passos Coelho a donc proposé au PS de pratiquer une modification expresse de la constitution portugaise pour permettre de revenir rapidement aux urnes. En effet, l'actuelle constitution interdit la dissolution de l'Assemblée de la République six mois avant et six mois après l'élection présidentielle. Or, une telle élection est prévue pour le mois de janvier 2016. Le président de la République, Anibal Cavaco Silva ne peut donc guère refuser de nommer Antonio Costa premier ministre puisqu'il ne dispose pas du droit de dissoudre le parlement.

C'est ce que Pedro Passos Coelho souhaiterait modifier : ôter cette restriction pour permettre au président de la République de dissoudre. « Celui qui veut gouverner comme une alternative à qui a gagné les élections, s'il veut gouverner avec l'appui populaire, s'il veut gouverner en accord avec la volonté du peuple, doit s'engager à garantir les conditions d'une dissolution du parlement », a indiqué le premier ministre, accusant ceux qui refuseraient sa proposition, autrement dit les Socialistes, de vouloir gouverner comme des « faiseurs de coup d'Etat » et des « fraudeurs. »

De nouvelles élections favorables à la droite ?

Le premier ministre sortant est persuadé qu'il sortirait vainqueur d'un nouveau scrutin. Il a pour cela plusieurs bonnes raisons. D'abord, deux sondages publiés récemment donnent deux points de plus à sa coalition en cas d'élection. Les trois partis de gauche resteraient stables. Le PSD et le CDS-PP gagneraient donc des voix sur les petits partis de droite extraparlementaires et obtiendrait 41 % des voix contre 39 % lors de l'élection du 4 octobre. Or, compte tenu du système électoral portugais qui accorde de fait une prime majoritaire, peu importe que la gauche soit majoritaire en voix. Si elle est divisée, la droite peut espérer avec 41 % des voix obtenir la majorité des sièges. D'autant que Pedro Passos Coelho fera sans doute une campagne très agressive en mettant en avant le risque de « scénario à la grecque » et de sortie du pays de la zone euro et de l'UE en cas de gouvernement de gauche. Il peut donc espérer compter sur une mobilisation des abstentionnistes effrayés dans ce cas.

Retarder encore l'arrivée d'Antonio Costa au poste de premier ministre ?

Pour réviser la constitution, il faut obtenir, selon l'article 286 de la Constitution, une majorité des deux tiers, soit 154 sièges. Une majorité entre la droite et le PS suffirait donc puisqu'elle est de 193 voix. Reste à savoir si Pedro Passos Coelho et Anibal Cavaco Silva vont tenter cette réforme immédiatement pour repousser encore l'arrivée au pouvoir d'Antonio Costa. Selon l'article 195 de la Constitution, le gouvernement renversé doit présenter sa démission au président de la République. Mais si un député de droite propose une réforme constitutionnelle, Anibal Cavaco Silva pourrait maintenir l'actuel gouvernement en place jusqu'au vote sur cette révision. Mais comme les partis de gauche semblent décider à s'entendre, il y a peu de chance qu'elle soit adoptée. Ce serait donc une perte de temps qui rajouterait de l'incertitude politique et repousserait encore la présentation du budget qui aurait dû être transmis à Bruxelles avant le 15 octobre, ce qui n'a pas été fait par le gouvernement sortant.

Les arguments de la droite et leurs faiblesses

Ce refus de la droite d'accepter sa défaite au parlement s'explique aisément par le sentiment de victoire qui avait dominé au soir du 4 octobre. Mais les partis de gauche ne peuvent être considérés comme les agents d'un « coup d'Etat. » Certes, cette coalition n'a pas été présentée durant la campagne électorale, mais la droite portugaise oublie de rappeler que le PS avait clairement exclu tout gouvernement de « bloc national » avec la droite. La légitimité d'un gouvernement minoritaire en voix et en sièges ne peut donc pas être considérée comme supérieure à celle d'un gouvernement bénéficiant d'un appui parlementaire fondé sur une majorité de sièges et de voix. Même si le projet de ce gouvernement est encore incertain.

En régime parlementaire, ce type d'alliance est assez fréquent. La droite danoise a ainsi longtemps gouverné, de 2007 à 2011, avec l'appui externe des eurosceptiques du parti du progrès sans programme de gouvernement commun. Au Royaume-Uni en 2010, les Libéraux-démocrates ont choisi après coup avec qui ils gouverneraient. Ils étaient restés très flous durant la campagne. En Italie, la coalition qui soutient actuellement Matteo Renzi s'est formée après les élections de 2013, suite à un éclatement de la droite relative à la question de la participation au gouvernement sur laquelle les électeurs n'avaient pas voté.

« Constitution à la carte »

Par ailleurs, la gauche portugaise a strictement respecté jusqu'ici les procédures constitutionnelles. Le choix du président de la République de proroger le gouvernement Passos Coelho a été respecté et a donné lieu à une motion de censure légale et approuvée par la chambre dans des conditions normales. Mieux même, le PS a soumis son vote de la censure à l'existence d'un projet de gouvernement. Il y a donc là un sens de la responsabilité politique et aucun « coup d'Etat. » En revanche, la droite portugaise semble vouloir une constitution « à la carte. » La disposition permettant à un gouvernement minoritaire de survivre ne semble poser aucun problème au premier ministre, car il assurait sa survie à la tête du gouvernement. En revanche, celle interdisant des élections lui pose problème : il en demande la suppression au nom de la « démocratie. » En réalité, la droite portugaise semble profiter de la présence d'un des leurs à la présidence de la République pour tout faire pour empêcher la nouvelle majorité d'accéder au gouvernement.

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Commentaires
a écrit le 18/11/2015 à 12:57 :
en plus encore quand le PSD à gagné les élections en 2011 avait pas de majorité absolue et as formé la coalition de government depuis avec le CDS ressemblant à ce que sont ces critiques sur la gauche á ce moment...

pas polis hein!!?
a écrit le 17/11/2015 à 14:08 :
Eclairez moi donc!Quelle est la différence entre une dictature et la fameuse démocratie Européenne ?
a écrit le 14/11/2015 à 10:12 :
J'étais une gauchiste convaincue, mais la gauche me déçoit de plus en plus. La gauche portugaise n'a rien fait (si des âneries et des escroqueries) pendant qu'elle était au pouvoir.
Maintenant, elle a une petite brèche pour revenir au pouvoir, et elle est capable de tout. Elle n'a rien à faire des portugais ni de ce que deviendra le Portugal.
Les portugais ont fait tellement des efforts pour sortir la tête de l'eau, et la gauche s'en fiche. Ce qu'elle veut c'est le pouvoir.
Réponse de le 18/11/2015 à 13:05 :
je vois ça comme un problème des gens sérieux, de qualité des politicens que nous avons voté en continu. Il faut changer ça et ce n'est pas en laissant la même droit que on a déjà compris fait pas grand chose...
a écrit le 13/11/2015 à 18:01 :
La droite portugaise veut appliquer la règle de Bruxelles: quand on n'aime pas le résultat du vote on vote de nouveau!

En tout état de cause c'est un scenario qui ne risque pas de se concrétiser: le parti socialiste ne votera jamais pour une telle révision de la constitution.

Ceci dit les dernières sondages n'indiquent pas que la droite l'emporterait avec une majorité absolue.
a écrit le 13/11/2015 à 17:42 :
Changer la constitution voilà une bonne idée , déjà que comme à dit Barbier le peuple est incapable de savoir ce qui est bon pour lui et a tendance à transformer un référendum en plebiscite . Il devient évident qu un changement de constitution est une solution au drame qui se profile .
a écrit le 13/11/2015 à 17:15 :
Il est maintenant clair comme le jour que le gouvernement de droite sortant, ou plutôt sorti, a caché un squelette de brontosaure dans un placard et qu'il est prêt à tout pour
empêcher qu'on le découvre .
a écrit le 13/11/2015 à 15:25 :
Je ne comprends pas l'attitude des partis de centre droit, ils ont justement jusqu'à l'été
2016 pour laisser l'alliance P.S. PCP BE s'enliser dans ses contradictions entre les réformes nécessaires, les économies et globalement leur impuissance collective à respecter les engagements de l'U.E. sur le rétablissement des finances publiques, les nécessaires privatisations (comme la TAP) le refinancement du secteur bancaire. Il sera donc temps à l'été 2016 de tirer les marrons du feu gauchiste. Le seul réel problème qui n'est pas politique: que les 4 années d'efforts du Portugal ne soient pas réduits à néant en 6 mois par une distribution de sucettes sociales comme avec SYRIZA en Grèce.
a écrit le 13/11/2015 à 14:26 :
La manoeuvre n'a aucune chance de réussir, le but est probablement ailleurs.

Le probleme ici est que le PS portugais avait exclu une alliance avec la gauche radicale pendant la campagne. Donc s'il n'y a évidemment pas de coup d'etat (la légalité étant respectée) il y a tout de même un viol démocratique, vu que le parti ayant perdu les elections va gouverner par le biais d'une alliance qu'il avait exclu pendant la campagne. C'est ca qui pose probleme, pas le fait que les coalitions puissent se dessiner apres le scrutin.

quoi qu'il arrive, ce qui est certain c'est que cet atelage de circonstances ne tiendra pas une législature entière. D'ou certainement la maneovre constitutionelle de la droite: le but est peut etre de marquer les esprits auprès des moderés et centristes dans l'hypothese d'un effondrement a breve echeance de la nouvelle coalition
a écrit le 13/11/2015 à 13:59 :
excellent article ( la marque de fabrique de GODIN)...
on peut imaginer que la droite introduise la procédure de modification de la constitution pour gagner du temps jusqu'aux présidentielles de janvier et dans l'hypothèse d'une victoire jouer de cette récente légitimité...
c'est bien le fonctionnement de la démocratie qui est en jeu, à se demander si elle est compatible avec celui de l'UE
a écrit le 13/11/2015 à 12:39 :
Une modification de la constitution parce que les résultats ne conviennent pas à certains dirigeants ? Ils ne valent pas mieux que certains Présidents Africains qui s'accrochent au pouvoir en changeant les règles du jeu ...
a écrit le 13/11/2015 à 11:55 :
je trouve que ce à quoi on assiste mois après mois en Europe est complètement dingue , j'ai l'impression que l'idéologie ultra-libérale prend modèle sur une ancienne idéologie qui cherchait systématiquement à tout écraser dans l'Europe des année 30 , les pressions militaire se sont transformés en pression économique et médiatique , mais le résultat est le même, la démocratie s'efface à petit feu , et une pensée unique domine par la force.
Réponse de le 13/11/2015 à 14:01 :
Je vous rappelle la Préhistoire : en 2009, TOUS les gouvernements de la planète ont renforcé leur "sécurité" intérieure (forces de l' "ordre") car ils savaient que le peuple allait souffrir de la crise. Faut bien protéger les plus riches, non..??
a écrit le 13/11/2015 à 11:45 :
Vouloir modifier la Constitution quand on n'est pas satisfait du résultat des élections ne me semble pas être une démarche démocratique. Si la gauche plurielle a trouvé un terrain d'entente, je ne comprends pas les réticences à désigner un premier ministre issu du PS.
Il peut être légitime de modifier la Constitution lorsqu'il y a large consensus et non pas à la va-vite, en fonction des événements du moment.
Cordialement
Réponse de le 13/11/2015 à 14:29 :
Sur la constitution, c'est une simple manoeuvre dilattoire.

Maintenant dnas le fond, ce qui pose probleme est qu'une telle alliance avait été exclue par le centre gauche pendant la campagne...et donc qu'on se retouve avec un gouvernement constitué par le parti qui a perdu les elections mais soutenue par une alliance qui avait ete exclue pendant la campagne. La il ya un viol demiocratique...meme si la légalité est parfaitement respectée.
a écrit le 13/11/2015 à 11:25 :
Bon article, bon résumé de la situation

La droite découvre la démocratie...

Faut rappeler aussi que Antonio Costa avait clairement dit que le PS voterait contre le Budget présenté présenté par la droite

Petite erreur sinon : la Constitution interdit la dissolution :
- dans les 6 mois qui précédent la fin du mandat présidentiel (et non : "six mois avant et 6 mois après l'élection présidentielle"
- dans les 6 mois suivants le dernier scrutin législatif

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