Christian Thimann : "l'assurance vie devrait s'orienter vers des produits de long terme"

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Christian Thimann, directeur de la Régulation, Responsabilité d'entreprise et prospective,  Axa
Christian Thimann, directeur de la Régulation, Responsabilité d'entreprise et prospective, Axa (Crédits : AXA)
Face aux taux d'intérêt très faibles, et qui ne devraient remonter que lentement, les assureurs devraient concevoir une assurance vie de long terme, "peut-être au-delà de 12 ou 15 ans, et un peu plus investie dans l'économie réelle, les actions, et les infrastructures", estime Christian Thimann, directeur de la Régulation, Responsabilité d'entreprise et prospective, Axa

Comment les assureurs pourraient contribuer à soutenir la croissance défaillante en zone euro ?

D'abord, précisons leur rôle et les différences majeures entre banques et assureurs. Il y a deux points communs entre ces univers. Comme les banques, les assureurs sont des intermédiaires financiers. Et comme les banquiers, ce sont de grands investisseurs. Mais il y a aussi des différences importantes : l'assurance investit seulement, elle ne prête pas. Et quand les assureurs investissent, comme leurs collègues banquiers, c'est à beaucoup plus long terme que ceux-ci. La moyenne se situe entre 7 et 8 ans, mais cela peut aller au-delà de 20 ans. Pour l'assurance, l'idéal, c'est l'investissement à long terme dans les infrastructures. La profession aime ces actifs longs, plutôt stables. Cependant, trois conditions doivent être réunies : la première, c'est que le projet soit viable. La deuxième, c'est l'obtention d'un certain rendement (car il faut pouvoir offrir un rendement régulier aux assurés). La troisième, c'est la stabilité du cadre règlementaire. Or très peu de projets remplissent ces trois conditions.

Que manque-t-il surtout ?

Il y a un problème d'offre de projets. Le plan Juncker est bienvenu, mais il faut que l'Europe fasse en sorte que ces projets remplissent vraiment les trois conditions mentionnées. En ce qui concerne le rendement, il est intéressant par exemple dans les secteurs de l'énergie et des transports. Enfin, s'agissant de la troisième condition, le plus important est d'assurer la stabilité réglementaire dans le temps.

Au total, le plan Juncker est-il suffisant ?

Il est bien dimensionné, mais sa mise en œuvre va prendre du temps. Les assureurs aimeraient investir directement dans les projets, et pas forcément seulement via la Banque Européenne d'Investissement (BEI), qui prend à sa charge une part du risque et donc du rendement.

Les règles de solvabilité (Solva 2) ne représentent-elles pas un frein à l'investissement ?

Le cadre Solva 2 est très rigoureux, il a renforcé la gestion interne des risques, ce qui est une bonne chose. La question sans doute posée est celle-ci : favorise-t-il suffisamment l'investissement de long terme ?

A cet égard, un sujet nous préoccupe particulièrement. C'est très technique, mais fondamental. Il s'agit de l'  « ultimate forward rate », le taux d'actualisation pour les actifs à très long terme, de 60 ans à 200 ans. Une étude propose de diminuer ce taux, ce qui pénaliserait les investissements à long terme.

Le taux d'actualisation à 40 ans est actuellement de 2,5%. Si la BCE parvient à faire remonter l'inflation à 2% et en considérant une hypothèse de croissance du PIB de 0,5%, ce taux n'aurait rien de déraisonnable.

Quel est le véritable risque systémique dans l'assurance? Comment le régulateur doit-il l'aborder ?

Le régulateur a prévu deux régimes. Celui des banques et celui des gestionnaires d'actifs. Les banques sont régulées en tant qu'institutions - on définit celles qui sont jugées systémiques -, alors que, s'agissant des gestionnaires d'actifs, seules les activités pouvant présenter des risques sont retenues. L'assurance se situe entre ces deux régimes. 9 assureurs ont été jugés systémiques. Or, un risque potentiel qui serait vraiment systémique impacterait tout le marché, bien au-delà des 9 compagnies retenues. Voilà pourquoi la réflexion qui est en cours devrait conduire à considérer le marché de l'assurance globalement. Comme pour les gestionnaires d'actifs, il serait préférable de considérer avant tout le type d'activités. Le conseil de stabilité financière (FSB, bras armé du G20) vient de publier la liste inchangée et souligne que les résultats sont encore provisoires et les travaux enclenchés.

Comment bien évaluer le risque systémique ?

Il faut savoir qu'il n'existe pas de marché inter-compagnies d'assurance, contrairement au marché interbancaire. AXA ne prête pas à Allianz et Allianz ne prête pas à AXA, ce sont des opérateurs « stand alone ». Rien à voir avec les banques, qui se prêtent entre elles. Les craintes des régulateurs concernant l'assurance ont une origine avant tout politique : après la chute d'AIG en 2008, ils ont estimé que l'assurance ne pouvait rester à l'écart du mouvement vers plus de régulation. Et il n'était pas possible d'encadrer une seule compagnie. D'où l'idée de constituer un petit groupe d'assureurs dits systémiques. Alors même que la chute d'AIG n'a rien à voir avec ses activités d'assurance mais à d'autres activités de produits financiers.

Le sujet principal, c'est notre présence sur les marché financiers, qui peuvent nous impacter à travers l'évolution des prix des actifs. Mais, en cas de crise, tous les assureurs seront touchés, et pas seulement les 9 premiers !

 Que pensez-vous de la nouvelle régulation de l'assurance vie en France, après la loi Sapin 2 ? Fallait-il autoriser ainsi la possibilité de bloquer les retraits ?

Les réflexions doivent partir du client. Celui-ci attend un mélange de rendement, de garantie, et de liquidité. Aujourd'hui, il est difficile d'offrir les trois en même temps. Alors, pourquoi ne pas prévoir la possibilité de réduire temporairement la liquidité, afin de préserver le rendement et la garantie ? Le risque de liquidité en assurance vie est très faible : d'une part les clients placent dans une optique de retraite et de transmission principalement ; d'autre part les actifs des assureurs sont en grande partie liquides (nous pouvons les vendre rapidement sur les marchés) et génèrent de la liquidité (dividendes et coupons des obligations notamment). Une fois que l'on a réduit la liquidité, le régulateur pourrait réfléchir à amoindrir les exigences en capital lorsqu'un assureur souhaite investir à long terme. Cela serait favorable à l'économie. Les évolutions demandées par le régulateur sont donc plutôt positives.

 Comment devrait évoluer l'assurance vie ?

Je pense que la voie d'avenir consiste à renforcer les produits de long terme, alliant rendement et garantie à terme du capital.

 A l'exemple de l'euro croissance ?

Il fait en effet partie de la solution, et il faudrait réfléchir aussi à des produits de plus long terme. Peut-être au-delà de 12 ou 15 ans, et un peu plus investis dans l'économie réelle, c'est-à-dire les actions, et les infrastructures. Il faut penser sur le long terme, car les épargnants ont besoin d'un peu plus de sécurité pour l'épargne qui doit assurer leur avenir.

 Quel impact de l'immobilier sur l'évolution de l'épargne?

Les français épargnent beaucoup dans la pierre. Le rêve de beaucoup d'entre eux est de posséder son propre toit, ce qui est totalement compréhensible. Cependant, avec des prix élevés de l'immobilier, une très grande partie de l'épargne est dirigée vers ce secteur, et seulement une petite fraction est dirigée vers l'investissement productif.

Quel est l'impact macroéconomique de la hausse de l'immobilier ?

La majorité des gens possède simplement sa résidence principale. Aux Etats-Unis, la possibilité d'obtenir un crédit est indexée sur la valeur de l'immobilier. Or, en France, ce grand axe de transmission de la politique monétaire n'existe pas. Les effets de richesse ne fonctionnent pas, on n'obtient pas plus de crédit parce que le prix de sa maison augmente ! On ne peut donc pas dire que les ménages s'enrichissent, quand les prix montent. Il faut être prudent lorsque l'on regarde les statistiques globales, incluant l'immobilier ; et penser constater un enrichissement de la population. Il faudrait plutôt examiner la richesse des ménages hors résidence principale.

En France, sous l'effet de la hausse des prix, les gens épargnent plus dans l'immobilier et investissent moins dans l'économie...

 Quel est le risque majeur pour un assureur aujourd'hui ?

Un des grands défis des assureurs en ce moment est le niveau particulièrement bas des taux d'intérêt. L'autre grand sujet auquel sont confrontés les assureurs aujourd'hui est l'adaptation aux nouvelles technologies, comme le « Big Data » ou les objets connectés. . C'est une formidable opportunité de mieux servir nos clients, mais aussi un risque de remise en cause à terme de la mutualisation des risques, fondement même de l'assurance.

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Commentaires
a écrit le 29/11/2016 à 18:30 :
Il me semble que la crainte actuelle des assurés est de voir réduire leur capacité de rachat de leur contrat. Corrélativement, s'il n'est pas démontré aux assurés qu'ils ont intérêt à investir pour un terme aussi long, 12 ans, voire au-delà, il y a le risque potentiel d'une moindre collecte (préférence pour la liquidité). Cela ne serait-il pas contraire à l'objectif économique recherché ? D'autre part, rien ne prouve que ce faisant, ils puissent imaginer bénéficier d'un rendement plus élevé en allongeant simplement la durée des contrats.

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