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Et si le net faisait sauter la banque...

Christine Lejoux

Publié le 29 mai 2013 à 11:59

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Les derniers résultats trimestriels des établissements bancaires français attestent de l'essoufflement continu de la banque de détail. Jusqu'ici pilier du modèle de banque universelle, cette activité pâtit de la mauvaise conjoncture et des nouveaux comportements des consommateurs, séduits par les services bancaires sur Internet. Cette nouvelle donne impose de fermer des agences, lesquelles emploient près de 70 % des salariés du secteur. Pour la première fois depuis des années, les recrutements sont en...

« Pendant qu'on se mobilise pour 630 emplois industriels dans l'Est de la France [une allusion au site ArcelorMittal de Florange, ndlr], des milliers d'emplois sont détruits en silence dans les banques ! » Ce 8 janvier 2013, Thierry Pierret, syndicaliste CFDT à la Société générale, crie sa colère. Ce jour-là, fait rarissime dans le très policé secteur bancaire, les syndicats de la banque ont appelé à la grève, redoutant des fermetures d'agences et des suppressions de postes. À juste titre. Quatre mois plus tard, le 7 mai, lors de la publication des résultats trimestriels de la Société générale, Jean-François Sammarcelli, directeur général délégué de la banque, confirme sur l'antenne de BFM Business son intention de fermer « quelques dizaines » d'agences en France, en 2013 et en 2014. Avec, à la clé, « des réductions d'emplois dans les réseaux », admet-il.

Plus sibyllin, Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de BNP Paribas, avait évoqué, quelques semaines plus tôt, « l'impact du facteur technologique, c'est-à-dire la banque digitale, sur la disposition des réseaux d'agences ». Et la première banque française a d'ailleurs décidé de prendre pied elle-même sur ce marché en croissance en lançant à la mi-mai Hello Bank, une banque 100 % digitale, en France, en Belgique, en Italie et en Allemagne.

Le produit net bancaire en régression depuis 2012

Après des années d'expansion continue de leurs réseaux, les banques ont brisé le tabou des fermetures d'agences. Un tabou parce que c'est dans les agences que travaillent près de 70% des 373.000 salariés du secteur bancaire français. Et que, jusqu'à présent, les suppressions de postes dans le secteur bancaire se cantonnaient aux traders de la banque de financement et d'investissement (BFI), ces activités de marchés aux revenus aléatoires. La banque de détail, qui collecte les dépôts et distribue des crédits, brillait au contraire par la régularité de ses résultats financiers et ses salariés semblaient intouchables.

Pourtant, un signe ne trompe pas : ce traditionnel gros recruteur qu'est le secteur bancaire n'a embauché que 23.000 personnes en 2012, selon la Fédération bancaire française (FBF), au lieu du contingent habituel de 30.000. Et 2013 prend le même chemin : BNP Paribas recrutera au mieux 1.000 collaborateurs, contre 1.850 en 2012, et BPCE embauchera 3.000 personnes seulement, alors que le groupe, qui rassemble les Caisses d'épargne, les Banques populaires et Natixis, avait procédé à 4.000 embauches l'an dernier.

La banque de détail serait-elle donc en passe de devenir « la sidérurgie de demain », avec ses fermetures de sites et ses plans de licenciements à répétition, comme le prétendait le rapport Nora-Minc de 1978 sur l'informatisation de la société ?

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Force est de constater qu'il existe des similitudes entre la sidérurgie des années 1970 et la banque de détail de 2013. À commencer par la persistance d'une crise économique qui, dans le premier cas, avait porté un rude coup à la demande d'acier, et, dans le second, n'incite guère les particuliers et les entreprises à solliciter des crédits bancaires. « Les revenus de la banque de détail sont étroitement corrélés au PIB nominal », rappelle l'ancien patron du Crédit agricole Georges Pauget sur son blog (www.georgespauget.com).

Or, le PIB français a stagné l'an dernier. Le résultat ne s'est pas fait attendre : pour la première fois dans l'histoire de la banque de détail en France, celle-ci a vu son PNB (produit net bancaire, l'équivalent du chiffre d'affaires) reculer. De 1%, à 54 milliards d'euros, précise le cabinet de conseil Roland Berger, qui estime que les revenus de la banque de détail en France tomberont à 52 milliards d'euros en 2015.

D'ores et déjà, au premier trimestre 2013, le PNB de la banque de détail de la Société générale a reculé de 1,5 %, en France, à 2,01 milliards d'euros, et celui de BNP Paribas a fléchi de 2 %, à 1,77 milliard d'euros. Il faut dire que la mauvaise conjoncture se double d'un environnement de taux très bas, qui pèse sur les revenus d'intérêt de la banque de détail. À quoi s'ajoute la pression à la baisse sur les tarifs bancaires, exercée par les pouvoirs publics et les associations de consommateurs. Sans oublier la concurrence à laquelle se livrent les banques en matière de rémunération des dépôts, dépôts qu'elles cherchent à attirer à tout prix afin de renforcer leurs fonds propres, comme l'exige la future réglementation dite de Bâle III.

Les clients délaissent les agences "en dur"

Autre point commun entre la banque de 2013 et la sidérurgie des années 1970, la banque de détail se trouve aujourd'hui en butte à un problème de compétitivité, comme cela a été le cas, il y a une quarantaine d'années, pour la minette lorraine, concurrencée par les minerais de fer brésilien et australien, à bien meilleur marché.

Dans le cas de la banque, la concurrence n'est pas étrangère, mais technologique. La banque « à la papa », avec l'agence comme passage obligé pour la quasi-totalité des opérations bancaires, a vécu. Avec la généralisation de l'usage d'Internet et des smartphones, les agences « en dur » sont délaissées par un nombre croissant de clients, au profit des services bancaires en ligne. En 2006, 40 % des clients se rendaient dans leur agence bancaire au moins une fois par mois, selon le cabinet McKinsey. En 2011, cette proportion n'était plus que de 28 %.

« Nos clients passent progressivement du canal de l'agence au canal numérique », confirmait Jean-François Sammarcelli le 7 mai. Et d'ajouter : « Si cette transition des clients vers le digital s'accélère, nous devrons peut-être aller plus vite dans les fermetures d'agences, que nous prévoyons pour le moment de réaliser à doses homéopathiques. »

Pour l'Efma, une association chargée de promouvoir l'innovation dans le secteur bancaire, l'accélération de la migration des clients vers les services bancaires sur Internet ne fait pas de doute. Elle estime que la part des agences dans le PNB des banques ne sera plus que de 83% en 2020, contre 93% en 2012, la part de la banque dite directe passant dans le même temps de 6% à 15%.

Il est encore difficile de savoir si le mouvement va rapidement s'accélérer : pour l'instant, la banque en ligne s'adresse surtout à une clientèle jeune et mobile, tandis que la clientèle traditionnelle et plus âgée reste attachée à la relation avec son conseiller clientèle en agence.

Mais si c'est le cas, cela pèsera fortement sur le marché français où les agences bancaires en dur sont particulièrement nombreuses, plus que partout ailleurs en Europe, avec près de 600 agences par million d'habitants, contre une moyenne européenne de 450. « Au début des années 2 000, la plupart des banques françaises ont ouvert un nombre conséquent de nouvelles agences. L'échec des premiers "pure players" de la banque en ligne renforçait alors l'idée que les agences étaient le fer de lance de l'action commerciale des banques », rappelle le cabinet de consultants Score Advisor.

« En France, la Société générale et sa filiale Crédit du Nord comptent 3 ! 200 agences, au total. Si bien que, dans les zones urbaines, certaines agences se trouvent à 100 ou 200 mètres l'une de l'autre », reconnaît Jean-François Sammarcelli.

"Une branche malade de sa croissance passée"

Or, la fréquentation de ces agences pléthoriques chute d'ores et déjà de 5 % à 7 % par an, toutes enseignes confondues... Pour les patrons des grandes banques de détail françaises, la cause est donc entendue : neuf sur dix reconnaissent que les revenus générés par les agences ne permettront plus d'en assumer toutes les charges opérationnelles au cours des prochaines années, indique une étude de l'Efma, publiée à la fin de 2012.

D'ores et déjà, 15 % des quelque 38 000 agences bancaires que compte la France ne sont plus rentables, affirme Score Advisor. Comme l'écrivaient déjà, voici plus de trente ans, les économistes Michel Godet et Jean-Pierre Plas, dans Le Monde du 22 février 1979, « la banque est au tertiaire ce que la sidérurgie est à l'industrie : une branche malade de sa croissance passée. »

Une maladie qui s'est traduite en 2012 par un résultat avant impôts en chute de près de 9 %, à 15,5 milliards d'euros, pour l'activité de banque de détail en France, toutes banques confondues, calcule Roland Berger.

« Cette situation est d'autant plus préoccupante que la banque de détail est le c?ur du modèle de la banque universelle. La banque de détail va-t-elle continuer à jouer un rôle de stabilisateur pour les résultats des banques [face aux revenus en dents de scie de la BFI, ndlr] ? », s'inquiète Georges Pauget, dans un article publié sur son blog et intitulé « Quelle résilience pour la banque de détail ? »

Les fermetures d'agences apparaissent bel et bien comme un remède incontournable : dans une étude publiée à la fin de 2012, les analystes de Crédit suisse soutenaient qu'une réduction de 10 % de la taille du réseau de BNP Paribas, de la Société générale et du Crédit agricole, soit la fermeture de 1700 agences, permettrait d'augmenter de 9 % le résultat avant impôt de ces divisions. De son côté, Roland Berger estime que le redressement de la rentabilité de la banque de détail en France passera par une diminution de 2 % à 4 % du nombre d'agences, d'ici à 2015.

Les embauches... grâce aux départs en retraite

Une consolation toutefois, à ceux qui craindraient une casse sociale dans la banque : la fermeture d'agences bancaires, qui se fera progressivement, a peu à voir avec l'extinction des hauts-fourneaux, sur le plan social. Pour la simple raison qu'en France, près de 20% des salariés des banques sont âgés de plus de 55 ans. Conséquence, les suppressions de postes qui découleront des fermetures d'agences devraient s'effectuer essentiellement via le non-remplacement d'une partie des milliers de collaborateurs du secteur bancaire qui partent en retraite chaque année.

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« Nous assistons aujourd'hui aux départs en retraite des agents que nous avons embauchés dans les années 1960 et 1970, au moment de la bancarisation à outrance. Dans nos réseaux, en France, nous faisons ainsi face à 1400 départs par an. Nous continuerons donc à embaucher plusieurs centaines de personnes, tous les ans. Nous recruterons d'ailleurs 1500 personnes en CDI, en 2013 », confirme Jean-François Sammarcelli. « Nous ne sommes pas dans le schéma de la sidérurgie - et de ses plans de licenciement massifs - mais plutôt dans celui des télécommunications », renchérit Stéphane Potier, associé chez Roland Berger. D'autant plus, selon ce dernier, que la crise financière a prouvé à quel point les banques étaient des actifs stratégiques pour l'État, qui ne les laissera jamais passer dans des mains étrangères, à la manière d'un Arcelor repris par Mittal, avec les lourdes conséquences sociales que l'on connaît.

Christine Lejoux

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