
Le rapport est clair. Très clair pour les industriels français. Safran et Dassault Aviation ont d'ailleurs qualifié le programme du Système de combat aérien du futur (SCAF) de "projet existentiel", selon un rapport d'information du Sénat d'Hélène Conway-Mouret (PS) et de Ronan Le Gleut (Les Républicains) sur le SCAF. "C'est ce caractère existentiel, qui, in fine, justifie pleinement que le besoin exprimé ne soit pas couvert par un avion acheté sur étagère", estiment les deux sénateurs. Ce n'est pas le cas, en revanche, pour les partenaires allemands et espagnols comme le motoriste allemand MTU ou l'organisme de recherche DLR, qui y voient surtout de leur côté une belle opportunité de "monter en compétence" dans le domaine de l'aviation de combat grâce à un programme d'une ampleur exceptionnelle (entre 50 et 80 milliards d'euros, selon les estimations). La première livraison d'un système de combat est estimée à 2035.
"Le programme SCAF n'a sans doute pas tout à fait le même degré d'importance et d'urgence pour chacun des partenaires, notent pourtant les deux auteurs. Pour la France, le SCAF est existentiel à la fois pour Dassault et pour Safran, qui ne peuvent pas se permettre de rester sans projet d'avion de combat et de moteur d'avion de combat. Les industriels allemands (Airbus et MTU au premier chef) ou espagnols ne sont pas tout à fait dans la même situation : il s'agit plutôt pour eux de monter en compétence dans ces domaines".
Le SCAF, selon les propos du délégué général pour l'armement Joël Barre, peut structurer l'outil de défense dans son ensemble au niveau européen et devenir une locomotive pour l'industrie européenne, avec également de nombreuses retombées potentielles dans le domaine civil. Surtout, estime le rapport, si le développement d'un avion européen n'est pas lancé, "la France et l'Allemagne devront sans doute se doter d'une solution non souveraine en 2040", probablement du F35, qui devrait rester en activité jusque vers 2080, ou bien l'un de ses successeurs américains. "La France renoncerait ainsi à son autonomie stratégique. Elle renoncerait également à une partie de sa base industrielle et technologique de défense alors qu'elle est l'un des trois seuls pays, avec les États-Unis et la Russie, à pouvoir réaliser entièrement un avion de combat", rappellent les deux sénateurs. Pour autant, la France y renonce déjà en partie dans le cadre de cette coopération, en privilégiant une dépendance mutuelle avec l'Allemagne, voire l'Espagne.
Le sens de l'histoire : l'autonomie stratégique
En matière d'aviation de combat, la "tendance internationale est aux programmes souverains", rappellent Hélène Conway-Mouret et Ronan Le Gleut. Ainsi de nombreuses puissances régionales ont décidé de développer leur propre avion de combat, notamment en Asie, à des fins de souveraineté mais aussi de développement d'un tissu industriel local. C'est le cas de la Chine avec le Chengdu J-20, bimoteur furtif, de la Corée du Sud, qui développe un avion de combat en coopération avec l'Indonésie, le KF-X, de l'Inde qui développe le HAL AMCA par l'intermédiaire de l'industriel national Hindustan Aeronautics, ou encore du Japon, qui développe également un avion furtif (faute de pouvoir acquérir le F22 que les Américains ont refusé d'exporter), de la Turquie et de l'Iran.
Le constat international est sans appel. "L'abandon d'autonomie stratégique qui résulterait de l'absence d'un nouveau programme de système de combat aérien ou d'un lancement trop tardif serait sans doute définitif", estime le rapport. Un tel abandon irait à rebours de la volonté des États cités plus haut de devenir autonomes. D'autant que les deux principaux industriels français engagés dans le projet de NGF (Next Generation Fighter), Dassault et Safran, ont développé le Rafale dans les années 80. L'avionneur n'a pas développé de nouvel avion de combat depuis cette époque, de même que le motoriste n'a pas réalisé de moteur complet (parties chaude et froide) depuis le M88 qui équipe le Rafale. "Il y a donc urgence à ce que les deux industriels puissent travailler sur un nouveau projet de grande ampleur, mobilisant l'ensemble des compétences nécessaires à la réalisation d'un aéronef complet", estiment les deux sénateurs.
C'est donc un véritable pari pour l'autonomie stratégique des trois pays partenaires du programme (Allemagne, Espagne et France), puis au-delà. "Le passage de l'autonomie stratégique de la France, de l'Allemagne et de l'Espagne, à l'autonomie stratégique européenne ne va sans doute pas de soi", estime le rapport. Pour les deux sénateurs, l'introduction de nouveaux pays au sein du programme ne doit cependant pas conduire à casser sa dynamique. "C'est pourquoi il apparaît préférable de différer toute entrée de nouveaux partenaires jusqu'à ce que le démonstrateur soit réalisé, en 2025/2026", font observer Hélène Conway-Mouret et Ronan Le Gleut. À cette date, le programme aura beaucoup avancé et les engagements financiers des trois premiers partenaires l'auront rendu "plus solide, sinon irréversible". Cette étape fondamentale passe par la signature début 2021 d'un contrat-cadre global pour la suite du développement du démonstrateur du SCAF. Les dés sont jetés...
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