Le supplice chinois d'Henri Proglio

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Une semaine après le déferlement médiatique autour de la révélation d'une enquête du gouvernement sur Henri Proglio et ses négociations secrètes d'accord nucléaire avec les Chinois, le soufflet retombe. Le gouvernement prépare-t-il un dossier pour débarquer le patron d'EDF ? Est-ce un épisode d'une guerre de succession ?

L'information, révélée par le Canard Enchaîné le 26 décembre, a fait son effet dans une France se réveillant des fêtes de Noël. Selon l'hebdomadaire, l'Inspection générale des Finances avait engagé « il y a quelques jours » une enquête sur les conditions dans lesquelles le PDG d'EDF Henri Proglio a signé en novembre 2011 un accord de coopération nucléaire avec l'électricien chinois CGNPC. L'article mentionnait aussi des visées des « services de renseignement » qui « s'efforcent d'établir la nature des liens entre certains dirigeants d'EDF et leurs partenaires chinois ».

Le lendemain, l'AFP ajoutait sa pierre : selon deux « sources proches du gouvernement », anonymes, ces révélations du Canard Enchaîné étaient un préambule au débarquement anticipé de Proglio, prévu pour « fin février ou début mars » par l'Etat. Date à laquelle expire le mandat de Guillaume Pépy, patron de la SNCF, que l'on dit intéressé par EDF.

Une "mission" décidée fin septembre

En fait, il s'avère que l'enquête en question a été décidée par le Conseil de politique nucléaire (CPN), présidée par François Hollande, qui s'est tenu le 28 septembre dernier. Et cette enquête, plutôt une « mission », selon Matignon, aura un sujet plus vaste que Henri Proglio et les Chinois. Les services du Premier ministre ont confirmé que l'accord entre EDF et l'électricien chinois sera examiné par cette mission, mais pas seulement.

« Le gouvernement veut clarifier et préciser le rôle respectif de l'Etat et des entreprises dans les relations avec des partenaires étrangers en matière d'industrie nucléaire », a précisé le porte-parole adjoint du ministère des Affaires étrangères, cité par Reuters. Lors du CPN de fin septembre, l'Etat a réaffirmé le principe « qu'en matière d'export nucléaire civil, c'est l'Etat qui pilote ». Il semble logique que le nouveau gouvernement lance un état des lieux d'un dossier qui était précédemment quasi exclusivement dans les mains de Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée de Nicolas Sarkozy, et de Henri Proglio, nommé à la tête d'EDF fin 2009.

L'Inspection générale des finances très "circonspecte"

En réalité, cette mission n'a pas encore été lancée. « Elle commencera ses travaux en janvier », a indiqué Matignon à l'AFP, son « périmètre » faisant encore l'objet d' « échanges » entre Matignon, les ministres concernés et l'Inspection générale des Finances. Selon nos informations, l'Inspection générale des Finances reste elle-même très « circonspecte » face à cette « mission » pas encore finalisée. Le bruit court que Jean-Michel Charpin, inspecteur général des finances, grand spécialiste des sujets énergie, et notamment du nucléaire, aurait refusé de s'en charger. Interrogé, il dément qu'on lui ait proposée. Ce qui est vrai, c'est que le sujet est sensible et que les dissimulations des acteurs du nucléaire sur la question renforcent les suspicions.

L'accord en négociation depuis 2010 entre EDF et l'électricien chinois a en effet fait l'objet de beaucoup de mystères, voire de mensonges de la part d'EDF. S'il n'est toujours pas signé, contrairement à ce qu'écrit le Canard Enchaîné, ce n'est pas faute, du coté d'EDF, d'avoir essayé. En totale contradiction avec les ordres ... du précédent gouvernement. Convaincu que la majorité des nouveaux réacteurs qui seront construits dans le monde, le seront en Chine, Henri Proglio a dès 2010 convaincu son partenaire de longue date, l'électricien chinois CGNPC, de nouer un vaste accord de partenariat avec EDF.

En 2010, EDF envisageait d'ouvrir le parc français aux Chinois

A l'époque, pas question d'intégrer Areva à ces discussions. Comme vient de le confirmer Hervé Machenaud, numéro deux d'EDF, dans une interview au Parisien. D'une part, parce que cela aurait été peu aisé en raison des relations exécrables qu'entretenait Henri Proglio avec Anne Lauvergeon, à l'époque encore à la tête du constructeur nucléaire. D'autre part, parce que le PDG d'EDF n'avait pas fait mystère, dès sa nomination, de sa volonté de remettre Areva à sa place, dans son rôle de « sous-traitant important », ni plus ni moins.

D'autant qu'à ce moment là, EDF n'y allait pas de main morte dans les concessions qu'il était prêt à faire à son partenaire chinois. Un projet d'accord datant du printemps 2010, publié par le Nouvel Obs en janvier 2012, prévoyait notamment de réfléchir à la participation de l'électricien chinois aux futurs réacteurs en France, en tant qu'investisseur et fournisseur de services. Carrément.

Sarkozy avait déjà recadré Proglio

Tant et si bien que même Nicolas Sarkozy, qui avait pourtant approuvé le projet d'EDF et de CGNPC de créer ensemble un réacteur de 1000 MW - projet qui piétinait pour le coup les plates-bandes d'Areva- a du recadrer Henri Proglio lors du Conseil de politique nucléaire de février 2011. L'Elysée avait même alors nommé l'administrateur général du CEA, Bernard Bigot, pour superviser les négociations « franco-chinoises ».

Même hostile à Lauvergeon, le gouvernement de l'époque, comme celui d'aujourd'hui, n'a jamais voulu d'un accord bipartite EDF-CGNPC. Ils ont toujours réclamé l'intégration d'Areva à ces négociations. Souhait que Henri Proglio s'est empressé de ne pas exaucer. Sa justification : EDF négocie d'abord un accord cadre, global, avec son homologue exploitant nucléaire CGNPC, puis un autre accord, tripartite celui-là, réglerait le partage des tâches avec Areva.

Areva préfère ne pas prendre le risque de se fâcher avec EDF

Encore en avril 2012, quelques jours avant l'élection présidentielle, EDF tentait de faire approuver une nouvelle version de son projet d'accord bipartite par l'Elysée. Tentative retoquée par l'APE, l'agence de Bercy qui gère les intérêts de l'Etat dans les entreprises publiques, comme l'ont révélé le Nouvel Observateur et le Canard Enchainé fin septembre. Toutes ces tentatives ont, jusqu'à ces derniers jours, été farouchement niées par EDF.

Du côté d'Areva, officiellement, tout va pour le mieux. «EDF et Areva travaillent en étroite coopération sur un nouveau réacteur 1.000 MW », tweetait encore le constructeur nucléaire le 3 octobre. C'est également ce que vient d'expliquer à nouveau Luc Oursel, patron d'Areva, dans une interview au Journal du Dimanche. Les enjeux de la négociation franco-chinoise sont cruciaux pour Areva. Le groupe ne peut prendre le moindre risque de se fâcher ouvertement avec l'ombrageux Henri Proglio.

 L'agression d'une syndicaliste d'Areva qui s'intéressait à cet accord

Les salariés d'Areva, eux, expriment ouvertement leur inquiétude de voir leurs futurs marchés confiés à des usines chinoises. Leurs craintes s'exacerbent lorsque fin octobre un protocole d'accord à trois (EDF/Areva/CGNPC) est finalement signé dans la plus grande discrétion. Depuis, les représentants des salariés au comité de groupe européen bataillent avec Luc Oursel pour obtenir une copie de ce protocole. En vain. Le patron d'Areva ne cesse de promettre sa prochaine remise... à un expert mandaté par les salariés.

Entre-temps, les esprits se sont encore échauffés mi décembre. La secrétaire CFDT de ce comité de groupe s'est faite violemment agressée chez elle, par quelqu'un qui lui a lancé : « C'est le deuxième avertissement. Il n'y en aura pas de troisième ». Tout le monde s'interroge sur les éventuels liens entre cette agression et son conflit syndical avec Areva autour du fameux accord sur la Chine.

Anne Lauvergon inquiète du risque de transfert de technologie

Cet accord suscite encore d'autres soupçons, autour des transferts de technologies qu'EDF serait prêt à accepter pour décrocher une partie du futur généreux gâteau nucléaire chinois. Soupçons alimentés notamment par les déclarations récurrentes d'Anne Lauvergeon. Dans les Echos du 15 novembre 2012, elle évoquait encore des projets « visant à transférer nos droits de propriété intellectuelle aux Chinois - une trahison ». L'Etat, actionnaire à 85% d'EDF et à 84% d'Areva, largement représenté aux conseils des deux groupes, est supposé se porter garant en la matière. Les quelques extraits du pré-accord tripartite, que Le Point du 3 janvier reproduit, ne nourrissent pas ces soupçons.

Luc Oursel, patron d'Areva, se veut rassurant sur ce point.« Jusqu'à présent, nous avons su nous développer en Chine en protégeant nos savoir-faire. Nous n'aborderons pas ce partenariat à n'importe quelles conditions. Certaines technologies peuvent être partagées, d'autres pas. Cela se regarde au cas par cas », expliquait-il le 29 décembre dans le Journal du Dimanche. « En 1995, nous avions transféré les plans de centrales aux Chinois pour qu'ils construisent les leurs. Mais l'accord stipulait qu'ils n'avaient pas le droit de les utiliser à l'export », ajoutait-il.

Le camp Proglio dénonce une "tentative de déstabilisation"

Reste maintenant à savoir si la fuite dans le Canard Enchainé sur le lancement d'une « enquête sur Henri Proglio », qui serait finalement une « mission » décidée fin septembre sur le nucléaire civil à l'export, est effectivement le prélude à son débarquement. « Le gouvernement, en partie hostile à Henri Proglio, comme l'avaient dit haut et fort avant les élections Michel Sapin et Manuel Valls, se constitue un dossier pour justifier son éviction », croit comprendre un observateur. Les difficultés d'EDF en Bourse - le titre a plongé de 65% depuis l'arrivée d'Henri Proglio - scelleraient le sort de ce dernier, selon les tenants de cette thèse.

Dans le camp d'Henri Proglio, on a une tout autre lecture des « révélations » de la semaine de Noël. « La fuite s'est produite lorsque le gouvernement a rédigé la lettre de mission à l'Inspection générale des Finances. Les éléments en ont été largement distordus. C'est une tentative de déstabilisation », affirme-t-on. Les regards se portent vers les anciens collaborateurs de Guillaume Pépy qui occupent désormais des fonctions dans différents cabinets ministériels. Réponse « fin février, début mars ».
 

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Commentaires
a écrit le 08/01/2013 à 14:13 :

au reflet du cours de l action E D F .
Réponse de le 27/04/2013 à 10:48 :
Nr 101...Seite 18...
a écrit le 08/01/2013 à 11:33 :
Comment se fait -il que la chine n'arrive pas à copier les machines outils et l'automobile Allemande, qui ne sont pourtant pas des secteur si technologiques que cela comparé au nucléaire ?
Cela vient peut être du fait qu'ils ne baissent pas leur pontalons des que la chine leur propose un gros contrat, c'est à dire qu'ils concervent leur technologies et n'effectuent aucun transfert. Je ma demande vraiment pourquoi l'éata actionnaire tres majoritaire dans EDF et Areva, a l'air de découvrir après le déluge, que l'équipe dirigeante d'EDF faisait des concessions non acceptables aux Chinois.
Il faudrait vraiment arrêter de mettre à la tête des entreprises public des copains des gouvernants, une fois à droite, puis on débarque le mec une fois la gauche au pouvoir pour mettre un pote de la nouvelle majorité. Le jour où les politiques auront compris cela, et mettrons un mec compétent sans étiquette, ca marchera beaucoup mieux, mais d'ici là, ces boites même ultra supporté par l'état auront couté beaucoup en finacement public alors qu'elles avaient le fianacement etla dynamique pour bien s'exporter et se développer.
a écrit le 08/01/2013 à 11:20 :
Le plus étonnant serait que le recadrage d'une politique publique, à savoir l'exportation de centrales nucléaires par la France, passe par le Canard Enchaîné. Il s'agit en fait de rivalités entre fonctionnaires pour amuser la galerie. Après lynchage médiatique et stigmatisation de Sarkosy, Doux, Peugeot, Mittal, Depardieu voici le show Proglio.
a écrit le 07/01/2013 à 9:47 :
Heureusement pour lui, une enquête est en cours pour déterminer si oui on non il est vraiment coupable, car il y a une certaine époque et sans discussion, un homme mis en cause de la sorte aurait été accusé de haute trahison envers son pays et subirait quelques lourdes sanctions...
a écrit le 07/01/2013 à 0:40 :
Les Chinois savent très bien qu'ils peuvent s'appuyer sur l'appât du gain facile des Occidentaux pour obtenir des transferts de technologie. Un méga contrat, hé hop vous me donner votre savoir faire, formez mes ingénieurs et dans 10 ans je viens vous écraser sur votre propre marché. Il le font pour le TGV et demain dans l'aéronautique (merci Airbus).

a écrit le 06/01/2013 à 19:00 :
il n'est pas trés net le mec Proglio

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