« Meunier tu dors ! » On connaît la chanson, celle que l'on chante de génération en génération à nos chères têtes blondes à grand renfort de moulinets. Si la version « éolienne » de la comptine composée par Léon Raiter au début du XXe siècle n'a pas encore franchi le seuil de nos foyers, il y a tout lieu de s'interroger sur l'extraordinaire postérité de son refrain. Car avouons-le : la scène décrite, celle d'un meunier endormi alors que son moulin s'emballe, semble appartenir à un imaginaire si lointain qu'il pourrait précéder la révolution industrielle. Pourtant, à l'instar de la chanson, les moulins résistent et peuplent durablement nos représentations, nos grands récits et ces formidables aventures littéraires qui nous construisent, tel le Don Quichotte de Cervantès. Il y a des raisons à cela : en premier lieu, cette angoisse de la pénurie d'énergie qui, dès les origines, inquiète les hommes. Et plus encore, cette fascination qu'exercent sur nous les moulins, ces ouvrages techniques complexes, ces machines à la fois puissantes et fragiles accompagnant, depuis des siècles, notre rêve de richesse et notre soif de progrès. Moins anodine qu'il n'y paraît, la comptine de Raiter semble ainsi immémoriale. Et très réaliste surtout. Car en mettant en scène des ailes qui tournent plus vite qu'il ne le faudrait, elle fait état du caractère imprévisible, et souvent chaotique, d'une énergie représentée comme une force faramineuse, mais inconstante. Voilà comment, à partir d'une simple chanson, les enjeux si complexes de la gestion de l'énergie peuvent être mieux cernés...
Sans surprise, c'est avec la découverte du feu que débute notre grande histoire de l'énergie. Un bouleversement d'envergure qui intervient au cours de la glaciation de Mindel, il y a un demi-million d'années. Dès l'apparition du feu, l'homme mesure l'ampleur de l'usage qu'il pourra faire de cette trouvaille miraculeuse. À la fois source de chaleur et de lumière, le feu offre à l'homme la possibilité de construire des outils et de raffermir certains matériaux ; il permet également de cuire des aliments. Mais surtout, il devient rapidement indispensable à la survie lorsque les conditions climatiques se montrent hostiles. Historiens et chercheurs, Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery, tous trois co-auteurs d'Une Histoire de l'Énergie (Flammarion, 2013), expliquent : « L'ère énergétique inaugurée par l'usage du feu est celle du bois, matériau qui, pendant des dizaines de millénaires, est resté, sous forme de chaleur, une source d'énergie thermique irremplaçable pour l'homme. Sur le plan sociopsychique, le feu marque aussi une immense rupture, car il délimite un nouvel espace réservé aux humains autour du foyer, modifiant la structure des groupes, imposant de nouvelles contraintes pour son alimentation et son entretien, plaçant son inventeur devant tout un faisceau de problèmes nouveaux et de possibilités inconnues jusqu'alors, élargissant le champ des expériences vécues et l'obligeant par conséquent à franchir une nouvelle étape de son développement psychique. » Or, le feu, même s'il est plus tard utilisé dans la combustion des énergies fossiles, n'est qu'une source d'énergie parmi d'autres. Pour l'heure, l'homme de la Préhistoire ne dispose que de son propre corps, et, plus particulièrement, de son cerveau guidant ses muscles, pour produire de l'énergie mécanique. Il est, pour ainsi dire, son propre convertisseur d'énergie, à la fois souple, intelligent, polyvalent et entièrement dédié à une cause qui le concerne au premier chef : sa survie et la perpétuation de l'espèce. Il faudra attendre le début du IVe millénaire avant J.-C., pour voir l'émergence de foyers de civilisation qui rompent avec l'isolement caractéristique des tribus préhistoriques. Dans l'Ouest et le Sud-Ouest asiatique, plus particulièrement dans les vallées alluviales du Tigre, du Nil, de l'Euphrate et de l'Indus, on entreprend alors de mettre la nature en ordre et de produire, pour la collectivité, des biens de consommation. « La technique privilégiée du développement de leurs systèmes énergétiques est la culture irriguée des céréales, support obligé des premières grandes concentrations humaines de l'histoire et de l'essor des premiers États » écrivent Debeir, Delage et Hémery. Mais ces derniers préviennent : « L'éclat des témoignages architecturaux et épigraphiques qu'ont laissés ces premiers États ne doit pas conduire à sous-estimer la fécondité et l'extraordinaire diversité des civilisations situées à leurs périphéries. D'autres groupes humains, dans des contextes écologiques moins favorables à la culture des céréales, surent exploiter à leur profit des convertisseurs différents. » On citera pêle-mêle les cavaliers des steppes des confins de l'Asie et de l'Europe, les chameliers d'Arabie, passés maîtres dans le transport au long cours à travers les déserts. Et plus près de nous, les Crétois, les Phéniciens et les Grecs qui se spécialisèrent dans le transport et le commerce, par voie maritime, en utilisant la force du vent. Autant de manières de composer avec les diverses sources d'énergie disponibles sur des territoires donnés.