L’énergie pour tous : la grande utopie ?
Laurent-David Samama
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Dix-neuf degrés Celsius pour tous ! Ce fut, tout au long de cet hiver, la recommandation des pouvoirs publics pour les foyers français. Une mesure pour faire face à la flambée sans précédent des prix de l'énergie. Depuis plusieurs mois maintenant, les conséquences de la crise sanitaire et celles de la guerre en Ukraine ont fait resurgir l'angoisse du manque énergétique. Pour l'accompagner, ce sont quelques réflexes du passé qui réapparaissent. Les moins de vingt ans ne s'en souviendront pas, mais dans les années 1970, à la suite du choc pétrolier et de la flambée des cours de l'or noir, le gouvernement avait déjà pris une série de mesures pour imposer le principe de sobriété. La première d'entre elles, la plus spectaculaire aussi, germa dans l'esprit de Valéry Giscard d'Estaing en décembre 1973. Alors ministre des Finances, ce dernier lança l'idée d'un changement d'heure pour limiter ainsi la consommation d'énergie à travers l'Hexagone. Dès son annonce, la mesure suscita son lot de défiance et de moqueries. Changer d'heure : et comment ferait-on si tout le pays s'emmêlait les pinceaux, si les trains, les bus, les métros ne partaient plus à l'heure ? Autant de doutes balayés d'un revers de main dès l'accession de VGE à l'Élysée, qui imposera le changement d'heure sans sourciller. Tout au long de la décennie, pour montrer l'exemple et la (sobre) marche à suivre, on interrompra les programmes télévisés à 23 h, on interdira (déjà !) les publicités lumineuses et on limitera même la vitesse à 120 km/h sur les autoroutes... Comme le disait un spot de publicité de l'époque : « En France, on n'a pas de pétrole mais on a des idées ! »
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Retour en 2022. Depuis plusieurs mois déjà, les prix de l'essence flambent et les stocks de gaz s'épuisent. C'est la faute de la Russie qui, pour signifier son mécontentement vis-à-vis d'une Europe bien décidée à soutenir l'Ukraine, a coupé le « robinet » des gazoducs. Le résultat est net : l'énergie, toutes les énergies, se paient cher et plombent le budget des entreprises comme des foyers. Ajoutez à cela un parc nucléaire national mal en point et plusieurs réacteurs en maintenance et vous obtenez une conjonction de facteurs qui, en s'additionnant, font de l'hiver une période complexe. Or, on le sait d'expérience : politiquement, il y a un risque immense à laisser cette situation étrangler un nombre croissant de Français. Car la crise des Gilets Jaunes est passée par là. Celle-ci, rappelons-le, s'articulait autour de la protestation contre l'augmentation du prix des carburants automobiles issue de la hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). Les longs samedis de mobilisation qui suivirent, paralysant le cœur des villes et les ronds-points des périphéries en menaçant directement le pouvoir, ont appris à nos dirigeants à marcher sur des œufs quand il s'agit d'énergie. Derrière cette question, il y a en effet la vraie vie des Français : la possibilité de se chauffer une fois l'hiver venu, les déplacements en voiture pour se rendre sur son lieu de travail ou amener les enfants à l'école, les bus, les trains, les camions, tout ce qui se déplace pour acheminer le vital et le superflu, tout ce qui fait l'activité économique et la vie en société dans un moment où grandit l'insécurité morale et l'incertitude. « À chaque crise, on convoque désormais le mythe des Gilets Jaunes et le fait que nous pourrions tous, à nouveau, redescendre dans la rue pour exprimer un mécontentement. C'est assez symptomatique que l'on se pose la question du retour de cette forme de contestation au moment de la hausse des prix de l'énergie. Car le climat n'est pas du tout le même qu'il y a trois ans. En 2019, la colère dominait. Puis le Covid est passé par là et la peur a fait son entrée sur la scène politique et sociale. D'une certaine manière, la peur a remplacé la colère. Aujourd'hui, la situation a encore évolué. Nous sommes dans quelque chose de beaucoup plus hybride, de beaucoup plus complexe ; il y a encore de la colère et du mécontentement, de l'inquiétude également et celle-ci est forte. Un chiffre le montre d'ailleurs : deux Français sur trois pensent que la situation actuelle, alliant inflation, crise de l'énergie et guerre en Ukraine, pourrait déboucher sur une Troisième Guerre mondiale... » nous explique Mathieu Souquière, expert à la fondation Jean-Jaurès et coauteur avec Damien Fleurot de 2022, la flambée populiste (Plon).
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