Industrie : la flambée du coût des matières premières met les PME sous pression

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« Il y a un an, on ne savait plus où stocker le carton dont on nous offrait, à tout casser, vingt euros, la tonne. Aujourd'hui, la même tonne vaut 185 euros » raconte Samuel Lebain, dirigeant d'Unifer au Havre, une PME spécialisée dans le recyclage.
« Il y a un an, on ne savait plus où stocker le carton dont on nous offrait, à tout casser, vingt euros, la tonne. Aujourd'hui, la même tonne vaut 185 euros » raconte Samuel Lebain, dirigeant d'Unifer au Havre, une PME spécialisée dans le recyclage. (Crédits : REUTERS/Ilya Naymushin)
Y aura t-il ou non une poussée inflationniste ? La question, corollaire de la hausse spectaculaire du prix des métaux ou des plastiques, agite les économistes. Une flambée qui met sous pression des milliers de dirigeants de PME industrielles contraints de composer, au jour le jour… avec des fortunes diverses. Témoignages en Normandie où un salarié sur cinq travaille en usine.

« C'est un truc de fou! » Ce sont les premiers mots qui viennent à la bouche de Samuel Lebain quand on l'interroge sur la flambée du prix des matières premières. Ce fringant quadragénaire dirige l'entreprise havraise Unifer (40 salariés), spécialisée dans le recyclage des déchets et des métaux. Jamais il n'avait vu un tel phénomène. Tous les matériaux qui entrent et sortent de ses ateliers enregistrent des hausses de prix d'une ampleur sans précédent. A l'achat, le coût de la tonne de ferraille, par exemple, a triplé en l'espace de quelques mois. A la vente, l'effet de montagnes russes est encore plus sensible.

Depuis le début de l'année, l'intéressé s'est habitué à jongler quotidiennement avec sa calculette dans l'espoir d'une profitabilité maximum. Une navigation au jugé sujette à de bonnes... et à de moins bonnes surprises. « Dernièrement, j'ai vendu un lot de cuivre le lundi qui, si j'avais attendu le jeudi, aurait pris encore 8.000 euros », regrette-t-il. Cela étant, l'entreprise tire largement son épingle du jeu. « Nous allons réaliser notre meilleur bilan historique », affirme son patron. Lui ne se risque pourtant pas à constituer des stocks importants. Trop d'incertitudes. « Je pense que l'on vit une forme de bulle alors on n'achète pas trop », estime-t-il.

« Ma marge va trinquer »

Toutes les PME n'ont pas la même chance. A quelques kilomètres de là dans le pays de Caux, le fabricant de granulés plastique Polytechs (170 salariés) est dans l'œil du cyclone. En cause, le prix des polymères et des additifs, qui constituent l'essentiel de ses intrants. Lequel prix a atteint des niveaux stratosphériques. « 60% de hausse dernièrement pour l'un de nos composants clefs », se désole son PDG, Patrick Coquelet. A écouter cet entrepreneur aguerri, la crise sanitaire passerait presque pour une anecdote. « Cette autre crise de l'approvisionnement qui désorganise durablement l'appareil productif va déboucher sur une catastrophe économique », prédit-il.

Dans son viseur, les géants de la pétrochimie qu'il suspecte d'organiser la pénurie au détriment des transformateurs. « Comment voulez-vous que nous, petite entreprise, instaurions un rapport de force avec des groupes aussi puissants ? », s'interroge-t-il tout haut. Quant à répercuter ces hausses, Patrick Coquelet ne l'envisage qu'avec beaucoup de circonspection. « J'ai des clients depuis plus de 30 ans auxquels il est impossible d'imposer cette punition sauf à les perdre ou à les mettre en péril. C'est ma marge qui va trinquer. Je suis très inquiet », explique-t-il. Comme si cela ne suffisait pas, il a appris, il y a peu, qu'une grosse commande passée en novembre auprès de la multinationale saoudienne Sabic ne lui serait tout bonnement jamais livrée. Cas de force majeure, s'est-il entendu répondre. Résultat, deux de ses quatorze lignes de production sont à l'arrêt.

Quand il faut gérer les stop and go

Même tonalité au sein du groupe Dedienne Multiplasturgy, une florissante ETI dont le siège est implanté dans l'Eure (660 salariés). « On vit à la petite semaine en gérant les stop and go qui nous sont imposés par les fournisseurs », constate Pierre Jean Leduc, son PDG. Lui aussi a dû mettre en pause plusieurs de ses machines et fulmine contre les heures passées à composer avec ces perturbations. « Le service commercial passe beaucoup de temps à négocier des hausses auprès de clients qui n'en veulent pas et le service achats à chercher des matières pour pallier la pénurie », s'irrite-t-il.

Comme Patrick Coquelet, il incrimine les fabricants de résine. « Tous les grands fournisseurs ont programmé en même temps  leurs opérations de maintenance. C'est pour le moins bizarre ». Cette période tendue a néanmoins une vertu aux yeux du plasturgiste qui table sur une hausse durable des prix de ses matières premières. « Cela aura pour effet de rendre les plastiques recyclés plus compétitifs ». En attendant, lui se félicite d'avoir anticipé en réintroduisant « de plus en plus souvent » dans ses procédés des composants, rebuts de l'injection, qui hier auraient fini dans les centres de traitement.

De la difficulté de répercuter les hausses

Dans la métallurgie également, cela tangue dur. Exemple à Saint Romain de Colbosc non loin du Havre où CPM Industries (30 salariés) : une PME spécialisée dans la chaudronnerie et la tôlerie fine. « On s'est pris une grosse claque en début d'année sur les aciers, l'aluminium, l'inox et la miroiterie » rapporte sans détours sa co-gérante Elise Hauters qui avait alerté la ministre Agnès Pannier Runacher en visite à Rouen, il y a quelques semaines. « L'Etat soutient massivement l'industrie et c'est une bonne chose. Mais à quoi sert d'aider une entreprise si elle ne peut plus acheter ses matières premières ? » demande t-elle.

Là encore, l'intéressée pointe la difficulté d'imputer les hausses de prix en aval. « Des ONG en zone de guerre sont intéressées par nos fours à concentration solaire mais elles risquent de renoncer si on leur vend  10% plus cher ». Sans visibilité, Elise Hauters explique « faire le dos rond », en croisant les doigts pour que la situation ne se prolonge pas. « Sur les nouveaux contrats heureusement nombreux, je peux répercuter les augmentations mais pour ceux conclus  antérieurement, je fais cadeau de ma marge aux clients », explique-t-elle.

« Mes collaboratrices se font insulter quotidiennement »

Chez Norsilk à Honfleur, Sébastien Cossin a pris le taureau par les cornes. Ce transformateur de bois nordique, en butte comme tous ses confrères à une explosion des coûts de la matière première (+ 50% en un an), a appliqué une hausse généralisée de 10% sur toutes ses commandes « même les anciennes » sans possibilité de négociation. Seul moyen, selon lui, de maintenir son entreprise à flot. « Cela crée des tensions énormes avec nos clients eux-mêmes engagés auprès des leurs au point que j'ai mis en place une cellule d'appui psychologique pour mes collaboratrices qui se font insulter quotidiennement », souligne-t-il.

Sécuriser ses approvisionnements est une autre préoccupation majeure de de Sébastien Cossin qui se voit contraint de pré-acheter des lots de bois pour éviter les ruptures de stocks. « Je paye en ce moment des matériaux qui me seront livrés en mai ou juin là où auparavant je réglais mes fournisseurs à 60 ou 90 jours », constate-t-il. D'où de très gros besoins en fonds de roulement. « Je ne regarde même plus le pourcentage de rentabilité, commente-t-il. Ma stratégie, c'est de protéger ma marge brute ». En attendant que reviennent les beaux jours.

Lire aussi : Réindustrialisation : le pari de l'économie mixte en Normandie

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Commentaires
a écrit le 26/03/2021 à 13:45 :
hé ben chez-moi, c'est pas le cas, les platins (ferraille mélée) 4 centimes le kg, une voiture payée 40/45 € alors que c'était le triple avant.
Quand aux décheteries elle doivent augmenter les taxes, c'est plus rentable.
a écrit le 26/03/2021 à 13:03 :
Si les prix des matières premières augmentent soit les mathémqtiques c'est n'importe quoi soit forcément les prix des produits augmenteront ce qui serait bien c'est de savoir si cela semble s'inscrire dans la durée ou bien encore une hystérie financière de plus.

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