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Éric Ruf : La Comédie Française, "danseuse de tous les régimes politiques"

Yasmine Hadjili, Les Mardis de l'Essec

Publié le 24 février 2020 à 13:25 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 22:50

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Les Mardis de l'ESSEC recevaient le Mardi 11 Février Éric Ruf, metteur en scène, acteur, décorateur, lauréat de multiples Molières, et, depuis 2014, administrateur de la Comédie Française. Avec près de 80 rôles à son actif, cet ancien résident du Français insuffle aujourd'hui un vent de nouveauté à l'institution. Entre modernisation du répertoire, ingérence du politique et précarité du métier, nous assistions mardi à une improvisation en 3 actes.

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« Lier le présent à l'aune du passé et reconsidérer le passé à l'aune de ce qu'il se passe actuellement »

C'est ainsi qu'Éric Ruf définit la mission de l'institution qu'il dirige, un des rare lieux, selon lui, à être simultanément voué à la mémoire et consacré à l'art contemporain.

En effet, le Français se démarque tout d'abord par sa longévité. C'est, selon Ruf, la « danseuse de tous les régimes politiques ». La troupe est la plus ancienne encore en activité et demeure malgré tous les changements administratifs. La même stabilité s'observe de l'autre côté du 4e mur. Ruf souligne la confiance accordée par le public, dans un des rares théâtre où les parents ne craignent pas d'emmener leurs enfants. Valeur sûre en termes de performance, de texte ou encore de costume.

L'institution se veut cependant au fait de son temps. Ruf insiste sur le fait qu'un des facteurs du succès d'une pièce est qu'elle doit interpeller le spectateur et traduire quelque chose de la société actuelle. Il justifie ainsi le répertoire de son théâtre, non comme une incitation à connaître tous les classiques, mais afin de mettre en lumière le caractère intemporel de pièces écrites il y a plus de trois siècles.

Cette tension entre tradition et actualité guide ses choix. Comparant théâtre et chasse, le comédien nous explique que toute représentation a pour but de « chasser l'émotion théâtrale » mais qu'aucune méthodologie n'existe pour guider cette recherche. Chaque pièce réinvente constamment des manières de s'approcher et de toucher cette émotion. Son rôle, en tant qu'administrateur, est donc de renouveler la Comédie Française au fil du temps. Cela passe tout d'abord par le choix des acteurs, qu'il veut assez variés pour représenter le spectre de la population française et assez curieux pour avoir la capacité de « sautiller d'une chose à l'autre ». Par le répertoire de la troupe, ensuite, qui va du Tartuffe de Molière aux Damnés de Visconti, afin que tous les spectateurs puissent se dire « c'est mon répertoire aussi ».

Interrogé quant à la réécriture de Carmen par le metteur en scène Leo Muscatto et par son introduction de la thématique des violences faites aux femmes dans l'œuvre de Bizet, Ruf indique que la même problématique guide la modification de certaines pièces. Tout en rappelant la nécessité de ne pas tomber dans la censure, et le devoir de respect envers les œuvres et leurs auteurs, il mentionne que l'institution commence à prendre conscience de la nécessité de modifier certaines scènes ou mises en scène.

Un mariage intrinsèque entre art et politique

La Comédie Française reste, depuis 1680, un « mariage entre l'art et le politique ».

Politique, tout d'abord, de par son caractère public de « théâtre national ». L'institution est largement subventionnée par l'État, avec 24,9 millions d'euros pour 29 millions de dépenses. Tandis qu'Éric Ruf lui-même fût nommé en 2014 par le Président de l'époque, François Hollande. Tout comme l'Opéra de Paris, le théâtre dispose par ailleurs depuis 1914 du régime spécial des retraites, le plaçant cette saison au cœur du politique. Touché par les grèves des techniciens, 33 représentations ont été annulées depuis le 5 décembre 2019, dont une première. Le rôle de l'administrateur devient dès lors un travail de médiateur entre les 70 métiers qu'il dirige. Mission d'autant plus délicate pour ce metteur en scène qui dit « administrer à l'intuition » et avoue comprendre l'inquiétude de son personnel pour qui ces réformes changent beaucoup de choses, notamment la pénibilité du métier. Il relève toutefois le « privilège » de certains de ces métiers, et leur forte capacité de revendications. Les jours de grève donnent « l'impression de faire un 100m tous les jours, et que tous les jours il y a un faux départ. »

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Politique, ensuite, par la place de choix qu'elle occupe dans le soft-power français. « La Comédie Française est l'orgueil de la France » disait Napoléon. Les représentations itinérantes représentent aujourd'hui entre 10 à 20% des représentations annuelles, la troupe se produisant également à l'international, parfois bénévolement. Ruf déplore pourtant le manque de visibilité de ces évènements. Ce pouvoir culturel - qui souligne notamment la portée de la francophonie - est selon lui mal, voire pas du tout, exploité par la puissance publique.

Politique, finalement, par le caractère même de l'art et sa capacité à « ouvrir les consciences » et « s'inscrire dans l'imaginaire collectif ». La Comédie a alors pour responsabilité de transmettre une culture, d'inculquer des valeurs. Une vocation qui nécessite un travail quotidien afin de briser l'aspect « niche » du théâtre, notamment en ouvrant la Comédie Française à tous les âges.

« L'administrateur est le rôle le plus précaire de la Comédie »

Entré à la Comédie Française en 1993, pensionnaire depuis 1998, c'est la « connaissance intrinsèque » qu'il avait de la maison qui a donné à Éric Ruf la légitimité de devenir administrateur en 2014. Ses différents rôles dans le monde culturel, aussi bien sur scène que dans les coulisses, lui permettent également d'avoir une vue d'ensemble du secteur.

Interrogé sur son passage à administrateur général et sur les tensions qui ont pu en découler, il note que ce changement de position n'a pas modifié son rapport aux autres comédiens - il conserve ses affinités avec ses amis les plus proches, comme Denis Podalydès - mais que des divergences existent toujours au sein d'une troupe, d'autant plus à la Comédie Française, où les 60 comédiens sont hiérarchiquement divisés entre pensionnaires et sociétaires.

Une autre tension au sein du Français réside dans la division entre comédiens de théâtre et ceux qui revêtent la double casquette de comédiens et acteurs de cinéma. Ruf souligne que le métier de comédien est non équitable par essence. Métier où les carrières, les troupes sont toujours à deux vitesses, et ce par le fait même que les talents ne sont pas égaux. Chaque saison vient alors avec son lot de surprises et de déceptions. D'autant plus que, selon lui, le parachutage des comédiens du Français dans le 7ème art découle d'un effet de mode, variant au fil des années. Cette fragilité le touche également. Il qualifie son poste, le seul du théâtre à mandats, comme étant « la plus précaire » de la Comédie Française. La hiérarchie est selon lui inversée au sein du Français avec des comédiens qui survivent aux administrateurs.

Que gardera alors le spectateur de cette représentation ? Des craintes tout d'abord, face à la lucidité dont fait preuve Ruf envers la précarité de son poste ainsi que celle du théâtre. Interrogé quant à la différence entre télévision et théâtre, il explique à travers les écarts d'audience leur impossibilité à se croiser. Tandis que les chaines de télévisions se désolent d'avoir 200 000 spectateurs, Ruf se dit rassurer de voir que la majorité du Grand Amphithéâtre du campus de l'ESSEC va une fois tous les trois mois au théâtre - d'après un sondage mené auprès du public au cours du débat. De l'optimisme, tout de même, face à cette idée que le théâtre peut nous éclairer. Art intemporel mais en constante réinvention, et ce principalement car, comme le soulignait Victor Hugo, il n'est régi par aucune règle, à part celle du personnage par lequel un texte est habité. Une folle envie d'aller au théâtre, enfin, pour vivre, comme le décrit si bien Ruf, une expérience culturelle lors de laquelle le rideau s'ouvre sur un homme endormi au troisième rang, une fillette captivée au deuxième, et nous-même, pressés entre deux inconnus, en d'autres termes pour « être ensemble et rester soi-même », simul et singulis - comme le décrit si bien sa devise.

Yasmine Hadjili, Les Mardis de l'Essec

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