Pourquoi les disques vinyles connaissent une seconde jeunesse

Pierre Manière

Créer et presser ses propres vinyles !
DR

Pierre Manière

Créer et presser ses propres vinyles !
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Leur avenir était tout tracé. Avec la démocratisation du CD à la fin des années 1980, les 33 et 45 tours n'avaient plus de raison d'être. Pour le grand public, la révolution numérique n'allait en faire qu'une bouchée. Les galettes noires n'avaient plus la cote, et nombreux les voyaient prendre la poussière chez les brocanteurs, aux côtés des vénérables tourne-disques d'antan. Après plusieurs dizaines d'années de bons et loyaux services, le vinyle pouvait rendre son dernier souffle, et profiter d'un repos bien mérité.
Mais le croque-mort n'est pas passé. Mieux, depuis quatre ans, les 33 et 45 tours s'offrent même une seconde jeunesse. Dans un marché du disque toujours aussi moribond, leurs ventes progressent partout dans le monde. La France n'échappe pas à la tendance. Chez les disquaires et labels indépendants - plus de la moitié du marché -, les galettes noires font de plus en plus d'adeptes.
Et il en va de même chez les majors (Universal, Sony et Warner) et les gros distributeurs. Pour eux, le vinyle demeure une niche : selon le Syndicat national de l'édition phonographique (Snep), qui les regroupe, le support ne pèse que 2,7 % des ventes physiques (comprenant les CD et DVD). Mais en 2014, leurs ventes de 33 et 45 tours ont presque doublé, passant la barre des 670.000 exemplaires dans l'Hexagone.
L'an dernier, le rocker américain Jack White a ainsi écoulé plus de 150.000 exemplaires en vinyle de son album Lazaretto. Derrière ce tube, les rééditions ont fait un carton. Pêle-mêle, les trois premiers albums de Led Zeppelin se sont arrachés, et il en va de même pour le Definitely Maybe d'Oasis, sorti initialement en 1994.
À la tête du disquaire L'International Records, à Paris, Dave Kouliche se fait l'écho de cet engouement :
Passionné de rock, de hip-hop, autant que de musique électronique ou de chanson française, il s'est inspiré des disquaires généralistes britanniques pour sa boutique.
Sa clientèle est des plus hétéroclites. « J'ai des acheteurs occasionnels, des DJs à l'affût des nouveautés, des audiophiles qui aiment la qualité du son vinyle, des collectionneurs qui veulent des rééditions rares et des jeunes de passage pris par l'effet de mode », égrène-t-il.
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Surtout, le microsillon ne séduit pas que de nostalgiques baby boomers.
Reste qu'à ses yeux, le vinyle demeure « un loisir bourgeois ».
Comme lui, plusieurs disquaires indépendants ont vu le jour ces dernières années. Depuis 2010, « on compte quatre à cinq ouvertures par an », se réjouit David Godevais, directeur du Club action des labels indépendants français (Calif). Même si avec 250 enseignes, on est loin du faste des années 1970, où la France en comptait près de 3.000.
Pour inciter les particuliers à retourner chez les disquaires indépendants, David Godevais a réussi un coup de maître. En 2011, il lance un événement à succès : le Disquaire Day. Le principe ? Un samedi par an, au printemps, les disquaires partenaires remplissent leurs bacs de disques aux tirages limités d'artistes connus, spécialement pressés pour l'occasion. Sous la houlette du Calif, cette journée a donné un formidable coup d'accélérateur au marché.
Même son de cloche chez Dave Kouliche, pour qui le Disquaire Day constitue la meilleure journée de l'année en termes de ventes.
Évidemment, le filon des 33 et 45 tours n'est pas passé inaperçu du côté de la grande distribution.
À Paris, la Fnac Montparnasse dispose désormais d'un espace de 60 m2 intégralement dédié aux galettes noires.
Sans dévoiler de chiffres, Olivier Garcia explique toutefois qu'il y a une forte demande pour les nouveautés :
Idem pour « les éditions collectors, en petite série », qui connaissent un franc succès. Résultat, la Fnac n'hésite pas à commander des tirages exclusifs.
Sur ce vinyle bleu, on pourra écouter la version en français de ce titre emblématique.
Même son de cloche dans les espaces culturels Leclerc, où le vinyle revient en force. « Les rayons sont parfois très importants. À Nantes, les 33 et 45 tours représentent même 12 % du chiffre d'affaires des disques physiques », précise Marie-José Cegarra, responsable du développement des 215 espaces culturels du distributeur.
Bref, la demande va crescendo. Et les rares usines encore capables de produire des vinyles tournent à plein régime. En France, il n'en reste plus qu'une. Établi en Mayenne, Moulages plastique de l'Ouest (MPO) remet progressivement ses vieilles presses en marche. L'an dernier, cette PME familiale a produit 7,5 millions de vinyles, contre moins de 4 millions en 2010.
En parallèle, aux dires des professionnels, le prix des disques augmente sensiblement. Pourtant chez MPO, on l'assure : « Produire un vinyle coûte moins cher aujourd'hui qu'il y a quinze ans », martèle Fredi, responsable commercial de la firme. Sauf que depuis peu, les majors réinvestissent massivement le marché, multipliant les rééditions de classiques à des prix parfois prohibitifs.
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Pour bon nombre de labels indépendants, dont les commandes ont sauvé le vinyle dans les années de vache maigre, la pilule est difficile à avaler. Fondateur de Born Bad, le réputé label de rock indépendant, Jean-Baptiste Guillot ne mâche pas ses mots. « Maintenant, certains disques sont à 35 euros en magasin. Les majors et certains labels profitent du retour du vinyle pour se goinfrer, dézingue-t-il. Ils se disent qu'ils vont combler le manque à gagner grâce au vinyle. C'est une erreur de stratégie, une vision à très court terme. » Avec le retour du microsillon, les labels indépendants et les majors ont retrouvé leurs vieux champs de bataille.
Pierre Manière