L'explosion des colis réveille la filière du papier recyclé

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(Crédits : DR)
Alors que la consommation de papier journal est en chute libre, le secteur cherche à se réinventer. Porté par le e-commerce et la multiplication des colis, il mise notamment sur les emballages cartons.

A la Chapelle Darblay, près de Rouen, les machines de la papeterie sont à l'arrêt. Neuf mois se sont écoulés depuis que le propriétaire, le groupe finlandais UPM, a annoncé la fermeture du site de 32 hectares. Depuis, aucun repreneur ne s'est manifesté. Installée depuis près de cent ans, l'usine était pourtant la seule dans le pays à fabriquer du papier graphique à 100% recyclé. Elle pouvait valoriser annuellement 350.000 tonnes de vieux journaux, magazines et prospectus publicitaires, triés par 24 millions de foyers.

Une décision « symptomatique de la crise » que traverse la filière, estime la députée Camille Galliard-Minier (LREM), rapporteure d'une mission d'information sur le sujet. Alors même que l'Hexagone reste l'un des meilleurs élèves en Europe pour la collecte sélective des papiers et cartons, avec un taux de 79%, plusieurs points viennent assombrir le tableau.

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Le papier journal n'a plus la cote

« Les difficultés sont d'abord liées à la nature même des produits fabriqués », explique à la Tribune Paul-Antoine Lacour, délégué général de l'Union française des industries des cartons, papiers et celluloses (Copacel). Pour cause, le marché se transforme : entre 2007 et 2018, la consommation de journaux a fléchi de près de 40%, en raison notamment du développement du numérique.

Fatalement, le papier graphique a entraîné la papeterie dans sa chute. « Les usines qui se chargent de les recycler se sont retrouvées en surcapacité par rapport à la demande », précise Stéphane Panou, président de la filière papier et carton de la Fédération professionnelle des entreprises du recyclage (Federec). Et ont été contraintes, au mieux, de ralentir leur activité, au pire, de mettre la clé sous la porte. A cet égard, 2020 fait figure d'année noire, entre bond du télétravail et crise de la presse imprimée. « Sous l'effet des mesures sanitaires, ce qu'on pensait arriver en cinq ans s'est produit en deux », déplore Stéphane Panou.

Au-delà de ce contexte peu favorable, les stigmates sont profonds. En France, la collecte de papiers journaux à trier est desormais plus importante que les capacités nationales de recyclage. « Les sites ferment par manque de rentabilité, et notre industrie devient vieillissante. Nous n'occupons plus de position privilégiée en Europe », souligne Stéphane Panou.

Carton plein pour l'emballage

Face à cette crise existentielle, la filière cherche son salut dans la production d'emballage carton recyclé. A vents contraires du papier, celui-ci connaît un regain, dopé par la pandémie. L'essor du commerce en ligne (qui utilise de cinq à dix fois plus de carton ondulé que le commerce de détail), en même temps que le recul du tout-plastique, lui font la part belle, avec une poussée de près de 4% par an. « Pour que l'industrie papetière française profite de cette croissance à venir, il importe qu'elle réoriente en partie sa production vers ce débouché, ce qu'elle n'a pas forcément suffisamment fait au moment de l'abandon des sacs en plastique », préconise la mission parlementaire.

D'autant que, selon Copacel, le taux de recyclage des emballages dépasse les 95%, tandis que celui des papiers graphiques est de 75%. « Cela s'explique par le fait que la récupération des papiers d'origine industrielle et commerciale est beaucoup plus efficace que la collecte sélective ménagère », développe Camille Galliard-Minier.

Le « marché de demain »

Ainsi, pour attirer un repreneur à la Chapelle Darblay, l'intersyndicale défend l'orientation vers le papier ondulé, plutôt que graphique. Afin de fabriquer in fine du carton pour emballer les colis. « C'est le marché de demain, cela doit devenir le socle industriel du site », fait valoir Stéphane Panou. A Golbey, dernière usine française de production de papier journal recyclé, il est déjà convenu que l'une des deux machines soit convertie pour cette activité.

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Pourtant, de tels projets restent insuffisants dans l'Hexagone, regrette-t-on à la Federec. « On estime que d'ici à 2023, il y aura 7 millions de tonnes de capacités de production supplémentaires de carton recyclé en Europe. Or, en France, il n'y a que le projet de Golbey qui va dans ce sens. Et seulement à hauteur de 550.000 tonnes », regrette Stéphane Panou. Il plaide pour le développement d'une véritable stratégie autour du carton, « seul moyen » pour que la filière redevienne « un atout majeur de la politique de l'économie circulaire, avec des papeteries de proximité » dans tout le pays.

Export du papier graphique

Cette approche signera-t-elle la fin du papier journal recyclé en France ? Avec la fermeture de la Chapelle Darblay se pose la question du traitement de celui-ci, après la collecte dans les poubelles jaunes. Désormais, les centaines de milliers de tonnes que le site valorisait partent à l'étranger, notamment vers l'Allemagne ou l'Espagne. « C'était pourtant l'une des formes les plus abouties d'économie locale, avec les atouts que cela implique en terme d'écologie », regrette Moïra Tourner, responsable plaidoyer chez Zero Waste France. En plus des emballages, « les gens continueront à utiliser du papier graphique, et le coût environnemental et social de l'export n'est absolument pas neutre » rappelle-t-elle. Sur le site Internet de l'association, elle partage son inquiétude quant à l'avenir de la filière, qu'elle imagine en « mode dégradé ».

Stéphane Panou tempère : « La demande et l'offre vont s'équilibrer. Les papiers journaux non produits ne seront, de fait, plus collectés. L'excédent va diminuer et ne devra donc plus être exporté ». Surtout, insiste-t-il, ces déchets seront toujours recyclés, peu importe les capacités françaises. « Rien ne sera incinéré, enfoui ou composté. Ce serait à la fois illégal et illogique. »

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