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Avec Tunisia Baits, l’Afrique s’impose sur le marché mondial des vers marins !

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Tunis

Publié le 27 décembre 2022 à 15:00 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:59

Tunisia baits

Photo d'illustration

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En 2019, Marwen Mokdad et Ahmed Malek, deux jeunes ingénieurs tunisiens, développent un savoir-faire unique en créant la première ferme d'élevage écologique de vers marins de Tunisie, non loin de Bizerte. Appâts de premier choix pour les pêcheurs et aliment essentiel pour les crevettes de Bizerte, le ver marin se situe à la croisée des enjeux économiques et climatiques.

Dans la lagune de Bizerte se cache la première ferme d'élevage de vers marins de Tunisie. C'est l'œuvre de Marwen Mokdad et d'Ahmed Malek, deux ingénieurs de formation amoureux de la pêche qui se sont lancés dans la production de vers marins (annélide polychète), il y a quelques années.

Tunisia baits
Photo d'illustration (Crédits : LTA/Marie-France Réveillard)

La petite cour qui s'ouvre sur le site de Tunisia Baits ne paye pas de mine. Le site recouvre pourtant l'un des projets d'innovation les plus prometteurs de la région. Les jeunes entrepreneurs rejoignent le club très fermé des éleveurs de vers marins. « Nous ne sommes que six producteurs au monde à réaliser ce type d'élevage : en France, en Chine, aux Pays-Bas, en Australie, en Tunisie et au Royaume-Uni », explique Ahmed Malek qui travaille également dans une ferme aquacole.

Il aura fallu huit ans de recherche avant que le procédé ne soit au point. « Nous nous sommes associés avec un Britannique basé à Newcastle et spécialisé dans la production des vers marins. Il nous a beaucoup appris et avons élaboré le processus d'élevage ensemble pour cette espèce tunisienne, parce qu'il faut savoir qu'il y a plus de 14 000 espèces dans le monde recensées à ce jour. Nous sommes en phase semi-industrielle depuis 2021 et nous comptons commencer la commercialisation dès le mois d'avril 2023 », précise Marwen Mokdad, ancien biologiste hospitalier.

« La chambre de maturation sexuelle est alimentée par la pompe centrale qui est directement reliée à l'eau de la lagune de Bizerte. Cette chambre est la première étape du processus, où, grâce au contrôle des paramètres physico-chimiques, nous stimulons et accélérons la maturation sexuelle des vers. Dans leur milieu naturel, leur maturité sexuelle est dépendante de plusieurs facteurs et diffère d'année en année. Dans notre chambre, l'induction de la reproduction et de la ponte des œufs se fait au bout d'un mois », explique-t-il.

Derrière la cour, un bâtiment spartiate abrite un bassin couvert où de nouvelles expérimentations s'opèrent sur les crevettes méditerranéennes, friandes de la production de Tunisia Baits. « Nous sommes encore en période de test », précisent les entrepreneurs.

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Le ver marin à la croisée des enjeux climatiques

Entre pollution de la lagune et surexploitation des côtes maritimes, le volume de vers marins décroît chaque année. En 2021, cette baisse représentait près de 75 % du volume habituel, sur tout le littoral tunisien selon les estimations des entrepreneurs.

« Notre procédé permet de produire une quantité de vers trois fois plus importante qu'en milieu naturel sur la même superficie (...) Les pêcheurs qui n'ont plus accès aux vers, se tournent vers d'autres appâts plus onéreux comme des petites sèches, des crevettes ou des calamars qui ne sont pas encore arrivés à maturation et qui se retrouvent à leurs tours menacés d'extinction », explique Marwen Mokdad.

Véritables indicateurs de pollution, les vers marins disposent de capacité à bio-accumuler les métaux lourds tandis qu'ils génèrent la bioturbation du sédiment. Ils participent ainsi à maintenir en équilibre l'écosystème marin en Méditerranée, en faisant baisser la pression sur la lagune de Bizerte, où la pénurie de vers se fait déjà ressentir.

Pour obtenir le soutien des pêcheurs tunisiens, Tunisia Baits leur propose des tarifs défiants toute concurrence (4 dinars les 20 grammes au lieu de 6 dinars). « En 2022, nous avons fait face à une pénurie de vers marins en raison de la sécheresse. Les pêcheurs ont alors utilisé de petits vers de terre, de petites sardines ou des sèches, pour les remplacer, ce qui a accentué la pression sur l'écosystème local », explique Marwen Mokdad.

« Avec la chaleur rencontrée cette année, nous avons perdu près de 70% de notre production. En mai dernier, les températures de l'eau sont montées jusqu'à 32°C, l'eau du bassin s'est eutrophisée à cause de la multiplication des algues. Cette situation a généré une anoxie, le taux d'oxygène a chuté et les algues toxiques ont proliféré. Depuis, nous avons élaboré un refroidisseur d'eau de mer industriel pour se prémunir de tels épisodes », ajoute-t-il.

Parallèlement à la baisse de la production liée aux conditions climatiques, la demande ne cesse d'augmenter. « Notre capacité de production avoisine 10 millions de tonnes en Tunisie alors que la demande est deux fois plus élevée. Cette situation s'est répercutée sur les prix, qui ont été multipliés par 3 en 10 ans », explique Ahmed Malek.

« Pour répondre à la demande, nous comptons produire jusqu'à 16 tonnes de vers marins par an d'ici 2025, que nous exporterons dans tout le bassin méditerranéen au prix de 220 dinars le kilo en Tunisie et de 300 dinars le kilo à l'étranger », précise Marwen Mokdad.

L'élevage de vers marins est exigeant et les cycles sont très courts. « L'essentiel du travail s'effectue en janvier et février et la période de reproduction ne dure qu'un mois », précise-t-il. Entre demande croissante et savoir-faire unique en Afrique, les prospectives de développement de Tunisia Baits sont exponentielles, poussant les entrepreneurs à redéfinir leur offre et leur modus operandi.

La montée en puissance de Tunisia Baits

Tunisia Baits dispose à ce jour, d'un espace de 350 m2, en mesure de produire jusqu'à 200 kilos par cycle. Afin d'augmenter sa production et de se prémunir de nouvelles catastrophes climatiques, les entrepreneurs ont décidé de déménager et de s'agrandir.

« Nous sommes en train de passer de la phase pilote à la phase de production qui sera bientôt relocalisée dans une ferme de 5.000 m2 dont 4.000m2 seront consacrés aux bassins d'élevage (...) Nous avons investi 50 000 dinars en 2022 pour valider notre nouveau processus de production », précise Ahmed Malek. Le stock du cycle de novembre 2022 sera commercialisé en avril 2023.

L'entreprise tunisienne est accompagnée par le groupe Agence française de développement (AFD) via le projet EnLien, mis en œuvre par la Caisse des dépôts et des consignations (CDC) avec l'assistance technique d'Expertise France. Dans le cadre du Réseau Entreprendre, Tunisia Baits a bénéficié d'un prêt d'honneur de 30 000 dinars (10 000 euros). « Nous avons surtout regardé la singularité du projet, son potentiel de développement, de création d'emplois et son impact sur l'environnement. Tous ces éléments nous ont convaincus d'accompagner cette initiative », explique Emel Tounis, directrice-pays du Réseau Entreprendre.

L'expertise des Tunisiens, à co-bénéfice climat a déjà attiré plusieurs partenaires. « Nous avons reçu le soutien de l'agence japonaise JICA, mais aussi de l'Union européenne (120 000 dinars, ndlr), de l'USAID (30 000 dinars, ndlr) et de la Banque africaine de développement qui nous a soutenus à hauteur de 50 000 dinars. Nous avons également remporté des concours d'innovation (Affiny labs ou BIAT BlooMasters, par exemple; ndlr) »; explique Ahmed Malek.

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« Les vers marins sont de très bons appâts pour la pêche, mais ils sont aussi très riches en acides gras polyinsaturés, en Omega 3 et en Omega 6, ainsi qu'en protéines (100 grammes de vers marins contiennent 8 grammes d'acides essentiels, ndlr). En Espagne, les poulets fermiers commencent à être nourris avec ces vers. L'empreinte carbone de cette nouvelle source de protéine est faible et peut notamment remplacer le maïs ou le soja. Cela fait baisser la pression sur les terres agricoles (...) Enfin, les vers marins ne sont pas seulement des appâts pour les animaux puisqu'ils sont consommés par les Chinois » ajoute-t-il.

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Tunis

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