Francfort, la puissance de la modestie

« La plus petite des villes mondiales » : c'est ainsi que les habitants de la petite métropole allemande désignent leur ville, un centre financier européen que la crise n'a pas affaibli. Bien au contraire, la ville est plus puissante que jamais. Mais ses habitants, eux, réclament désormais une meilleure qualité de vie.
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Impossible de le manquer. Que l'on vienne à Francfort par les airs, la route ou le rail. La première image qui s'impose au voyageur est cette montagne compacte de tours. Cette verticalité présomptueuse, devenue le symbole de l'ancien lieu de couronnement de l'empereur germanique, marque d'emblée sa volonté de demeurer un centre du pouvoir dans le monde moderne. Et ce n'est pas pour rien que les Francfortois désignent leur ville par le sobriquet de « Mainhattan », mêlant le nom de l'île new-yorkaise à celui de la rivière qui traverse la cité. Il y a certes là un peu de bravade de la part d'une ville de moins de 700 000 habitants qui n'est pas même la capitale de son Land. Mais, siège de la Banque centrale européenne et de trois entreprises du Dax (six pour son agglomération), n?ud ferroviaire et aérien parmi les principaux d'Europe, Francfort a de puissants arguments à présenter. Et la crise qui aurait pu la balayer lui a encore redonné du pouvoir. En flânant au pied des tours, on prend rapidement conscience que ni la crise financière de 2008 ni l'actuelle crise européenne n'ont ébranlé la ville. Francfort se porte bien, c'est évident. Un peu partout, les projets de nouvelles tours se multiplient. Le skyline est encombré de grues et, plus à l'est, se dresse le chantier du futur siège de la BCE, deux blocs en verre se dressant au-dessus des anciennes halles. Alors qu'à l'ouest un nouveau quartier voit le jour, à deux pas du centre historique, où le gris et austère bâtiment de béton de la « mairie technique » a été rasé. À sa place, quatre anciennes maisons seront construites pour restituer à la ville une petite partie de son centre médiéval, détruit pendant la guerre. Le projet a été très controversé, mais en faisant renaître de ses cendres son glorieux passé, Francfort réaffirme aussi sa volonté de puissance pour l'avenir. Au pied de l'Eurotower, tour moyenne un peu triste qui sert de siège actuel à la BCE, se dressent des slogans : « Solidarité avec les luttes en Grèce », « À bas la Troïka »... Derrière eux, des tentes. Les irréductibles du mouvement Occupy, créé dans la foulée du mouvement new-yorkais, campent ici à l'ombre du symbole géant de l'euro. Un tel campement, unique en Allemagne par sa longévité, est la traduction concrète de l'importance qu'a pris Francfort avec la crise de l'Europe. Aucun plan d'aide à la Grèce, au Portugal ou à l'Irlande n'a pu faire l'économie d'un passage par l'Eurotower Lorsqu'il a fallu, par exemple, à l'été 2011, trouver une parade aux attaques contre l'Espagne, l'Italie et la France sur les marchés, cha-cun s'est tourné vers Francfort. Certes, la BCE, où la langue officielle est le « globish » anglais, vit dans une certaine autarcie, mais elle assure aussi le statut de capitale à Francfort.

La « Buba », acteur majeur de la crise européenne

Automne 2008. Après la faillite de Lehman Brothers, la banque munichoise Hypo Real Estate est sur le point de faire faillite, menaçant le système bancaire européen tout entier. C'est naturellement à Francfort que les responsables du gouvernement fédéral, du secteur financier et de la Bundesbank mettent sur pied le premier d'une longue série de plans d'aide à la banque. Et c'est naturellement sur les bords du Main que s'installe le fonds de sauvetage bancaire allemand, la Soffin. Tout près de la banque publique KFW, bras armé financier de Berlin. Deux institutions qui ont joué un rôle majeur dans la crise financière. Rien d'étonnant alors à ce que Francfort soit l'une des trois places européennes, choisies avec Paris et Londres, pour accueillir l'EIOPA, l'une des autorités de régulation financière du continent, celle des assurances.
Le siège de la Bundesbank est bien différent de celui de la BCE. C'est une austère barre horizontale, imposante, isolée et gardée par une nuée de policiers armés jusqu'aux dents. Elle impose le respect. Forte de son indépendance sacrée, la « Buba » est devenue au fil des mois un acteur majeur de la crise européenne. Jens Weidmann, son président a surpris tout le monde. Jugé « modéré » lors de son arrivée en 2010 parce qu'il était un ancien « sherpa » d'Angela Merkel, il s'est si bien fondu dans sa fonction qu'il a adopté une ligne proche de celle de son prédécesseur Axel Weber, écarté de la course à la présidence de la BCE en raison de son « orthodoxie ». Comme si sa présence dans ce lieu l'avait métamorphosé. Jens Weidmann n'épargne donc personne. Surtout pas le gouvernement fédéral qu'il fustige pour sa politique budgétaire, modèle pour beaucoup, mais trop laxiste selon lui. Les autres dirigeants européens n'échappent pas à ses foudres. Nicolas Sarkozy, qui avait voulu mettre la main sur ses réserves d'or pour alimenter le fonds d'aide européen, en a fait l'amère expérience. Sa cible privilégiée reste pourtant l'autre institution de Francfort, la BCE. Pas une semaine sans que la Bundesbank ne s'oppose à sa politique. Sur le programme de rachat des obligations, sur les déséquilibres du système de paiement européen Target, sur les risques d'inflation. En Allemagne, de plus en plus d'économistes s'en font l'écho et, à Francfort, l'ensemble de la place financière et le prestigieux et très conservateur quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung soutiennent la position de la « Buba ». Forte du poids de l'Allemagne, La Bundesbank entend peser. Et dans cette querelle interne, à Francfort se joue une partie de l'avenir de la construction européenne. La puissance de Francfort repose d'abord sur sa place financière, fruit d'une vieille tradition (lire page 35). Mais, comme le souligne le responsable du développement international à la Chambre de commerce et d'industrie, Jürgen Ratzinger, on aurait tort de réduire l'économie de la ville à cet aspect. Sa foire est renommée pour ses grandes expositions internationales de référence, du livre ou de l'auto, mais aussi du design et de la mécanique. En réalité, le secret de la puissance de la ville, c'est sa position géographique, et ses infrastructures. L'aéroport surtout, un géant qui emploie 70 000 personnes et qui est le troisième d'Europe en trafic de passagers et le deuxième pour le fret, est un peu le poumon et le baromètre économique de la ville. Mais le n?ud ferroviaire et le réseau routier et fluvial sont également déterminants. Cité de services, Francfort profite grâce à son « hub logistique » immense du dynamisme du commerce extérieur industriel allemand. Dynamisme auquel la région elle-même participe : avec la pharmacie (Sanofi, implanté à Höchst, un faubourg de Francfort), avec le matériel médical (Fresenius, installé à Darmstadt) ou encore avec l'automobile et l'usine géante d'Opel à Rüsselsheim, à une trentaine de kilomètres de Francfort. À l'image du reste de l'Allemagne, la croissance a été très vive ces dernières années et l'emploi se porte très bien. Malgré le ralentissement économique récent et les menaces sur Opel « nous avons toutes les raisons d'être optimiste pour le futur », affirme Jürgen Ratzinger. À Francfort, l'optimisme est de rigueur. La population semble pourtant ne pas se contenter de cette puissance et de cette confiance. Le 22 mars dernier, à la surprise générale, les habitants ont élu, pour la première fois depuis dix-sept ans, un social-démocrate au poste de Bourgmestre principal, autrement dit, de maire. Une victoire claire d'un inconnu, Peter Feldmann, contre le dauphin de la très populaire Petra Roth, maire depuis 1995.

L'idée du sacrifice pour la croissance est dépassée

Le nouvel élu, qui entrera en fonction le 1er juillet, a en réalité répondu à de nouvelles attentes des habitants : celles de la justice sociale et de la qualité de vie. Car ici aussi, à l'image de cette Allemagne qui, après des années de sacrifices, voudrait redécouvrir enfin les plaisirs de la vie, Francfort ne se contente plus de sa puissance. Une visite dans des quartiers comme Nordend ou Sach sen hausen, avec leur floraison de cafés presque berlinois et leur population de « bobos », suffit à s'en convaincre. La construction du centre commercial ultramoderne MyZeil sur la Zeil, l'artère principale de la ville jusqu'alors un peu sinistre, a incarné le réveil d'une consommation des ménages longtemps endormie. Et les projets de nouveaux centres commerciaux, les ouvertures de magasins de détail, notamment de grandes marques internationales, se multiplient. L'idée du sacrifice pour la croissance, longtemps ciment du succès allemand, semble bel et bien dépassée. Preuve en est l'importance dans la campagne électorale des problématiques de la qualité de vie, notamment de la question du bruit lié à l'extension de l'aéroport, mais aussi de la flambée des prix de la l'immobilier. Mais les salaires aussi préoccupent beaucoup les habitants d'une ville très tournée vers les services, secteur dont les salaires ont le moins augmenté outre-Rhin. En mars, Francfort a connu deux journées de grève, sans services publics. Pas de métro, ni de bus, ni de tram. Aucune crèche, aucun Kindergarten, aucun bureau municipal n'a ouvert. Service minimum dans les hôpitaux. Dans le cortège de la manifestation organisée par Verdi, le syndicat des services, Dagmar, une conductrice de tram, ne veut plus se sacrifier, elle veut désormais toucher, elle aussi, les fruits de ses années de vaches maigres. « On nous dit qu'il n'y a pas d'argent, mais on en trouve bien pour sauver les banques et faire des cadeaux fiscaux », fustige-t-elle. Derrière cette colère, on trouve celle, plus sourde, de cette masse d'employés à temps partiel, payés en deçà de 9 euros l'heure, obligés d'occuper plusieurs postes pour joindre les deux bouts. La faillite retentissante de la chaîne de drogueries Schlecker, qui va fermer la moitié de ses magasins dans la région, a rappelé également la fragilité de l'emploi dans les services. L'autre face du modèle allemand qui vit dans les quartiers est ou nord de Francfort et qui, elle aussi, désormais, veut sa part du « miracle économique ».

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