OPINION. « À quoi sert encore la Banque centrale américaine ? »
Karl Eychenne

Photo d'illustration
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Les marchés financiers n'ont pas attendu l'arrivée de Donald Trump pour ramener la Banque centrale américaine (Fed) à un simple rôle d'exécutant. Le rapport de force s'est clairement inversé entre la Fed et les marchés financiers au cours des dernières années. Et ce mercredi l'a encore prouvé.
Comme d'habitude la Fed a fait ce qu'on attendait d'elle, elle a baissé ses taux d'intérêt directeurs. Une baisse de 25 points de base, là encore comme les marchés l'avaient anticipée. La Fed est devenue bien trop prévisible. La réaction des marchés à l'annonce est typique. Il y eut d'abord l'ivresse de circonstance « la Fed baisse ses taux ! », puis le pas de recul « si la Fed baisse ses taux, c'est donc que ça va mal... ». Autant de témoignages que les marchés ne savaient pas quoi faire de ce qui était déjà écrit. Quand l'évènement survient, mais ne dénoue aucun mystère. Parfois la Fed surprend un peu, se montre plus agressive, ou plus réservée, voire semble même dépassée par les évènements (inflation Covid). Mais cet écart de conduite ne dure jamais trop longtemps, et la Fed finit par se ranger du côté des marchés. Il faut dire que ce couple commence à bien se connaitre, et a su développer quelques éléments de langage qui apaisent les relations entre les deux parties.
Parmi ces éléments, la politique monétaire de « forward guidance » privilégiée depuis des années joue toujours un rôle majeur. Il s'agit d'un jeu de dialogue entre les marchés et la Fed consistant à tâter le terrain avant que d'agir. Efficace, on met un pied et si on sent que le sol n'est pas stable, on revient en arrière. Sinon, on avance. Cas pratique le plus récent, les mauvais chiffres d'emploi publiés ces dernières semaines. Ils avaient alors incité la Banque centrale à prévenir le marché qu'une baisse des taux imminente ne serait pas exclue (c'était durant le fameux Jackson Hole récent). Les marchés ayant plutôt apprécié la nouvelle, ils se positionnèrent alors pour un tel scénario. En vérité, ils l'avaient déjà fortement suggéré eux-mêmes à la Fed les semaines précédentes, en témoignant d'une nervosité inhabituelle sur les marchés d'actions et de taux. Finalement, on pourrait dire que la Fed avait déjà baissé ses taux avant qu'elle ne les baisse...
Mais il y a un autre élément plus récent encore, qui a pu contribuer à inverser le rapport de force en défaveur des autorités et en faveur des marchés : l'intelligence artificielle. Il s'agit de ces algorithmes permettant de décrypter les messages des Banquiers centraux dans les commentaires adressés à la presse, ou carrément durant le FOMC. Parmi les papiers les plus récents à ce sujet, on citera « can Chat GPT decipher Fedspeak ? », ou encore « Interpreting Fedspeak with Confidence: An LLM-Based Uncertainty-Aware Framework », ou enfin « Op-Fed : Opinion, Stance, and Monetary Policy Annotations for FOMC Transcripts ». Qui sait si demain ces nouveaux outils ne seront pas capables de pondre le discours du Banquier central américain avant même qu'il ne soit pensé par l'intéressé. Encore un peu de chemin à faire. La difficulté peut-être réside dans la recherche de sens, la nécessaire interprétation de chacune des phrases produites par le Banquier central. On ne résiste pas à la célèbre phrase de l'ex-Banquier central Alan Greenspan : « si vous m'avez compris, c'est que je me suis mal exprimé ».
Mais, il y a un élément plus particulier encore ayant la lecture de la Fed très prévisible. C'est l'administration américaine. Ses coups de boutoir répétés pour une baisse des taux agressive et accélérée de la Fed pouvaient-ils rester lettre morte trop longtemps ? Le hasard a voulu qu'au moment où l'administration se faisait la plus insistante, les chiffres de l'emploi déjà publiés soient fortement révisés à la baisse. La coupe était pleine pour la Fed. On ne saura jamais vraiment ce qui a convaincu la Fed de baisser les taux directeurs ce mercredi. On imagine bien entendu que c'est la dégradation sévère du marché de l'emploi. Mais on imagine aussi des tas de choses, comme le suggèrent les intimidations ou menaces de l'administration américaine envers l'institution monétaire. On pourrait dire finalement qu'il ne s'agit pas d'un biais accommodant, mais d'un biais incommodant de la Fed. Un geste surérogatoire, bon, mais pas « moralement » nécessaire.
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Aujourd'hui, les marchés n'ont plus besoin qu'on leur démontre qu'une hausse ou une baisse des taux directeurs est nécessaire. Cela ne les intéresse pas. Ils ont leur propre scénario. Ils ne cherchent pas à convaincre la Fed, juste à croire à leur propre histoire. En finance c'est largement suffisant, « on trouve toujours plus de moines que de raison », Pascal. Et s'ils estiment que la Fed n'est pas assez réceptive à leurs messages, ils lui manifestent une fin de non recevoir au moyen d'une gesticulation anxiogène des prix des actifs. Désormais, ils ont même un allié de poids dans cette conception tout à fait originale de la politique monétaire, c'est l'administration américaine. Autant de bonnes raisons d'amener les marchés d'actions toujours plus haut, sans que les taux d'intérêt freinent de trop.
Karl Eychenne