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OPINION. « Comment l'Europe dessine les contours d'une IA industrielle nouvelle génération »

Igor Carron

Publié le 08 septembre 2025 à 06:55 - Mis à jour le 12 septembre 2025 à 12:22

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Reuters

Le Quotidien Numérique

20 juin 2026

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OPINION. Et si au-delà des grands modèles de langages, des IA souveraines et spécialisées étaient la prochaine révolution de l'IA dans l'industrie et une opportunité unique pour les industries françaises et européennes ? Par Igor Carron, Président Directeur Général et co-fondateur de LightOn.

Notre pays compte de nombreuses entreprises de renommée mondiale telles que L'Oréal, Danone, Airbus, Stellantis, Dassault, LVMH ou Hermès. La France peut également se targuer d'une main-d'œuvre très qualifiée et d'une maîtrise des technologies de pointe tel que le spatial ou le nucléaire. Et si au-delà des grands modèles de langages, des IA souveraines et spécialisées étaient la prochaine révolution de l'IA dans l'industrie et une opportunité unique pour les industries françaises et européennes?

L'IA, accélérateur de maîtrise des systèmes complexes

Le vibe coding, c'est l'idée que chacun - même sans compétences techniques - peut désormais créer un site, une application ou un service numérique, simplement en dialoguant en langage naturel avec une IA. Et ça fonctionne. Windsurf, Cursor, ou Lovable... Ces outils sont puissants, immédiats et disponibles. Mais le vrai bouleversement arrive quand on transpose ce principe aux systèmes industriels complexes.

L'ingénieur moderne jongle déjà avec une multitude d'outils spécialisés : logiciels de CAO, simulateurs, bases de données matériaux, outils d'analyse, plateformes de test. Le vibe engineering ne remplace pas ces outils - il transforme l'ingénieur en chef d'orchestre.

Plutôt que de maîtriser la syntaxe de chaque logiciel, de naviguer dans des interfaces complexes, de traduire manuellement entre différents systèmes, l'ingénieur dialogue en langage naturel avec une IA qui pilote ces outils pour lui. Que ce soit un ingénieur aéronautique orchestrant ses simulations CFD, un chimiste explorant des synthèses moléculaires, ou un énergéticien optimisant des réseaux électriques - tous retrouvent leur rôle fondamental : architecte de solutions plutôt qu'opérateur de logiciels. L'IA devient l'interface universelle qui permet de naviguer rapidement dans la complexité, d'explorer des architectures alternatives, de tester des approches radicalement différentes.

La richesse cachée des données industrielles

Transposer cette logique à l'industrie lourde - l'aéronautique, l'automobile, le spatial, l'énergie, la chimie - c'est une autre affaire. Et c'est là que l'Europe a une carte à jouer : transformer ses décennies d'expertise industrielle en avantage compétitif.

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Mais orchestrer des outils complexes ne suffit pas. On ne conçoit pas un avion comme on crée une landing page. Ici, les enjeux sont critiques : sécurité, conformité, réglementations strictes, fiabilité absolue. Et surtout : données confidentielles, souvent classées, impossibles à transférer dans le cloud public. Un ingénieur de Safran, de Thales ou de Stellantis travaille sur des données sensibles, souvent uniques, impossibles à anonymiser ou à exporter. Même chose chez Solvay, Total Energies ou Air Liquide : formulations chimiques, procédés de fabrication, données de production - tout ce savoir accumulé est stratégique.

Les grands modèles actuels sont hébergés et effectuent leurs calculs sur des clouds extra-européens, soumis à des législations extraterritoriales. Ceux-ci posent donc un problème en termes de sécurité et de souveraineté. Autre écueil : ces modèles, aussi performants soient ils, n'ont aucun ancrage dans la réalité spécifique de votre entreprise. Sans accès à vos données propriétaires, à votre historique, à vos contraintes métier, ils ne peuvent offrir que des réponses génériques, déconnectées de votre contexte industriel.

Mais que se passerait-il si, au lieu de voir ces données propriétaires comme une contrainte, on en faisait LA force de nos IA ? Si ces décennies de rapports techniques, de retours d'expérience, de savoir-faire industriel devenaient le socle d'une intelligence artificielle véritablement ancrée dans le réel ? L'Europe pourrait alors transformer ce qui semble être un handicap en avantage compétitif décisif.

Le vrai moteur : des IA spécialisées et souveraines

C'est là qu'intervient une autre approche : souveraine et spécialisée. Une IA qui comprend précisément ce qui compte pour votre métier. Cette IA se concentre sur l'expertise métier spécifique de l'entreprise. Elle est déployée chez l'utilisateur, au plus près des données, dans ses serveurs, dans ses murs.

Ces modèles acquièrent un « grounding » - un ancrage dans le réel - impossible à obtenir autrement. Grâce à des architectures RAG (retrieval-augmented generation) qui consultent en direct les données privées de l'entreprise, cette IA spécialisée ne travaille plus dans l'abstrait. Elle s'appuie sur toute la mémoire industrielle de l'entreprise : décennies de rapports techniques, spécifications produits, données de maintenance, plans CAO réels, tolérances de machines-outils, contraintes fournisseurs. Cette connexion à la réalité industrielle transforme un bon modèle généraliste en expert métier ultra-spécialisé. L'IA ne génère plus des réponses plausibles mais génériques - elle offre une intelligence contextualisée, groundée dans le concret de votre activité.

Le rôle central de l'ingénieur augmenté

Ce qu'on entrevoit avec le vibe engineering, ce n'est pas la fin de l'ingénieur. C'est sa métamorphose en ingénieur augmenté. L'IA, loin de remplacer l'humain, se combine à lui pour débloquer une capacité jusqu'ici bridée : l'exploration audacieuse. Quand prototyper ne prend plus des semaines mais des heures, quand tester une idée folle ne coûte plus des mois de développement, l'ingénieur devient explorateur. Il peut se permettre d'échouer vite, de pivoter, de tenter des approches radicalement différentes. Ce n'est pas juste faire plus vite ce qu'on faisait déjà - c'est oser ce qu'on n'aurait jamais tenté.

L'ingénieur peut désormais explorer 10, 20, 100 pistes en parallèle, là où il n'en testait qu'une ou deux auparavant. Il collabore sans barrière technique, teste des hypothèses en temps réel, valide ou invalide des concepts en quelques itérations. La vitesse de prototypage transforme fondamentalement l'approche : on passe d'une innovation prudente et linéaire à une exploration multiple et parallèle. Cette révolution démocratise l'innovation. Tous les acteurs industriels peuvent désormais innover, quelle que soit leur taille. En comblant le retard des industries européennes moins bien financées que leurs homologues chinoises ou américaines, cet outil accessible rééquilibre les rapports de force.

L'Europe a des atouts et des chiffres pour le prouver

Ces IA souveraines et spécialisées tirent leur force d'un écosystème souverain : supercalculateurs, données industrielles, sécurité, et réglementation adaptée. Le marché européen de l'IA représentait environ 58 milliards d'euros en 2024, avec une croissance prévue de +33 % par an jusqu'en 2030. L'IA industrielle devrait passer de 6,6 milliards d'euros aujourd'hui à environ 23 milliards d'euros d'ici 2032 (+17 %). L'initiative européenne « AI gigafactories », un plan de 20 milliards d'euros pour déployer des infrastructures souveraines de calcul et héberger des modèles spécialisés, marque une orientation claire : miser sur l'autonomie technologique.

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L'Europe a tout à gagner en privilégiant les IA pragmatiques et spécialisées aux grands modèles généralistes. Car dans cette course, ce qui fera la différence, c'est la capacité à intégrer l'IA au service des besoins industriels : déployer sur site, penser en équipe homme-machine, garder la maîtrise technique et de propriété intellectuelle. Le vibe engineering pourrait bien être la révolution que l'industrie attend. Et l'Europe a toutes les cartes en main pour la jouer jusqu'au bout.

Igor Carron

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