OPINION. « Fracture entre les métropoles et la France périphérique : comprendre et agir pour réconcilier les territoires »
François Durovray

Photo d'illustration
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François Durovray

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Je viens d'achever la lecture du dernier ouvrage de Christophe Guilluy, Métropolia et Périphéria. Son travail, depuis Fractures françaises (2010) et La France périphérique (2014), a eu le mérite de mettre en lumière des réalités territoriales longtemps ignorées par les élites politiques et intellectuelles.
Pourtant, dans ce nouvel essai, il semble abandonner la rigueur du géographe et sociologue pour se livrer à une satire du monde contemporain, fondée davantage sur des émotions et ressentis que sur une analyse factuelle. Le constat qu'il dresse de la fracture entre métropoles et périphéries est indéniable. Mais en attribuant aux élites une intention délibérée de rupture avec le peuple, il tombe dans une forme de complotisme qui nuit à la justesse de son propos.
Rappelons que la métropolisation est un phénomène mondial, porté par l'essor de la nouvelle économie et la montée en puissance des grandes agglomérations. Elle entraîne une structuration horizontale de la société, où les logiques de proximité et de réseaux prennent le pas sur les hiérarchies traditionnelles. Si je rejoins Christophe Guilluy pour dire que ce phénomène a entrainé une fracture territoriale bien réelle, il serait faux de dire qu'elle a fait l'objet d'une stratégie concertée.
Certes, la gauche a joué un rôle dans le sentiment d'abandon des classes populaires. Depuis que Terra Nova a théorisé l'idée d'un électorat centré sur les questions sociétales plutôt que sociales, une partie du pays s'est sentie reléguée. Certes, quelques responsables politiques isolés méprisent effectivement les catégories modestes.
Certes, Emmanuel Macron a souvent affiché une incompréhension des « profondeurs du pays », mais cela relève plus d'une erreur d'analyse que d'un projet de sécession des élites. Le problème n'est donc pas un complot des élites contre le peuple, mais une fracture spatiale mal comprise et mal gérée.
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L'Essonne, dont j'ai l'honneur d'être le président depuis dix ans, incarne ces tensions territoriales françaises. Ce territoire est tout à la fois une périphérie de Paris, une terre d'innovation et d'ouverture sur le monde, un espace de traditions et d'enracinement ou des familles sont installées depuis des générations, mais aussi un lieu d'accueil pour des populations fragiles parfois assignées à résidence.
Ces Français, qui se sentent « sur le fil, sont pourtant des citoyens actifs, souvent issus des métiers dits de la main et du cœur, essentiels à nos vies et au fonctionnement des métropoles. Ils veulent être respectés dans leurs modes de vie et leur culture, mais aussi améliorer leur niveau de vie par eux-mêmes, sans dépendre d'un assistanat subi. Notre enjeu collectif est de leur donner, mais aussi aux territoires où ils vivent les moyens de leur émancipation. Nos concitoyens n'attendent pas qu'on leur fasse la leçon. Ils attendent qu'on leur donne les outils de leur propre réussite. Face à ces enjeux, il est essentiel de sortir des postures idéologiques pour proposer des solutions concrètes.
Quand j'ai défendu en Île-de-France l'idée des cars express, certains ont ironisé sur cette proposition, au motif qu'il n'y aurait de salut qu'avec le train. Pourtant, ces lignes rapides offrent une alternative efficace, concrète et puissante aux habitants des territoires périurbains, souvent dépendants de la voiture. Dans cette logique, il est nécessaire de mener une politique volontariste d'aménagement du territoire, en garantissant un accès aux services publics partout en France, des infrastructures de transport efficaces pour relier les périphéries aux métropoles et une réindustrialisation locale pour recréer de l'emploi dans les bassins éloignés des grandes agglomérations. Les solutions aux fractures territoriales existent, mais elles nécessitent du pragmatisme et du courage politique. De la même manière, il faut créer des instances de dialogue permanentes entre les territoires et l'État.
Cela suppose à la fois de reconnaître pleinement le rôle des élus locaux, qui ne doivent plus être de simples exécutants des décisions nationales, mais de véritables co-constructeurs des politiques publiques, de donner aux périphéries les infrastructures, les services et les outils nécessaires à leur dynamisme économique, mais aussi de replacer la question territoriale au cœur du débat politique, sans la caricaturer en une opposition entre « vainqueurs et perdants de la mondialisation ». Pourquoi ne pas instituer un Conseil national des territoires, où les élus locaux auraient un rôle décisionnel réel et non symbolique ? Il ne suffit pas de parler des territoires, il faut les écouter et les intégrer réellement à la fabrique des politiques publiques.
Christophe Guilluy a raison de nous alerter sur la nécessité de respecter et écouter la France périphérique. Mais il a tort de laisser entendre qu'il existerait une volonté délibérée d'abandon des élites.
Le défi qui est devant nous n'est pas celui d'une lutte entre un "haut" et un "bas" de la société, mais celui d'une réconciliation nationale par une meilleure articulation entre les territoires. Cela est indispensable pour réconcilier une France qui se fragmente et permettre à chaque territoire de trouver sa place et son rôle dans le projet national. Les fractures françaises ne se résoudront pas dans les livres. Elles se résoudront dans l'action.
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(*) Ancien ministre des Transports en 2024, François Durovray est impliqué dans les grandes instances de gouvernance des mobilités. Il est membre du conseil de surveillance de la Société du Grand Paris depuis 2015, du conseil d'orientation des infrastructures depuis 2018 et occupe la vice-présidence du Groupement des Autorités Responsables de Transport (GART) depuis 2021. Il a également présidé la commission mobilités de l'Association des Départements de France de 2015 à 2024.
Spécialiste de la gestion des collectivités locales depuis 30 ans, il a créé des outils innovants comme le syndicat mixte Essonne Numérique et la société d'économie mixte Essonne Énergies. Président de Codatu (Coopération pour le Développement et l'Amélioration des Transports Urbains et Périurbains) depuis 2021, il accompagne une vingtaine de villes du Sud dans l'amélioration de leur gouvernance et de leurs infrastructures de transport. Son action reflète une volonté affirmée de concilier transition écologique, développement économique et cohésion territoriale.
François Durovray