OPINION. « La déraisonnable efficacité du trumpisme »
Karl Eychenne

Photo d'illustration
DR
Karl Eychenne

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« Il est difficile d'éviter l'impression qu'un miracle se cache derrière le fait que les lois de la nature économique soient exprimées en langage trumpiste. » — économiste anonyme.
Un tantinet excessif, certes. Mais il y a quand même cette impression que malgré les outrances, l'enfant terrible de la maison blanche finit par obtenir globalement ce qu'il veut. Il annonce des mesures fracassantes, provoque l'effroi, propose quelques reculades, mais à la fin il avance de quelques pas. Il sème le vent, mais ne récolte pas la tempête. Déraisonnablement efficace, comme le proposa Eugene Wigner en 1960, non pas à propos du trumpisme, mais des mathématiques. Le hongrois exilé aux États-Unis fut associé au projet Manhattan, tout comme le plus célèbre des Hongrois John Von Neumann. Exerçant son art au quotidien, il était fasciné par l'extraordinaire faculté des mathématiques à expliquer le monde tel qu'il est. Osons le pastiche ; peut-être devrions — nous être fascinés par l'extraordinaire faculté du trumpisme à expliquer le monde économique tel qu'il est ?
Aujourd'hui encore, la majorité des grands penseurs de la chose économique plaide pour une lecture très critique de la stratégie trumpiste. « Il ne sait pas où il va, sinon il n'irait pas », avatar académique. Certains osent parler de chaos, quand d'autres se contentent d'évoquer des scénarios catastrophes. Mais tous s'accordent pour anticiper un monde plus anxiogène, pétri d'antagonismes, nimbé de faux semblants, chargé d'injustice, en route pour le néant. Si l'on cherche à traduire ces mots dans le langage de l'Homo economicus, cela donne : une croissance économique plus faible, une inflation plus forte, des inégalités plus marquées, une planète moins verte. En bref, l'envers d'un monde meilleur.
Certains n'osent pas y croire, et tentent alors de déceler du génie dans l'œuvre brute proposée. « Peut — être faisons — nous preuve d'aveuglement, de niaiserie ? ». Nous voyons la fin du monde, quand lui nous promet l'apocalypse heureuse. Peut — être l'artiste excentrique est — il ce morosophe d'Érasme, fou sage torturé par son époque, mais terriblement éclairé ? D'autres, plus pragmatiques, n'osent pas franchir ce Rubicon, et se contentent du trouble. Celui motivé par le flegme des marchés financiers, qui ne semblent pas avoir pris la mesure de la chose. À moins que la mesure des marchés soit la bonne ? Tout doux. En matière de jugement éclairé, la finance de marché n'a jamais apporté la moindre preuve formelle de ce qu'elle avance. Les niveaux de marchés sont davantage des conjectures que des démonstrations. Certes, des conjectures ce n'est quand même pas si mal. Aussi, peut — être faut-il faire preuve d'un catastrophisme non pas éclairé, mais modéré. Jusqu'à oser l'impensable... Et si le trumpisme était finalement la bonne manière de parler à l'économie, malgré ses excès, son exubérance, ses mensonges ?
Et si l'économie s'écrivait finalement dans le langage trumpiste ? On tique un peu quand même. Lorsque Galilée proposa une telle lecture pour les mathématiques, il y eut aussi quelque résistance de la part de l'autorité bien pensante. Il faut dire qu'à l'époque, toute autre hypothèse que celle du divin n'était pas bienvenue. Mais Galilée osa : « La nature parle en mathématiques, et nous n'avons fait que découvrir ce qu'elle dit déjà. ». Aujourd'hui, la réserve du clergé (FMI, OCDE, banques centrales...) serait la même si elle entendait l'expression suivante : « La nature économique parle en langage trumpiste, et nous n'avons fait que découvrir ce qu'elle dit déjà ».
Mais admettons, faisons preuve d'une exubérante ouverture d'esprit. Peut-être la politique trumpiste nous apparait sous son plus mauvais profil. Mais après tout, l'horrible n'est qu'une nuance du beau, pour reprendre le poète Rilke. Le monde de Trump ne convergerait pas vers un monde meilleur, mais vers le meilleur des mondes possibles, ce qui n'est déjà pas si mal.
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Si tel est le cas, alors nous sommes confrontés à une énigme. La même que celle soulevée par Eugene Wigner lorsqu'il interrogea la déraisonnable efficacité des mathématiques. Comment le cerveau de Donald Trump a-t-il pu produire un langage formel aussi adapté au monde économique ? Pourquoi ce langage, créé dans un cadre purement abscons (abstrait dans l'expression originelle), décrit-il avec une telle précision le monde économique ? Peut-être la hausse tarifaire de 30 % imposée à la zone euro est-elle une forme de Nombre d'or, tel celui proposé par les mathématiques pour expliquer la forme idéale de certaines structures de la nature. Voire, comme dans l'allégorie de la caverne de Platon, le trumpisme décrirait alors les formes parfaites dont la réalité économique ne serait que l'ombre imparfaite...
Nous ne sommes pas assez murs pour saisir la chose, probablement. Peut-être, comme le dit Eugene Wigner encore lui, faut-il simplement : « Accepter le miracle sans trop chercher à le comprendre ».
Karl Eychenne