OPINION. Mouvement « Bloquons tout » : les nouveaux enjeux de la guerre invisible
Véronique Chabourine
Des policiers en tenue anti-émeute affrontent des manifestants rassemblés lors d'une journée de protestation dans le cadre d'un mouvement de protestation populaire appelé « Bloquons tout » appelant à des perturbations nationales toute la journée, à...
Abdul Saboor - Reuters
OPINION. Le « sharp power » s’impose comme la nouvelle arme invisible des régimes autoritaires. En exploitant les fractures internes des sociétés démocratiques, il nourrit un cycle délétère de manipulation, de défiance et de polarisation. L’appel à « tout bloquer » illustre cette dynamique. Face à cette menace, les seules défenses techniques ne suffisent pas : seule une résilience démocratique durable peut briser ce cercle vicieux. Par Véronique Chabourine, Analyste « soft power »
Le « sharp power » s'impose aujourd'hui comme une arme invisible des régimes autoritaires : il fragilise les démocraties de l'intérieur en nourrissant un cercle vicieux où la manipulation accroît la défiance, laquelle accentue la polarisation et rend les institutions encore plus vulnérables. Si les outils techniques de cybersécurité et de régulation sont indispensables pour y répondre, ils restent insuffisants : seule une résilience démocratique renforcée et un véritable « soft power » éducationnel — fondés sur l'éducation aux médias, l'indépendance de l'information et la confiance civique — peuvent rompre cette dynamique et endiguer durablement la menace.
L'appel à « Tout bloquer » du 10 septembre a envahi les réseaux sociaux en quelques heures. Selon la plateforme de veille Visibrain, plus de 338 000 tweets ont instantanément relayé le message, soit 69 % de tweets en plus que lors du début des Gilets jaunes en 2018. Cette effervescence, née sur un canal de Telegram avant de se diffuser sur TikTok, Facebook et X, soulignent une dynamique hybride : un mouvement endogène, nourri par la colère sociale et amplifié par des relais politiques hétéroclites, mais aussi opportunément gonflé par des techniques d'« astroturfing » et par l'intervention marginale d'acteurs pro-russes. Plus qu'une ingérence organisée, il s'agit là d'un exemple typique de « sharp power » dit opportuniste, surfant sur les fractures internes pour accroître artificiellement la visibilité d'une mobilisation. Le « sharp power » — popularisé en 2017 par Christopher Walker et Jessica Ludwig, désigne une stratégie d'influence fondée sur la manipulation, l'ingérence et la désinformation. Le politologue Andrew Latham rappelle que le « sharppower » s'impose aujourd'hui comme un outil aussi concret que le hard ou le « soft power ».
Une étude du National Endowment for Democracy, décrit la manière dont des régimes autoritaires exploitent l'ouverture même des démocraties pour mieux les fragiliser de l'intérieur. Plutôt que de chercher à séduire, ils recourent à des instruments insidieux : camouflés sous des habits culturels ou médiatiques, ils orientent l'information, imposent la censure indirecte et distordent les débats publics. Comme le rappelait la politologue Susan Strange, la puissance ne se réduit pas aux moyens militaires ou économiques : elle réside aussi dans la maîtrise des structures transnationales — économiques, financières, informationnelles — qui façonnent les rapports de force. Cette mutation est illustrée dans la théorie de la « weaponized interdependence » (Farrell & Newman, 2019) : certains États, du fait de leur position dans des réseaux économiques internationaux centralisés, peuvent instrumentaliser ces réseaux pour exercer un pouvoir de contrainte — par exemple en coupant l'accès ou en collectant des données stratégiques — sans recourir à la force classique.
Le politologue Michael Beckley met en lumière la différence entre puissance brute (ressources totales) et puissance nette (ressources disponibles une fois déduits les engagements), soulignant que seuls ces moyens réellement mobilisables comptent pour l'influence d'un État. Ce sont ces interactions multiples et la projection globale qui définissent la puissance contemporaine. Alors que la puissance militaire et économique traditionnelle demeurait relativement protégée, l'adossement croissant de la puissance étatique aux flux financiers, technologiques et informationnels a profondément modifié la donne. Par nature, ces flux sont fragiles : une chaîne d'approvisionnement peut être interrompue, un réseau financier sanctionné, un câble sous-marin sectionné ou une plateforme numérique infiltrée. Cette vulnérabilité intrinsèque les rend infiniment plus attaquables que les ressources brutes, et en fait désormais le levier privilégié de ceux qui cherchent à déstabiliser l'ordre démocratique.
Le 10 septembre l'illustre ce phénomène : affaiblir durablement la confiance par la fragmentation. Les travaux du V-Dem Institute estiment que plus de 80 démocraties ont subi des campagnes d'influence hostile en 2024, et 65 % des opérations détectées en Europe étaient de nature russe. Selon Brookings (Democracy Playbook 2025), la résilience démocratique repose sur sept piliers clés : protéger les élections, défendre l'État de droit, combattre la corruption, garantir l'espace civique et médiatique, etc. Ces piliers reflètent l'ampleur de la menace contemporaine : ce n'est plus la puissance matérielle, mais la fragilité des institutions électorales, judiciaires et informatives qui constitue le terrain prioritaire d'action. Renforcer ces systèmes — via des élections sûres, une justice indépendante et une information fiable — devient donc le socle stratégique de toute défense démocratique.
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Résister exige un dosage équilibré de « hard power », et de « soft power ». Sur le plan du « hard power », l'UE a durci le cadre avec le NIS2 et le Cybersecurity Act, tandis que la boussole stratégique organise la réponse collective en cas de cyberattaques. En France, la posture s'appuie sur le COMCYBER (cyberdéfense des armées) et le VIGINUM (détection et caractérisation des ingérences numériques étrangères). Côté informationnel, le duo DSA et le Code of Practice impose des devoirs accrus aux plateformes (modération et transparence de la publicité politique), complété par EUvsDisinfo/East StratCom et le Rapid Alert System pour la veille et l'alerte inter-États ; l'European Media Freedom Act renforce en parallèle l'indépendance, la transparence de la propriété et la pluralité des médias. Enfin, l'éducation aux médias (CLEMI et dispositifs EMI) demeure le levier pour protéger les audiences. Mais cela suppose aussi de renforcer le « soft power éducationnel » au travers l'éducation aux médias dès l'école, le soutien aux médias indépendants, aux ONG ainsi qu'un fact-checking collaboratif. À l'instar de ce que suggérait Christopher Walker, opposer à la manipulation de masse un « forum numérique » où les citoyens sont écoutés, pas noyés.
Le sharp power prospère d'abord là où la défiance envers les institutions est forte, où le champ politique est fragmenté et polarisé, et où l'espace civique et médiatique se délite. Ce processus enclenche un cercle vicieux. Les campagnes d'influence alimentent la défiance, qui elle-même renforce la polarisation et la montée des forces populistes, ce qui accroît encore la perméabilité aux ingérences. Plus la gouvernance est fragmentée — absence de majorité, contestation de l'autorité politique, polarisation des débats —, plus le coût d'une attaque informationnelle est faible et son rendement élevé. La riposte technique ne suffit pas. La cybersécurité, la régulation des plateformes et le fact-checking sont nécessaires, mais ils ne peuvent pas neutraliser ce cercle vicieux si la base démocratique continue de se fragiliser.
Le « sharp power » n'est pas un buzzword, mais une menace structurée. La résilience repose d'abord sur la consolidation démocratique interne : restaurer la confiance dans les institutions, renforcer la qualité du débat public, protéger l'indépendance des médias et élargir l'éducation civique et informationnelle. Faute de quoi, les démocraties resteront structurellement exposées à des offensives de « sharp power » qui, au lieu d'être épisodiques, deviendront systémiques.
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(1) www.visibrain.com/fr/ (2) Farrell, H. & Newman, A. L. (2019). Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion. International Security, 44(1), 42-79. MIT Press. (3) Beckley, M. (2018). The Power of Nations: Measuring What Matters. Harvard Kennedy School / Belfer Center for Science and International Affairs. (4) V-Dem — Democracy Report 2025 (PDF) : www.v-dem.net/documents/60/V-dem-dr__2025_lowres.pdf (5) Kagan, R., Polyakova, A., et al. (2025). The Democracy Playbook 2025: Seven Pillars to Defend Democracy in 2025 and Beyond. Brookings Institution (6) Journal of Democracy — Walker, Kalathil & Ludwig (2020), "The Cutting Edge of Sharp Power" : www.journalofdemocracy.org/articles/the-cutting-edge-of-sharp-power/