OPINION. « Sommet Zelensky-Poutine : pourquoi Genève ne sera pas la scène de l'Histoire, et pourquoi cela aurait dû l'être »
Sébastien Boussois

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La réunion entre Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine, si elle devait se concrétiser, ne se tiendra hélas sûrement pas à Genève, contrairement aux nombreuses rumeurs qui ont récemment circulé. Et c'est regrettable. Depuis février 2022, l'Europe n'a cessé de chercher un cadre, une ville, un espace symbolique pour incarner la paix et tenter de mettre fin à une guerre qui mine la stabilité du continent. Genève aurait dû s'imposer comme l'évidence : capitale historique du multilatéralisme, héritière d'un passé diplomatique unique, et lieu neutre par excellence. Pourtant, elle ne sera pas le théâtre de cette rencontre historique.
La première raison est juridique et politique : Vladimir Poutine est visé par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Or, la Suisse, bien que garante de la neutralité, a ratifié le Statut de Rome. Accueillir le président russe, même sous immunité temporaire, posait un problème majeur, non seulement pour Berne, mais aussi pour les partenaires européens. Les autorités helvétiques avaient laissé entendre qu'une telle immunité pouvait être envisagée, mais la polémique et les risques diplomatiques ont rendu ce scénario intenable. Sergei Lavrov, le ministre des affaires étrangères russe, a mentionné à de nombreuses reprises son refus d'impliquer la Suisse, qui a pris des sanctions contre la Russie.
La seconde raison tient à la dynamique internationale : les États-Unis, moteurs de cette tentative de paix, préfèrent imposer leur propre cadre, plus proche de leur sphère d'influence. La Suisse, affaiblie diplomatiquement ces dernières années, n'a pas eu le poids suffisant pour s'imposer face à Washington. Enfin, la logistique même d'un déplacement de Vladimir Poutine en Europe représentait un défi colossal : pour rejoindre Genève, il aurait dû survoler des espaces aériens tenus d'appliquer le mandat d'arrêt, une situation quasiment insoluble.
Ne pas choisir Genève, c'est priver la diplomatie mondiale d'un symbole fort. Depuis plus d'un siècle, la ville incarne l'idée que les conflits, même les plus violents, peuvent trouver un espace de discussion neutre. Les Conventions de Genève, fondements du droit humanitaire, y sont nées. Pendant la guerre froide, c'est à Genève que les Américains et les Soviétiques ont appris à parler, même au cœur de la confrontation nucléaire.
Une rencontre Zelensky-Poutine à Genève aurait permis de réaffirmer la légitimité de la diplomatie multilatérale, dans une époque où elle est en crise. Elle aurait replacé la Suisse au centre du jeu international, rappelant que la neutralité peut encore être une ressource utile, et que l'Europe n'est pas condamnée à n'être qu'un spectateur de la résolution de ses propres conflits. Genève aurait pu redevenir la capitale de la paix, plutôt que de céder encore une fois la main aux grandes puissances.
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Ce choix manqué illustre une réalité plus profonde : l'affaiblissement de l'Europe dans la gestion de la guerre en Ukraine. En refusant ou en n'osant pas imposer Genève comme lieu de rencontre, le vieux continent abandonne à Washington et Moscou le privilège de définir le cadre de la paix. Il laisse filer une opportunité historique de rappeler que l'avenir de l'Ukraine, et donc celui de l'Europe, doit aussi se discuter en Europe.
Qu'une telle rencontre se tienne ailleurs est compréhensible au regard des contraintes, mais politiquement, c'est une défaite symbolique pour la diplomatie européenne et pour la Suisse en particulier. Car Genève, ville de compromis et de mémoire internationale, aurait dû être l'épicentre de cette tentative de dialogue.
La rencontre entre Zelensky et Poutine, si elle a lieu, restera historique. Mais elle ne se déroulera pas à Genève, et c'est une erreur. L'absence de la Suisse comme terre d'accueil illustre le recul du multilatéralisme et l'incapacité de l'Europe à s'affirmer dans la recherche d'une solution politique. Certes, les obstacles juridiques et logistiques étaient réels, mais le symbole manqué restera : on discute de la paix en Ukraine sans donner à l'Europe la possibilité d'incarner la médiation. À défaut d'accueillir le sommet, Genève aurait au moins rappelé au monde que la paix ne se fait pas seulement par la force des armes, mais par la force des rencontres. Aujourd'hui, c'est ailleurs que ce chapitre s'écrira, et l'Europe devra se contenter du rôle secondaire qu'elle s'est laissée assigner.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois
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