Entreprise et police privée : les liaisons dangereuses

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Après l'Etat policier, "l'entreprise policière" ? La question revient en force après la rocambolesque affaire d'espionnage qui vient d'imploser à Canal Plus. L'histoire est digne de la "World Company" : Gilles Kaehlin, un ex-flic des RG (*) chargé de la sécurité de Canal Plus, aurait demandé à un ancien agent secret de la DGSE (*) de surveiller une dizaine de salariés remuants, dont l'auteur des "Guignols" Bruno Gaccio ! Objectif, compromettre l'amuseur public par tous les moyens : écoutes, filatures, coups tordus... On nage en plein John Le Carré. D'autant que c'est l'espion repenti, Pierre Martinet, qui a lui-même "balancé" son commanditaire supposé dans un livre publié aux Editions Privé (Un agent sort de l'ombre). Résultat, malgré les démentis de Canal Plus sur l'existence de ces vilaines méthodes, Gilles Kaehlin vient de démissionner pour "mieux se défendre". L'affaire est désormais entre les mains de la justice qui devra répondre à "la" question : qui a donné l'ordre, s'il a été donné, de surveiller le "Guignol" de Canal Plus ?- ConsternationDans le club très discret des responsables de la sécurité des grandes entreprises, c'est évidemment la consternation : "Cette affaire est vraiment caricaturale : elle réunit tout ce qu'une entreprise ne doit pas faire en matière de surveillance des collaborateurs, avec en prime l'emploi de méthodes barbouzardes. J'ose espérer que c'est un cas isolé", soupire René-George Querry, un "superflic" devenu patron de la sécurité du groupe Accor, après avoir dirigé le service de protection des hautes personnalités et veillé sur la Coupe du monde 1998. C'est l'un des rares "M. Sécurité" en poste qui a accepté de répondre aux questions de La Tribune. Tous les groupes du CAC 40 ont pourtant leur "police privée", le plus souvent camouflée derrière les "moyens généraux" ou la direction informatique. Le poste de chef de la sécurité est généralement occupé par d'anciens commissaires des RG ou de la DST (*), comme par exemple Philippe Swiners-Gibaud chez PPR, Hervé Pierre (Danone) et Gilles Caretto (EADS) ou d'anciens préfets comme Jean-Louis Blanchou chez Aéroports de Paris et Jacques Franquet chez Sanofi-Aventis voire d'anciens juges antiterroristes, comme Alain Marsaud, qui fut salarié par Vivendi du temps de "J2M"... Aux yeux de tous, Gilles Kaehlin - présumé innocent jusqu'à preuve du contraire - fait figure de "mouton noir" : "Il ne faisait pas partie de notre Club de défense économique de l'entreprise" (l'association des professionnels de la profession), remarque l'un d'entre eux. "Quand on fait travailler un barbouze, il ne faut pas s'étonner si l'on se retrouve avec une affaire de barbouzes sur les bras", dit plus crûment l'ancien chef du GIGN (*), Philippe Legorjus. Ce dernier a créé Atlantic Intelligence en 1993 pour proposer son savoir-faire de gendarme de choc au secteur privé.- Pratiques "Limites"Au sommet des entreprises, les réactions sont évidemment très légalistes : "La surveillance des salariés s'exerce dans le cadre de la loi et toujours en vue de la légitime protection de nos intérêts industriels et commerciaux", dit-on par exemple chez Bouygues. Car la loi informatique et liberté et le Code du travail sont très clairs : l'employeur doit être "transparent" sur l'existence d'un système surveillance ; il doit "informer" les salariés que des informations les concernant peuvent être collectées ; et il doit utiliser des méthodes d'investigation "proportionnées au but recherché".Bref, tout le contraire de ce qui se serait passé à Canal Plus. Cette affaire de Pieds Nickelés jette une lumière crue sur les pratiques "limites" de certains employeurs qui n'hésitent pas à outrepasser la loi pour surveiller salariés et concurrents gênants. Ou tout simplement pour se renseigner sur la "moralité" d'un candidat à l'emploi. "Il y a les entreprises modèles qui respectent à la lettre les règles de la Cnil ; celles qui sont amenées ponctuellement à confier une mission à des prestataires extérieurs ; les entreprises de défense ou de high-tech qui exercent une surveillance étroite mais légale pour protéger leurs secrets industriels ; et puis il y a les patrons tordus ou paranos qui aiment fliquer pour fliquer", détaille en expert Charles Pellegrini. Cet ancien patron de l'Office central de répression du banditisme (OCRB), a créé en 1990 sa société de renseignement privé CP Conseils.Et il avoue avoir été confronté à tous les cas de figure : "Certains DRH m'ont parfois demandé des choses très limites. Dans ce cas, je réponds qu'il y a erreur sur la personne. Je ne risquerai pas ma carrière pour quelques honoraires !" Même son de cloche chez Geos, un groupe de "gestion des risques" fondé par Stéphane Gerardin, un ancien du "service action" de la DGSE : "Quand un client nous demande de placer des micros chez un salarié ou un concurrent, de suivre sa femme ou sa maîtresse, on lui explique très vite qu'il y a malentendu. On fait dans l'intelligence économique, pas dans les méthodes de basse police", assure Jean-Renaud Fayol, l'un des responsables de Geos.Il ne faut pourtant pas tomber dans l'angélisme. Régulièrement, syndicats et médias dénoncent des dérives en matière de surveillance des salariés. En mars dernier, les dirigeants de l'usine automobile Smart de Hambach, en Moselle, ont ainsi été condamnés en correctionnelle pour "atteinte à la vie privée" : une caméra de surveillance avait été placée dans les toilettes des hommes ! Plus classique, le fichage. En juillet 2004, l'usine Snecma Moteurs de Gennevilliers a reçu la visite de la police après une plainte de la CGT : un petit chef avait fiché ses subordonnés en fonction d'étranges critères. Cela donnait les "inconditionnels" de l'entreprise, les "hésitants", les "attentistes"... et les "opposants" ! Evidemment prohibé. Surtout si, comme chez France Télécom, où une affaire du même type a éclaté l'an dernier à Toulouse, le responsable hiérarchique met un commentaire très personnel en face d'un nom : "capacité limitée", "feignasse", "bourrique" voire "naine intellectuelle"... Lister toutes les atteintes à la vie privée recensées ces dernières années prendrait des heures.- De "grandes oreilles"Car l'entreprise Big Brother est devenue une réalité. Avec les progrès de l'informatique, la tentation est grande pour les dirigeants d'avoir de "grandes oreilles" partout : en surveillant les entrées et les sorties du personnel grâce aux badges d'accès, en épluchant les factures téléphoniques, en analysant les disques durs, en épluchant les e-mails, en "géolocalisant" les portables ou les GPS... l'entreprise peut tout savoir des faits, gestes et déplacements de n'importe quel salarié. Parfois à bon escient : c'est cette "cybersurveillance" qui a récemment permis à Valeo de prendre une Mata Hari chinoise la main dans le sac. La technologie permet de répondre facilement à la question : "Qui fait quoi, où, quand et comment ?" Reste le : "Pourquoi ?" C'est là que la surveillance humaine intervient, au risque de toutes les dérives.Car contrairement au discours très "policé" des entreprises et de leurs prestataires, la frontière entre ce qui est légal et ce qui l'est moins n'est pas toujours claire : "On joue sans cesse avec la ligne jaune comme un acrobate sur un fil. C'est dans la nature même du métier. Le tout c'est de ne pas tomber", reconnaît le responsable d'une officine de sécurité. "La règle d'or, c'est pas vu pas pris : quand on décide de monter un coup de Jarnac, il ne faut pas se faire prendre par la patrouille, sinon gare aux dégâts collatéraux", renchérit un autre "privé". Ces hommes de l'ombre sont sidérés que l'affaire Canal Plus soit aujourd'hui sur la place publique : "Balancer son employeur, cela ne se fait pas. Un chien mouillé n'en sèche pas un autre, comme on dit dans le métier", dit l'un d'eux avec un sens de l'honneur particulier.Pour mener à bien leur mis- sion, la plupart n'hésitent pas à utiliser des méthodes illégales : notamment la "tricoche", cette pratique qui consiste à corrompre des fonctionnaires de police pour obtenir des renseignements sur la cible (lire ci-contre). Bruno Gaccio en aurait fait les frais. Le plus souvent, les entreprises commanditaires ne veulent rien savoir : seul le résultat compte.- Le marché de la peurMais cette vision des choses ne fait plus l'unanimité. Suite à l'affaire Canal Plus, le ministre de l'Intérieur, Dominique de Villepin, promet de "mieux réglementer" la sécurité privée. Et les partisans d'un "grand ménage" donnent de la voix. Pour répondre à la montée des menaces - piratage informatique, espionnage industriel, terrorisme - le marché de la peur a en effet explosé. Pour le meilleur et pour le pire : "L'Etat régalien ne pouvait pas faire face à la demande des entreprises, alors tout le monde s'est engouffré dans la brèche", souligne Philippe Legorjus. Il y avait 500 sociétés de sécurité privée en 1982, il y en a 6.000 aujourd'hui ! La profession prise au sens large (avec gardiennage et transport de fonds) compte aujourd'hui 120.000 salariés et pèse 30 milliards d'euros en France. De quoi susciter des convoitises, alors que la législation encadre mal la diversité des métiers sécuritaires. Résultat, "les gens dangereux et les mythomanes sont légion" à côté des "experts" que sont les anciens de la police, de l'armée ou des services secrets, estime Philippe Legorjus. "Nous sommes très vigilants sur le recrutement qui s'effectue exclusivement par cooptation", précise Jean-Renaud Fayol de Geos.- Chartes éthiquesPour se distinguer des officines barbouzardes et des amateurs, les gros acteurs comme Atlantic Intelligence, Geos ou CEIS ont adopté des chartes éthiques mettant en avant leur "transparence" et le respect de la loi. Geos s'est même offert un "comité de surveillance" présidé par le Général Heinrich, ex-patron de la Direction du renseignement militaire (DRM), où figurent l'ancien procureur Jean-Pierre Couturier et l'ambassadeur François Scheer. La profession tente aussi de mettre en place une "Fédération des professionnels de l'intelligence économique". "Nous voulons des règles simples : les sociétés de renseignement privé doivent se déclarer légalement, publier leurs comptes, établir des contrats pour toute prestation. Cela va de soi mais on est encore loin", explique Philippe Legorjus. Pour lui, "on évitera ainsi 80 % des dérives de type Canal Plus"... Pour médiatiser ses efforts d'autorégulation, le Club de défense économique de l'entreprise compte sur son nouveau président : l'ex-PDG d'EDF, François Roussely... Mais l'optimisme béat n'est pas de mise dans la profession : "La nature humaine étant ce qu'elle est, il y aura malheureusement d'autres affaires Canal Plus", constate, fataliste, Charles Pellegrini.Jean-Christophe Féraud(*) RG : Renseignements généraux. DGSE : Direction générale de la sécurité extérieure. DST : Direction de la surveillance du territoire. GIGN : Groupe d'intervention de la Gendarmerie nationale.Le contrôle des officines est encore dans les limbesLe métier d'"agent de renseignement privé" est défini par la loi de sécurité intérieure de 2003 comme une "profession libérale qui consiste à recueillir, même sans faire état de sa qualité ni révéler l'objet de sa mission, des informations ou renseignements destinés à des tiers en vue de la défense de leurs intérêts". Mais le contrôle des activités de renseignement privé, prévu par l'article 20, n'est pas encore devenu réalité. Cet article vise notamment les détectives, les professionnels de l'intelligence économique et autres "veilleurs". Leur activité est soumise à la délivrance d'un agrément par les services officiels. Ceux-ci l'accordent aux personnes qui n'ont pas été condamnées ou ne figurent pas dans les fichiers de police pour avoir commis, notamment, des actes portant atteinte à la sécurité des personnes, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'Etat. Cet agrément peut aussi être retiré. Mais cet article 20 n'est pas encore entré en vigueur en raison de l'absence de décret d'application...P. J.

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