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Une once de raison dans un univers de déraison

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Publié le 04 décembre 2009 à 00:44 - Mis à jour le 04 décembre 2009 à 00:44

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Les grandes peurs peuvent constituer des aiguillons salutaires. Elles deviennent mauvaises conseillères quand elles provoquent une compétition malsaine entre des impératifs essentiels comme la recherche scientifique, la santé, la lutte contre la pauvreté ou la préservation de la planète. En quelques jours, la polémique autour du Téléthon contre les myopathies, la Journée de lutte contre le sida et le sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique nous en offrent un raccourci saisissant. Ballottés entre des mises en garde et des appels à la générosité contradictoires, chacun cherche une once de raison dans un univers de déraison. L'essai de Philippe Kourilsky sur l'« altruisme » et l'enquête sur l'expérience d'une entreprise mondiale menée par Philippe d'Iribarne apportent, dans ce contexte, des éléments de réflexion pour le moins bienvenus.L'auteur du « Temps de l'altruisme », n'est ni philosophe ni sociologue. Biologiste et immunologiste renommé, Philippe Kourilsky nous propose de mieux comprendre la réalité, afin de sonder, au-delà des frontières et des cultures, notre sens des responsabilités. Nul ne s'étonnera de voir un scientifique plaider pour que, dans la trilogie « raison-intérêt-passion », la raison l'emporte. Mais son approche, didactique, permet au lecteur de cerner, petit à petit, le concept d'altruisme « radicalement neutre » ? car n'impliquant aucune réciprocité ? qui est au c?ur de son propos. Et dont la générosité, par définition plus émotionnelle, ne saurait être qu'un complément.Pour mieux expliquer la complexité de la réalité, l'auteur prend l'exemple? du réfrigérateur. Un objet banal, jusqu'à ce que les climatologues découvrent que les gaz réfrigérants participent à la destruction de la couche d'ozone. Un objet dont la « densit頻 s'accroît lorsqu'on pense aux infections qu'une défaillance peut provoquer ou aux bienfaits qu'il représente pour la conservation des vaccins. Cet appel à (re)découvrir la portée des objets ordinaires s'adresse aussi aux scientifiques qui, de leur tour d'ivoire, ont une fâcheuse tendance à en ignorer la portée économique, sociale, éthique. Et Philippe Kurilsky, d'en appeler à une « science nouvelle des objets ordinaires » accessible à tous. On retrouve ici une quête de plus en plus répandue : remettre au c?ur de l'économie et de la politique la portée sociale des défis d'un monde globalisé, où les pays riches depuis plus de quarante ans « s'engraissent financièrement, sans trop se préoccuper du malheur des autres ».En d'autres termes, rien de notre vie courante ou de la recherche des scientifiques n'échappe à la question d'une responsabilité « universelle » sur ce qu'on a appelé, faute de mieux, les « biens publics mondiaux » : lutte contre les maladies transmissibles ; paix et sécurité ; gestion durable des ressources naturelles ; connaissance et recherche? Une responsabilité qui implique, selon l'auteur, un altruisme constructif et « raisonn頻, un « devoir » présenté comme le complément indissociable des libertés individuelles. Un « rêve de la raison », Philippe Kourislky en convient, qui tient d'une vision idéaliste. Mais non d'une utopie, par définition irréalisable.Reste à savoir comment réaliser ce rêve fondé sur un « libéralisme altruiste ». L'ouvrage de Philippe d'Iribarne, « l'Épreuve des différences », lui apporte des éléments de réponse propres à alimenter son ? relatif ? pessimisme. Entre une volonté de remettre l'homme au c?ur de la réflexion, et la réalité quotidienne des filiales des entreprises multinationales et de leurs salariés que le sociologue soumet à l'épreuve du « bon pouvoir » se retrouve une même réflexion humaniste. Sous un microscope très différent. Philippe Iribarne utilise celui du management pour nous faire toucher du doigt les contradictions que nombre d'entreprises « transfrontalières » occultent ou souhaiteraient dépasser. Après avoir disséqué la réalité de STMicroelectronics au sein de sa filiale marocaine ou de Danone au Mexique, il se saisit, cette fois, du cas du cimentier Lafarge au travers de sa gestion en Chine et en Jordanie.L'interrogation reste la même. Les entreprises sont-elles condamnées à choisir entre « un impérialisme culturel et un relativisme des valeurs » parfois inacceptable ? La question repose, pour l'auteur, sur un malentendu, tant les valeurs et la culture ne relèvent pas « de la même sphère ». Les premières peuvent avoir un caractère idéal universel. Les secondes nous font retomber dans « les pesanteurs de ce bas monde » et l'exigence d'une cohérence pratique. Les « principes d'action » définis pour le groupe Lafarge sous toutes les latitudes laissent déjà filtrer de fortes nuances culturelles dans leur traduction française et anglaise : « scepticisme » et réticence à l'égard de la vision marchande de l'entreprise chez les Français ; implication morale et sans état d'âme d'une entreprise visant à prospérer chez les Américains. Autant dire que ces distinctions dépassent le décryptage sémantique et prennent une tout autre ampleur pour les Chinois, écartelés entre le Guanxi, cette logique de « réseaux de solidarité entre intérêts privés », et le maintien de l'ordre incombant à un pouvoir fort. Ou pour les Jordaniens dont l'aspiration à une forme d'unité, portée par l'Islam, se heurte à une « conception tribale » de la société. En d'autres termes, une multinationale ne peut « imposer » un bouleversement culturel. Tout au plus peut-elle utiliser les cultures au mieux de ses intérêts et de ceux de ses salariés, au nom de valeurs communes. La bonne nouvelle est qu'un « clash culturel » n'a rien d'une fatalité. La mauvaise est que la version de la démocratie, centrée sur l'individu et la liberté de pensée, reste marquée du sceau de l'Occident, tant elle est ressentie comme une menace de chaos plus que comme un « surcroît d'humanit頻, en Asie ou au Proche-Orient. Confronté à ces différences, il n'est pas certains qu'un « altruisme raisonn頻 puisse rapidement se frayer son chemin. Au moins bouscule-t-il notre confort et, parfois, notre myopie. Françoise Crouïgneau « Le Temps de l'altruisme », par Philippe Kourilsky. éditions Odile Jacob (212 pages. 21,90 euros).« L'Épreuve des différences », par Philippe d'Iribarne. éditions du Seuil (164 pages, 17 euros). lectures l'actualité des idées et des concepts

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