Philippe le Bel, ou l'argent à tout prix

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«Je vois le nouveau Pilate, si cruel qu'il n'est pas rassasié, il porte sans décret dans le Temple ses avides vaisseaux.?» Sur la cinquième corniche du purgatoire, Dante écoute les lamentations d'Hugues Capet, l'ancêtre de la maison de France, sur son descendant, le roi Philippe IV. Non sans raison. Car, plus que nul autre de ses prédécesseurs, celui que l'on appela «?Philippe le Bel?» passa son règne, de?1285 à?1314, à chercher les moyens de renflouer ses finances. Son ambition s'est en effet heurtée aux réalités économiques et financières de son temps, l'obligeant à utiliser des méthodes radicales qui marqueront durablement l'histoire financière de la monarchie française. À la fin du xiiie?siècle, le monde féodal vacille. L'influence croissante de la pensée aristotélicienne remet au goût du jour la notion de «?Bien commun?». Pour Philippe le Bel, il n'est plus question que le roi de France ne soit qu'un «?Primus inter pares » au sein de son propre royaume. Il est le garant de ce Bien commun, et il lui faut pour cela disposer de pouvoirs et de droits plus étendus que les nobles et les bourgeois. Aidé par son armée de légistes, le roi veut donc que personne ne lui résiste?: ni ses vassaux, ni les souverains étrangers, ni même le pape.Mais le développement de l'administration, les guerres à répétition, l'occupation de la Flandre révoltée par le centralisme naissant, tout cela coûte très cher. Or, la tradition féodale veut que le roi n'ait aucun droit sur les biens de ses vassaux, des villes ou du clergé. Il doit «?vivre du sien?», autrement dit du produit de ses domaines. Il peut seulement demander au pays des «?aides?» dans des cas exceptionnels. Mais ses ressources propres sont largement insuffisantes?: 500.000 livres par an à son avènement. C'est ce qu'il faut pour payer les dépenses courantes, quand la campagne de Guyenne contre le roi d'Angleterre Edouard Ier, de 1294 à 1297, coûte la même somme chaque année?! «?Philippe le Bel voulait dépenser beaucoup d'argent et il en avait peu?», résumera Voltaire.Pour Philippe le Bel, tous les moyens vont être bons pour financer son trésor. Le premier d'entre eux est évidemment l'impôt où il fait preuve d'une imagination sans bornes. Et nul n'y échappe. On taxe des marchandises diverses, on crée des droits de douane. Des impôts sur le patrimoine sont décidés?: un centième, puis trois cinquantièmes. Le clergé lui-même n'y échappe pas et est frappé par la décime. Parfois, on exige de certains des contributions extraordinaires?: les Juifs doivent verser 215.000 livres en 1294, les Villes 630.000 livres. Mais l'impôt ne suffit jamais. Alors le roi innove encore en usant de son droit monétaire et en dévaluant. Au Moyen Âge, la valeur de la monnaie est complexe et dépend de l'équivalent en monnaie de compte (la livre tournois et la livre parisis), de la teneur en métal et de son poids. Philippe le Bel joue sur les trois tableaux, lance de nouvelles monnaies, notamment en or, dévalue celles qui existent. Pour lui, l'affaire permet à la fois de payer à moindre coût ses dettes, de favoriser les rentrées fiscales à une époque où le métal est rare, et de toucher des «?droits de seigneurie?», sortes de commissions sur la frappe des monnaies. Entre 1298 et 1299, 1,2 million de livres proviennent de ces opérations dans le Trésor royal, mais en 1306, le gros d'argent vaut un tiers de la valeur qu'il avait lors de sa création en 1266. Malgré tout, Philippe le Bel doit encore en passer par des emprunts auprès des Italiens, qui, par leur ingéniosité et leurs liens avec l'Orient, sont devenus les banquiers du monde occidental. Les «?Lombards?», comme on les appelle alors en France, prêtent désormais volontiers aux rois en échange de bénéfices et d'intérêts élevés. À Paris, ce sont deux frères toscans, Albizzo et Musciato Guidi di Franzesi, connus sous leurs noms francisés de «?Biche?» et «?Mouche?», qui dominent les créances royales. En 1294, ils sont capables de lui avancer 200.000 livres, après avoir dénoncé leurs concurrents les Riccardi de Lucques comme financiers du roi d'Angleterre. Philippe saisit les biens des Riccardi et admet Biche et Mouche au Conseil royal où ils ont la haute main sur la politique financière du roi. Ils excellent alors à trouver des fonds.Reste que le Trésor royal continue de crier famine. En 1302, les Flamands se révoltent, massacrent les Français à Bruges et battent l'armée du roi à Courtrai. Il faut prévoir une nouvelle campagne. Or, les méthodes du roi ont déjà provoqué des remous. Le pape Boniface VIII a condamné l'imposition du clergé, les falsifications monétaires et l'interdiction d'exporter du numéraire. Les nobles sont exaspérés par les dévaluations qui abaissent leurs revenus. Le roi décide alors de convoquer une assemblée des trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie, et s'appuie sur cette dernière pour obtenir la levée de nouveaux impôts. Il s'engage, la paix revenue, à mettre fin aux dévaluations. En 1304, Philippe bat les Flamands à Mons-en-Pévèle et il lui faut tenir parole pour éviter un conflit civil. Il réévalue la monnaie et compte sur l'indemnité qu'il a imposée aux Flamands de 400.000 livres pour compenser le manque à gagner. Mais Bruges ne paie pas. Le Trésor est à l'agonie. Il faut aller plus loin. Le 22 juin 1306, les 100.000 Juifs de France sont réveillés par des officiers qui leur signifient leur expulsion du royaume et la saisie de tous leurs biens et de toutes leurs créances. On leur laisse juste le temps de racheter leurs livres de prières qui seront vendus à l'encan comme le reste. Les historiens ne s'accordent pas sur le produit de cette iniquité?: les estimations vont de 140.000 à deux millions de livres. Reste que le roi n'en a pas assez. Il laisse Biche et Mouche faire faillite et, en 1309, expulse les Lombards. Une façon détournée de faire défaut, dirait-on aujourd'hui. Enfin, en 1307, le roi s'attaque au riche et puissant ordre du Temple. Les historiens estiment aujourd'hui que les considérations financières n'ont pas motivé le roi dans cette affaire. Les biens du Temple furent d'ailleurs transmis aux Hospitaliers en 1313. Mais l'affaire ne fut pas mauvaise pour Philippe qui réclama 200.000 livres lors de la cession et put compter pendant cinq ans sur la jouissance de ces biens.C'est donc dans la violence que Philippe le Bel a fondé les finances publiques. Car derrière ces actes brutaux se trouve la volonté de reprendre en main les finances de l'État naissant. C'est aussi le sens de la décision de 1302 de lever désormais directement les impôts, sans passer par les seigneurs locaux. C'est aussi cette volonté de ne rien céder sur la maîtrise de sa gestion financière qui amena le conflit avec le pape Boniface VIII, agressé violemment par les troupes françaises dans son palais d'Agnani en 1303. Reste que les pratiques peu scrupuleuses du roi vont marquer jusqu'en 1789 la vision française des relations entre l'Etat et ses créanciers.Romaric Godin

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