Le déjeuner de Philippe Mabille : les trois vies d'Antoine Jeancourt-Galignani, banquier, assureur et... libraire

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Pour une fois, il fait très beau en ce matin d'hiver lorsque je rejoins l'ancien banquier et assureur dans le restaurant Dali de l'Hôtel Meurice, juste à côté de la librairie Galignani, qui rayonne 4 numéros plus bas. Quoi de plus normal pour le propriétaire de la plus vieille librairie anglaise de la capitale que de recevoir ses visiteurs dans le palace préféré des riches britanniques... Géré par le groupe Dorchester, le " 5 étoiles luxe " a été entièrement rénové et le restaurant confié depuis sept ans à Yannick Alléno, trois étoiles au guide Michelin. Confortablement installés sous la toile allégorique monumentale (143 m2) quoiqu'un peu roccoco, peinte par Ara Starck, la fille de l'architecte-designer, nous regardons amusés les banquiers et les avocats qui se pressent pour de discrets petits déjeuners d'affaires.La visite de Michæl Jackson"La famille Galignani exerce le métier d'éditeur depuis le 16ème siècle et la librairie familiale, née entre Padoue et Venise, puis installée à Londres, a migré à Paris en 1801", raconte mon hôte. D'abord située au 18 rue Vivienne, au Palais Royal, elle a rejoint son emplacement définitif, le 224 rue de Rivoli, au milieu des années 1850, sous la houlette des deux frères, Jean-Antoine et Guillaume, qui ont véritablement développé le commerce des livres. Antoine se sent profondément l'héritier de cette tradition, même s'il a longtemps cultivé la discrétion sur cette passion, "son jardin secret" au coeur de Paris. Un petit coin de paradis où l'on trouve plus de 50.000 titres sur 350 m2 : des livres en langue anglaise bien sûr, de la littérature à l'économie, des best-sellers américains, et surtout, au long des élégantes boiseries sombres de 1930, l'une des plus belles collections de livres d'art, d'architecture et de photographie, de la capitale. Avec un peu de chance, on peut y rencontrer des célébrités, sourit-il, mais chut, on ne dira pas trop haut que Michæl (Jackson) a réservé la librairie pour lui tout seul, un soir... Quand aux autres "people" qui se cachent dans les rayonnages, c'est un secret bien gardé.Trente ans de libéralisationAntoine Jeancourt-Galignani est un libraire heureux. L'oeil toujours mutin, un air de jeune septuagénaire, il fait visiter avec gourmandise et fierté "sa" boutique, qui accueille parfois de très chics et très sérieux débats. Témoin, celui organisé jeudi soir pour la sortie du dernier Cahier du Cercle des Economistes : "à quoi servent les économistes" (PUF) autour de Jean-Hervé Lorenzi, Christian de Boissieu et Bertrand Jacquillat. Doté d'un carnet d'adresse de ministre, Antoine Jeancourt-Galignani aurait pu, comme tant d'autres inspecteurs des finances, créer sa banque d'affaires. Mais la raison sociale " Galignani " était déjà prise, et c'est quand même plus original de vendre des livres face au jardin des Tuileries... Sur les affaires, l'ancien président de la banque Indosuez, puis des AGF, a pourtant de quoi en remplir, des livres de souvenirs. Après un début de carrière comme haut fonctionnaire au ministère des finances, rue de Rivoli (déjà !), puis au Crédit Agricolegricole, il est directeur général de la Banque de l'Indochine et de Suez en 1979, juste avant la victoire de François Mitterrand. En 1988, au moment où le président socialiste entame son deuxième mandat, il devient président de la banque, rebaptisée entre temps Indosuez. Dans un livre publié en 2002 ("La Finance déboussolée"), il raconte la vaine bataille des banques pour empêcher leur nationalisation en 1982. Paradoxalement, il y chante aussi les louanges de la politique de déréglementation des marchés mise en oeuvre ensuite par les mêmes socialistes, avec Pierre Bérégovoy et son directeur de cabinet, Jean-Charles Naouri. "Peu de gens se souviennent que c'est Indosuez qui installa la première salle des marchés à Paris, rue de Courcelles, en 1984, une idée de Jean-François Lepetit" raconte Antoine Jeancourt-Galignani qui se rappelle encore la "stupéfaction" de Francis Bouygues, l'un des meilleurs clients de la banque, lorsqu'il la lui fit visiter. "Mais que font tous ces types devant des écrans ?", se serait écrié le futur propriétaire de TF1 ! Avec Antoine Jeancourt-Galignani, on revit donc trente ans de libéralisation financière. Trente ans de mondialisation, aussi. "Mon meilleur souvenir professionnel est d'avoir fait d'Indosuez la première banque d'Europe continentale à ouvrir une vraie succursale à Shanghai". C'était sur le Bund, en 1991, sur l'emplacement de l'ancienne banque de l'Indochine, raconte celui qui présidera ensuite, pendant trois ans, le conseil économique de la mégapole chinoise : "le seul Français avec Franck Riboud" (PDG de Danone) à avoir eu cet honneur, souligne-t-il. Las, Indosuez, pénalisé par les pertes de La Hénin, sera vendue en 1996 par la Compagnie de Suez au Crédit Agricolegricole. Entre temps, Antoine Jeancourt-Galignani, nommé en 1994 président des AGF, bataille pour la privatisation de la compagnie d'assurances, furieux d'avoir vu l'UAP lui passer devant. "Mais l'Etat n'ayant pas soutenu mon projet de fusion avec le Gan, j'ai dû passer un accord avec l'allemand Allianz, que je connaissais depuis longtemps".Le coup de fil de Daniel BoutonPrésident de la Foncière Gecina de 2001 à 2005, Antoine Jeancourt-Galignani milite aussi pour une meilleure gouvernance des sociétés cotées et notamment pour le renforcement du rôle des conseils. Il est administrateur, président du comité des rémunérations et des nominations, de la Société Généralecute; Générale au moment où éclate l'affaire Kerviel. Il se souvient que Daniel Bouton l'a appelé, le lundi 28 janvier au soir, alors qu'il dînait chez son fils en banlieue parisienne, pour l'avertir d'une perte potentielle de 8 milliards d'euros (finalement ramenée à 4,9 milliards le lendemain grâce au rebond des marchés asiatiques). "Après un moment de stupeur, je trouve que Daniel a réagi très énergiquement", souligne Antoine Jeancourt-Galignani. "Mais, ayant remis la banque sur les rails, je n'étais pas convaincu qu'il devait continuer son mandat". Le banquier-assureur retourne à ses livres. L'un de ceux qui ont été publiés sur la crise financière, figurant en bonne place dans le rayon des essais américains de Galignani, l'a beaucoup impressionné : il s'agit de "This time is different", des économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. "Les crises bancaires, on en sort toujours. ce n'est pas la fin du monde. Mais il y a un prix à payer et cette fois, il est particulièrement élevé", souligne-t-il.

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