michel serres

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Copenhague sonne-t-il le réveil des consciences sur l'urgence climatique ?La prise de conscience date déjà de presque deux décennies. Ce sommet est plus un résultat qu'un point de départ. Mais il intervient dans un temps particulier. La crise climatique est un aspect d'une crise plus globale. L'humain a perdu tout lien avec la nature, il n'habite plus la planète de la même façon, ni d'ailleurs dans le même corps. En un siècle, la proportion d'agriculteurs dans la population des pays industrialisés est ainsi passée de 60 % en 1900 à 1,5 %. Le XXe siècle marque finalement la fin du néolithique. Et si vous regardez la Chine ou même l'Afrique, vous voyez se reproduire cet exode rural. Ce sont des bouleversements majeurs qui nous forcent à aller vers la nouveauté. Mais je ne suis pas certain que les politiques mesurent l'ampleur du changement de notre monde et qu'ils soient suffisamment armés intellectuellement pour y faire face.N'a-t-on pas trop attendu de Copenhague ?C'est un sommet important, mais il reste ce qu'il est : c'est-à-dire une réunion de chefs d'État qui représentent leur pays et leur peuple, sans véritable réflexion de long terme menée en amont. Nous avons des certitudes sur le changement du climat, la fonte des glaciers, la destruction des forêts ou la disparition des espèces. Mais aucun politique n'a songé à inviter à Copenhague des représentants des poissons, des arbres ou de l'air. L'avenir de la planète est pourtant le sujet politique majeur. Il est devenu indispensable de placer la nature au centre du débat politique. La nature doit devenir un sujet de droit, comme les hommes sont devenus des sujets de droit après des siècles de lutte. Le problème est que nous n'avons pas d'institution capable de défendre les intérêts de la nature.L'ONU n'est-elle pas le lieu privilégié pour coordonner les actions en faveur de la planète ?Je me souviens d'une discussion avec l'ancien secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, où je mettais en avant les problèmes de la faim, de l'air, des risques de guerres liés à l'eau. Il était d'accord avec moi, mais à chaque fois qu'il tentait d'aborder ces questions à l'ONU, les représentants des États lui faisaient toujours la même réponse : « Nous sommes là pour défendre nos intérêts, et pas pour nous occuper de l'eau. » Nos institutions internationales arbitrent le concert des nations, mais elles pratiquent toujours un jeu à deux : bloc des nations riches, nations pauvres ; amis, ennemis. Mais le jeu aujourd'hui doit se jouer à trois car la nature vient de s'inviter dans la partie avec toute sa puissance. Nous ne pouvons plus prendre de décision importante sans elle. La nature nous parle, il faut l'écouter. C'est pourquoi il nous faut une organisation mondiale dont l'objet serait le monde, car c'est le monde qui est en jeu. La nature doit avoir ses propres représentants. C'est peut-être là que la figure du savant commence à apparaître. Le Giec, dont je salue le combat, est peut-être une piste, un embryon de cette institution. Ce sont bien les scientifiques qui nous alertent depuis trente ans sur le risque climatique. La science est la clé : elle a une nouvelle responsabilité politique.Faut-il laisser pour autant les scientifiques gouverner le monde ?Il ne s'agit pas de remplacer la démocratie par un collège d'experts. En revanche, la question est d'établir un nouveau rapport entre le politique et la science, et entre le peuple et la science. La science est partout. Il ne faut pas en avoir peur, même s'il est légitime que les citoyens se posent des questions. Il faut que les politiques et les citoyens se réapproprient la science ; c'est la démocratisation des savoirs. Il est grand temps d'envisager des cours de botanique à l'ENA ! J'ai toutefois le sentiment que les choses bougent, que la mayonnaise commence à prendre, surtout depuis le sommet de Rio, en 1992, lorsque la vedette était le commandant Cousteau et non la quarantaine de chefs d'État présents. La société civile, qui s'affirme de plus en plus dans le débat grâce notamment à Internet, est également un élément clé d'une nouvelle gouvernance.Ne craignez-vous pas une radicalisation de l'écologie ?Le terme « écologie » a deux sens. Tout d'abord, l'écologie est une science, née à la fin du XIXe siècle, qui étudie des fragments de paysages dans tous ses aspects, dans toutes les interactions entre les différents éléments qui les composent. C'est une science difficile, qui requiert des connaissances dans de nombreuses disciplines. Mais l'écologie désigne également un courant politique, un logo pour des militants politiques. Je souhaite que les deux sens du mot écologie se rejoignent, que l'écologie soit dans les instituts de sciences politiques. Les meilleurs ambassadeurs de la planète seront alors ceux qui, par leur culture et leur formation, cumuleraient les deux sens du terme écologie.La décroissance peut-elle être une solution ?Ma génération s'est précipitée sur la consommation. Elle voulait du dessert à chaque repas. Et elle est devenue obèse. La nouvelle génération, me semble-t-il, a décidé qu'il ne fallait plus être obèse. Peut-être que le corps humain est une représentation de la croissance économique. On ne peut pas grossir sans limite.Faut-il perdre espoir face à l'inertie des politiques ?Nous sommes dans une période de transition entre un monde ancien et l'amorce d'un monde nouveau. Ces périodes de latence peuvent être longues, avec des institutions qui continuent de fonctionner comme avant. Généralement, ce sont les philosophes qui nous font prendre conscience de ces fins de règne. Mais ces réflexions font cruellement défaut aujourd'hui.Si vous deviez formuler une utopie, quelle serait-elle ?Que lorsque le bateau a une voie d'eau, l'équipage cesse de se battre sur le pont. L'humanité est certaine de perdre sa guerre contre la nature. Mais peut-être que cette guerre permettra finalement de faire disparaître la guerre entre les hommes. Remettre la nature au centre de tout, c'est déjà presque un projet de paix perpétuelle.Il faut créer une organisation mondiale dont l'objet serait le monde.Il faut que les politiques et les citoyens se réapproprient la science ; c'est la démocratisation des savoirs.

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