Du triangle d'or au carré magique par Erik Izraelewicz
La Tribune
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Elle devait être globale et innovante. Elle pouvait être réseau. Elle se prétendait parfois virtuelle. L'entreprise d'avant la crise devait surtout être « créatrice de valeur pour l'actionnaire ». 1979-2009 : au cours de ces trente années, depuis les débuts des révolutions Thatcher-Reagan d'un côté, Deng Xiaoping de l'autre, un modèle de plus en plus restrictif de l'entreprise s'était ainsi progressivement imposé à tous.Or, l'entreprise est un triangle. C'est ce que l'on enseignait dans les écoles, à l'époque. Elle réunit trois grandes communautés, trois pointes d'un triangle magique : ses clients, son personnel et ses actionnaires. Tout son problème, c'est de les satisfaire, tous les trois à la fois. Il lui faut bien sûr développer auprès de ses clients un « capital confiance » précieux. Il lui faut entretenir au sein de ses équipes un « capital humain » mobilisé en permanence. Il lui faut séduire un « capital financier » indispensable à son bon fonctionnement, à son développement. L'équilibre entre ces trois pôles ? le triangle d'or ? a pendant longtemps été la clé de la croissance des entreprises, de celle de l'économie en général.La crise a révélé la fin de ce triangle d'or, sa déformation. Sous l'effet de la financiarisation de l'économie, l'entreprise avait été conduite à abandonner ce qui constituait à l'origine sa raison d'être : la production de richesses pour tous. Elle ne fonctionnait plus, ou presque, que pour un seul objectif : dégager, à court terme et systématiquement, de la valeur, un maximum de valeur pour ses propriétaires. Le capital financier avait pris le dessus. Il avait imposé ses lois : la priorité absolue au ROE (le rendement financier sur capital), la vision à court terme, la négligence des intérêts des deux autres partenaires de l'entreprise aussi, les « stakeholders », comme disent les Américains, les clients et les équipes. C'est ce que l'on a appelé, un temps, la dictature d'Eva ? « economic value-added ».Avec la crise, Eva s'en va, « DD » s'en vient. « DD », c'est le « développement durable », l'expression qui, souvent galvaudée, traduit pourtant le mieux la mutation en cours. Si l'entreprise ne se réinvente pas, si elle n'élargit pas son horizon de temps et d'ambitions, elle sera promise, c'est sûr, à un triste destin. La crise d'aujourd'hui conduit à l'émergence d'une autre priorité que vont devoir prendre en compte les entrepreneurs ? créateurs ou gestionnaires d'entreprise. C'est son environnement, au sens large. Une entreprise ne peut se développer dans une société en voie de décomposition sociale. Elle ne peut prospérer dans un monde qui voit ses ressources rares s'épuiser. Elle a donc aussi une responsabilité lourde vis-à-vis de la société dans son ensemble. On a parlé, il y a quelques années, de « l'entreprise citoyenne ». La formule était peut-être prématurée, voire réductrice. L'entreprise va devoir être de plus en plus socialement responsable, écologiquement adulte et moralement exemplaire? Un retour des valeurs s'impose, la seule valeur actionnariale ne saurait suffire. L'entreprise doit tenir compte d'un quatrième « stakeholder » : c'est la société dans laquelle elle vit. Fini le triangle et ses trois pointes, elle doit trouver un juste équilibre entre ses quatre partenaires. Le triangle est devenu carré. Si la recherche du carré magique s'assimile à nouveau à la quadrature du cercle, elle est pourtant le nouvel enjeu de l'entreprise. C'est la conviction qu'expriment, chacun à leur manière, les experts de HEC et de Bain qui ont contribué à ce supplément exceptionnel de « La Tribune ». Après les clients, salariés et actionnaires, l'entreprise doit aussi tenir compte de la société.
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