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Pourquoi le droit de la propriété ne fait plus débat?

La Tribune

Publié le 28 avril 2013 à 21:06 - Mis à jour le 28 avril 2013 à 21:06

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La question de la propriété, qui a si longtemps occupé les esprits, semble désormais ne plus guère intéresser les intellectuels. Comme si cette notion allait désormais de soi et était un fait accepté de la nature humaine. Un ouvrage, paru en début d\'années aux éditions des Belles-Lettres, \"Penser la Propriété\", de Peter Garnsey, professeur à Cambridge, rappelle pourtant que la question de la légitimité de la propriété traverse l\'histoire des idées depuis l\'antiquité jusqu\'à la fin du 18ème siècleC\'est donc à une compréhension de la « préhistoire » du débat sur la propriété du 19ème siècle, celui qui opposa Marx, Proudhon et Thiers, et qui se poursuivit durant une grande partie du 20ème siècle qu\'invite l\'auteur. Une préhistoire qui se divise en trois « époques » principales qui se chevauchent : l\'influence de Platon, le débat au cœur de la pensée chrétienne et la place de la propriété dans la philosophie du droit.La manipulation de PlatonLa pensée platonicienne a longtemps été perçue comme l\'origine des pensées « communistes » qui cherchaient à dissoudre la propriété. Peter Garnsey insiste sur l\'équivoque des textes du philosophe grec et sur le fait que ce sont surtout ses lecteurs, à commencer par Aristote, qui ont compris la pensée platonicienne comme une volonté de supprimer la propriété et d\'organiser un partage généralisé des biens d\'une communauté. Une tendance qui s\'est accrue avec le temps et notamment à la renaissance, où Platon est devenu le héros des utopistes comme Thomas More. Ce dernier, insiste l\'auteur, développe ainsi cette « idée ridicule qui fait de Platon un champion de l\'égalité. » A ce moment, la pensée platonicienne s\'arrache entièrement de sa réalité grecque, de son influence pythagoricienne pour devenir, selon Peter Garnsey, « une arme ou une victime dans la guerre idéologique que se livreront la gauche et la droite. »L\'ambiguïté du christianismeDeuxième « époque », celle du christianisme. La propriété posait d\'emblée un problème à une pensée marquée par l\'amour d\'autrui et le partage. La décision de l\'encyclique de Léon XIII Rerum Novarum en 1891 qui considérait que la propriété privée est « naturelle et bénie par Dieu » n\'est en réalité qu\'une des péripéties de ce débat interne au christianisme qui débute, comme le montre fort bien Peter Garnsey, dès les premiers temps de l\'Eglise. L\'histoire de la pensée de la propriété au sein du christianisme primitif et médiéval recouvre en réalité le débat central de cette religion, d\'où découlera ses projets de réformes et qui l\'occupe encore aujourd\'hui : choisir entre le « rejet radical du monde et la volonté de puissance temporelle. »La propriété comme droit de l\'homme ?Peter Garnsey aborde ensuite un sujet qui a occupé la plupart des penseurs modernes : celui de l\'origine et de la légitimité de la propriété. Comme le montre l\'auteur, de cette question découle celle de la propriété comme droit de l\'homme. Les premiers penseurs des Lumières, notamment Grotius et Locke, instaurèrent la propriété comme droit naturel issu de l\'état de nature.Peter Garnsey montre comment ils ont pu contourner la tradition antique et chrétienne de l\'égalité naturelle, notamment en voyant dans la propriété une réponse rationnelle aux défis de l\'humanité. C\'est ainsi que s\'établit la théorie lockienne d\'une propriété légitimée par le travail des biens détenus. Une position à laquelle s\'opposent les pensées de Hume, Rousseau et Kant. Mais c\'est sur cette pensée de Locke que se fonde la définition de la propriété comme droit de l\'homme qu\'ont mis en avant les révolutionnaires français. Aucune des déclarations des droits de l\'homme de la révolution française, pas même celle de 1793 qui, tellement révolutionnaire ne fut jamais appliquée, n\'oublie la propriété comme droit inaliénable.Ce que les Français osèrent, les Américains le refusèrentLa surprise, mise en avant par Peter Garnsey, c\'est que ce que les Français osèrent, les Américains le refusèrent. La déclaration des droits américains rédigée par Thomas Jefferson oublie délibérément la propriété. Et Jefferson lui-même conseilla à La Fayette en 1789 de ne pas compter la propriété dans les droits de l\'homme. « Jefferson omit la propriété parce qu\'il pensait que la signaler comme un droit inaliénable de l\'homme était philosophiquement infondé et politiquement risqué », explique Peter Garnsey.La question de l\'esclavage et des terres indiennes a ici autant joué que celle de l\'état de nature. Les révolutionnaires français, qui luttaient pour la défense de leurs biens contre l\'arbitraire royal, n\'avaient pas à se soucier de ces détails. La France, mal jugée aujourd\'hui par les Libéraux, était alors le pays phare de la défense de la propriété et il le resta durant tout le 19ème siècle au cours duquel les héritiers des Constituants défendirent, jusque parfois dans le sang, l\'idée que les propriétaires étaient les « défenseurs naturels de la société. »Sans doute regrettera-t-on que le style aride du livre de Peter Garnsey, son manque d\'unité et son désir d\'exhaustivité un peu broussailleux, mais sa lecture permet de réactiver un débat aujourd\'hui éteint, peut-être à tort.Peter Garnsey, Penser la Propriété, ed. Les Belles Lettres, 2013, 26,90 euros.

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