Point n'est besoin d'avoir le sens de l'orientation pour aller voir le monde. François-Henri Désérable fait honneur au petit garçon qu'il fut et qui, en classe, passait ses journées avec les yeux rivés-rêveurs sur le planisphère punaisé près du tableau. Le romancier qu'il est devenu depuis considère que, tout étant irrémédiablement voué à l'oubli, il faut donner leur poids de papier aux paysages traversés ou aux visages croisés - sans quoi, pense-t‑il, il ne reste rien d'un voyage.
S'il a des récits d'escapades pleins ses tiroirs, il n'en a pour l'heure publié que deux - en comptant celui-ci. On se souvient du premier, sa traversée de l'Iran après la mort de Mahsa Amini* ; cette fois, il nous livre son périple de cinq mois sur la route de Che Guevara, commencé « soixante-cinq ans jour pour jour » après que ce dernier avait commencé le sien. Non seulement François-Henri Désérable aime les symboles, mais la superstition le surveille.
À l'instant où il est transpercé par la beauté d'Isla del Sol - l'île principale, côté bolivien, sur le lac Titicaca -, il songe, écrit-il, aux prophéties de « la vieille folle », le sobriquet que dans sa famille on donnait à la diseuse de bonne aventure lui ayant promis, quelques jours après sa naissance, « une mort précoce et brutale, dans une contrée lointaine et grandiose ». Il n'en aurait rien su si sa mère, qui aurait pu passer sous silence la funeste prédiction, ne l'avait élevé dans la connaissance de cette scène primitive. Le beau au bois dormant, donc.