« Petite, j'avais des fantasmes sadiques. L'épithète ne m'est venue que plus tard. Je ne savais pas comment nommer ce rituel du soir. C'est en apprenant l'existence du sadomasochisme que j'ai extirpé ces souvenirs de l'oubli. Même le mot fantasme fut trouvé ultérieurement - je n'avais pas 10 ans. » Ainsi va, court, vole - et nous venge, qui sait ? - le premier paragraphe du petit livre jaune où Joy Majdalani dialogue... avec un cliché de Robert Mapplethorpe datant de 1981 - onze ans avant sa naissance à elle - et portant le nom du photographié-supplicié, Jimmy Freeman.
Le génie infernal du photographe-qu'on-ne-présente-plus y capture son modèle, soumis et nu (à l'exception du bonnet blanc tranchant avec le corps noir à découvert), accroupi comme aucun contorsionniste n'oserait le faire, de telle sorte que son pénis, énorme, devienne « l'axe d'un triangle isocèle ayant pour parois l'entrecuisse et les mollets », décrit Joy Majdalani.
L'éditeur de cette dernière, Charles Dantzig, s'est donné la mission - il en a fait une collection coéditée par Grasset et le Centre Pompidou - de faire vivre les œuvres pendant les cinq années de fermeture de Beaubourg. Aussi a-t‑il soumis l'outrageux chef-d'œuvre de Mapplethorpe à cette jeune Franco-Libanaise révélée par un premier roman insolent, Le Goût des garçons (prix Le Vaudeville 2022), où elle rompait la gangue de son éducation catholique et conservatrice.
Ici, elle transforme un exercice contraint, qui eût pu n'être qu'une forme de soumission littéraire, en écriture libre, si libre. En un texte aiguisé comme une flèche qui va droit à la vérité, sans détour mais pas sans nuance. Et avec quelle profondeur ! L'intuition, ardente, le dispute à l'analyse intellectuelle. Joy Majdalani va et vient entre la réflexion - sur le désir, la soumission, le sadomasochisme... -, la confession intime et la profession de foi en la littérature et en elle seule. « J'écris comme je fantasme », y proclame-t‑elle.