Un parcours de combattant (4⭐/4)
Quoi qu'il fasse, on est avec lui. Quand il pédale à tout rompre dans les rues de Paris, quand il livre des clients pas toujours aimables, quand il tombe de son vélo ou appelle sa mère en Guinée, lorsqu'il répète son entretien pour sa demande d'asile, qu'il quémande sa paie au propriétaire du compte Uber Eats qu'il sous-loue, réserve aux aurores son lit dans un foyer pour le soir même, court pour attraper son bus du soir... Par la magie de la caméra du réalisateur Boris Lojkine, comme « embarquée » sur son épaule, le spectateur en apnée plonge en immersion dans le quotidien marathon de Souleymane, un Guinéen sans papiers qui avale chaque jour un obstacle après l'autre, dans la grande ville hostile. Circulation chaotique, piétons pressés, policiers goguenards, compatriotes ambigus, fonctionnaires compréhensifs... Qu'importe, Souleymane ne pense qu'à réussir son prochain entretien à l'Ofpra (office de protection des réfugiés) pour obtenir des papiers, sésame indispensable à un salvateur changement de vie. Doit-il mentir sur son parcours ? Voilà qui le préoccupe davantage que toutes les épreuves qu'il traverse tous les jours, accroché à son guidon.
Pour son troisième long-métrage de fiction, Boris Lojkine nous donne à voir un Paris parallèle et encore peu observé au cinéma. On voit la ville à travers les yeux des livreurs à vélo, ces travailleurs souvent en situation illégale et exploités, qui sont les ombres modernes de notre quotidien, aussi furtives à nos yeux qu'invisibles à notre sensibilité. « J'aurais pu faire un film qui raconte l'histoire du Voleur de bicyclette, car c'est très embêtant quand ces livreurs se font voler leur outil de travail, déclare le cinéaste de 55 ans, agrégé de philosophie. Mais quand j'ai demandé aux "vrais" livreurs, ils m'ont tous dit que, plus que le vélo, le plus important, ce sont les papiers. Se faire voler, casser son téléphone, avoir un accident ou se faire bloquer son compte... c'est embêtant, mais ils gèrent. Ce sont les papiers qui leur permettront de changer de vie, d'obtenir un vrai travail et un logement. C'est pour cela que j'ai choisi de raconter une histoire d'asile plus que de bicyclette. »
Léa Ménager, Aurélien Cabrol et Anne-Laure Walter