OPINION. « Europe : ne pas subir », par Florian Bachelier
Par Florian Bachelier

Florian Bachelier est avocat et ancien questeur à l'Assemblée nationale.
LTD/Arthur Nicholas Orchard/Hans Lucas via Reuters
Par Florian Bachelier

Florian Bachelier est avocat et ancien questeur à l'Assemblée nationale.
LTD/Arthur Nicholas Orchard/Hans Lucas via Reuters
Le monde a changé. Pas lentement, pas graduellement : brutalement. La guerre est revenue sur le sol européen. Les États-Unis ont changé de visage. L'empire bienveillant que les Européens appelaient de leurs vœux a cédé la place à une puissance brutale, désinhibée, transactionnelle. Les certitudes de l'après-guerre froide se sont dissoutes dans un chaos stratégique mondial. Et l'Europe, elle, reste suspendue à des incantations, des postures, des fictions.
Il faut nommer le moment. Nous ne sommes plus dans un ordre international fondé sur le droit, les traités, les déclarations de principes. Nous sommes entrés dans une époque d'hyper-réalité géopolitique, où la force précède le droit, où la puissance précède la norme. L'Europe, seule, continue de croire à l'existence d'une communauté internationale universelle. Les autres agissent selon leurs intérêts. Il est temps que nous en fassions autant.
Hubert Védrine l'a dit clairement : il n'y a plus d'Occident. Il y a des nations. Des coalitions éphémères. Des affrontements. Des puissances. Et il y a l'Europe, qui a trop longtemps cru qu'elle pourrait abolir la conflictualité par décret, que l'histoire était derrière elle, que l'avenir serait un long fleuve d'intégration, de régulation, d'élargissement, de valeurs. Il faut en sortir. Il faut redevenir adulte.
Donald Trump n'est pas une parenthèse. Il est la cristallisation d'un tournant profond dans la société américaine. L'électorat qui l'a porté - et qui le portera peut-être encore - rejette l'idée même d'un empire généreux. Il ne veut plus protéger l'Europe, ni financer la sécurité d'alliés vus désormais comme des parasites commerciaux. Il ne croit plus aux valeurs universelles. Il croit au rapport de force, au mercantilisme, au bilatéralisme brutal.
Ce basculement n'est pas conjoncturel. Il est structurel. Il exprime la fin d'une ère transatlantique, dont nous avons longtemps été les bénéficiaires. Il nous oblige à regarder la réalité : nous ne sommes plus protégés, nous ne sommes plus prioritaires, nous ne sommes plus crédibles si nous ne sommes pas capables de prendre notre destin en main.
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La Russie de Vladimir Poutine mène une guerre d'effacement. Ce qu'elle veut, ce n'est pas seulement des territoires, c'est l'anéantissement de la nation ukrainienne. Ce n'est pas une guerre défensive. Ce n'est pas une guerre de réaction. C'est une guerre de domination. Mais ce serait une erreur de la regarder uniquement à travers le prisme moral.
Les erreurs stratégiques occidentales ont contribué à transformer la Russie en acteur furieux et dangereux. L'humiliation, réelle ou perçue, née du traitement post-soviétique, de l'élargissement de l'OTAN, du refus d'un espace de sécurité partagé, a nourri un ressentiment profond. Ce n'est pas excuser. C'est comprendre. Et comprendre, c'est commencer à se défendre intelligemment.
L'Europe a cru trop longtemps que sa vocation était normative. Elle a régulé. Elle a intégré. Elle a construit des mécanismes. Elle a créé des agences. Mais elle n'a jamais construit une volonté politique commune. Elle a voulu être post-nationale sans être pré-stratégique. Elle est devenue vulnérable. Et désormais, elle est sommée de choisir : rester dans la soumission ou redevenir puissance.
La défense de l'Europe n'est plus un luxe intellectuel, c'est une nécessité vitale. Et cette défense ne se fera pas par des déclarations creuses à Strasbourg ou à Bruxelles. Elle se fera par les États, ceux qui veulent, ceux qui peuvent, ceux qui assument. Elle se fera par la France, par le Royaume-Uni, par la Pologne, par l'Allemagne si elle surmonte ses hésitations, par l'Italie si elle sort de ses contradictions.
Le chaos mondial n'est pas seulement aux frontières. Il s'est aussi insinué dans nos sociétés. Par les fractures migratoires mal maîtrisées. Par la montée de l'islamisme dans les écoles, les entreprises, les quartiers. Par l'individualisme radical qui a dissous le sens du collectif, de l'histoire, de la nation.
Il ne s'agit pas de sombrer dans la panique identitaire. Il ne s'agit pas non plus de nier les réalités. Il faut une politique migratoire claire, souveraine, sans hypocrisie. Il faut un réarmement moral des institutions républicaines. Il faut une alliance avec les forces démocratiques du monde musulman pour contenir et marginaliser l'islamisme politique. Et il faut rappeler une évidence : la France a le droit de décider qui peut devenir français.
Le plus grave, dans cette période, n'est pas la multiplicité des menaces. C'est l'effondrement du sens commun. Les Européens ne savent plus qui ils sont, ce qu'ils défendent, ce qu'ils veulent transmettre. Ils ne parlent que de valeurs, mais n'ont plus le vocabulaire des vertus. Ils célèbrent la diversité, mais oublient leur propre héritage. Ils vivent dans un confort post-historique, alors que le monde est de retour, avec ses passions, ses volontés, ses férocités.
Il faut retrouver le fil d'une civilisation européenne consciente d'elle-même. Pas une Europe abstraite. Une Europe incarnée. Faite de nations fières et solidaires. De peuples enracinés et ouverts. De cultures diverses mais liées par une même mémoire, un même style, une même exigence.
C'est cela que nous devons défendre. Non contre le monde, mais dans le monde. Non en restaurant les empires, mais en assumant nos responsabilités. Non pour donner des leçons, mais pour ne plus en recevoir.
Car si nous ne redevenons pas stratégiques, d'autres décideront pour nous. Et nous vivrons dans un monde de soumission.
Par Florian Bachelier
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