Think tanks : 11 "labos" du pouvoir qui cogitent en Europe

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Vieille tradition anglo-saxonne, ces laboratoires d'idées se multiplient en Europe et singulièrement en France. À quatre mois de l'élection présidentielle, leur influence grandit à gauche comme à droite soulignant ainsi une perte de substance des partis politiques traditionnels. Revue de détails en onze think tanks.

Signe de perte de substance des partis politiques, incapables de développer des idées ? Ou plutôt professionnalisation, à l'américaine, de cercles de réflexion autrefois informels ? Les think tanks, ces « réservoirs d'idées » politiques voient en tout cas leur influence grandir, en France et dans toute l'Europe. Ils ont d'ores et déjà joué un rôle important dans la campagne électorale française de 2012, étant à l'origine des primaires à gauche (Terra Nova), ou de thèmes repris à droite comme à gauche tel l'investissement dans l'éducation, dès le primaire (Institut Montaigne). Même si les think tanks hexagonaux affichent encore de faibles moyens.

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L'Institut Montaigne, le « gros » think tank français

Comme la plupart des think tanks, l'Institut Montaigne jouera un rôle dans la campagne électorale. Mais pas question de produire comme certains « concurrents » des documents ad hoc, suggérant par exemple « 12 idées pour 2012. « C'est en amont que nous avons pesé », souligne le directeur général de Montaigne, Laurent Bigorgne. Et de citer les rapport publiés, ces derniers mois, sur le nécessaire investissement dans l'éducation, dès le primaire - et pas seulement à l'université -, thème effectivement repris aussi bien par François Hollande que par l'UMP. Un investissement que tous les spécialistes de l'éducation préconisaient depuis des années... mais il a fallu la médiation d'un think tank pour que les politiques prennent conscience de cet impératif. Par ailleurs, l'institut a mis en place une cellule de chiffrage des propositions des différents candidats. Montaigne est-il de gauche, de droite ? « Ni l'un ni l'autre », répète à l'envi son directeur. Mais le risque est faible d'une dérive gauchisante, eu égard à la personnalité de son président fondateur, Claude Bébéar.

Comment doper la compétitivité de l'économie française ? C'est l'une des interrogations majeures des recherches de l'institut. « Avec, pour Claude Bébéar, la volonté de trouver les moyens de renforcer la cohésion sociale », souligne Laurent Bigorgne. Montaigne, c'est le gros think tank français, pourrait-on dire. Des rapports publiés et largement diffusés sous forme d'élégantes brochures au format livre de poche, des auteurs rémunérés, des manifestations de prestige en présence de personnalités étrangères renommées. Pourtant, son budget de 3 millions d'euros semble bien faible en regard des équivalents anglo-saxons. Il est alimenté par près de 80 entreprises. Aucune ne pèse plus de 2 % des ressources de l'institut. En outre, Montaigne traite surtout de problématiques générales, souligne Laurent Bigorgne, quand lui est posée la question de l'indépendance. « En quoi un de nos partenaires pourrait-il avoir quelque chose à dire sur nos préconisations en matière d'ISF ? », s'interroge-t-il.

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Terra Nova : les sociaux-démocrates... d'inspiration américaine

Lancé en 2008 par un haut fonctionnaire proche de Dominique Strauss-Kahn, Olivier Ferrand, Terra Nova est sur tous les fronts. Ce think tank, proche du PS sans y être affilié - sa ligne plutôt sociale-libérale n'y fait pas l'unanimité - multiplie les notes sur la plupart des thèmes politiques et économiques, fustigeant l'action de Nicolas Sarkozy et multipliant les propositions. Le haut fait d'armes de Terra Nova est d'avoir lancé, dès 2009, l'idée de primaires à gauche, défendue ensuite par Arnaud Montebourg. L'association, qui attend encore d'obtenir le statut de fondation, faisait initialement phosphorer des intellectuels. Mais, très vite, les « technos » - les hauts fonctionnaires - ont pris le pas sur les « intellos ».

Près d'un millier de fonctionnaires proches du PS travaillent - bénévolement - pour Terra Nova. Les rapports produits sont donc précis, et pourraient verser dans le technique, mais Olivier Ferrand, qui veille à leur impact médiatique, fait en sorte qu'ils restent accessibles. Et des notes synthétiques sont toujours prévues. Des notes qui heurtent parfois les hiérarques socialistes, comme celle suggérant que le PS ne devait plus chercher à obtenir à tout prix les voix de la classe ouvrière. Olivier Ferrand avait envisagé de publier au printemps 2011 un document faisant office de proposition de programme, à destination du PS. Cela ne s'est pas fait. Pour ne pas gêner ? Terra Nova propose simplement, sur son site Internet, une série de « contributions 2012 » (on en compte 20 pour l'instant). S'agissant de l'organisation et de la méthode, Olivier Ferrand s'est inspiré des grands think tanks américains.

Maix ceux-ci disposent de budgets de plusieurs centaines de millions de dollars, contre... 450.000 euros pour Terra Nova en 2011, fournis par une quinzaine de mécènes - de grandes entreprises comme Air France, Areva... L'association a toutefois la chance d'être hébergée gratuitement sur les Champs-Élysées par un proche de Michel Rocard, Henry Hermand, qui a fait fortune dans l'immobilier.

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La Fondation pour l'innovation politique : défendre le libéralisme, l'Europe et la règle d'or

La Fondation pour l'innovation politique a une histoire à part. Il s'agissait, à l'origine, d'un organisme, rattaché à l'UMP, à la tête duquel on trouvait un proche de Jacques Chirac, Jérôme Monod. Depuis 2005, les liens ont été rompus. À la différence de Terra Nova ou de l'Institut Montaigne, qui ne reçoivent pas de subventions de l'État, la « Fondapol » est aujourd'hui financée pour les deux tiers sur fonds publics (son budget frôle les 2 millions d'euros). Elle entend, pour autant, afficher son indépendance, avec un prisme en faveur du libéralisme politique et économique (elle se définit comme « libérale, progressiste et européenne »). Sous l'impulsion de son directeur général, Dominique Reynié, l'institution a lancé récemment « 12 idées pour 2012 », avec, comme priorité, l'instauration d'une règle d'or pour les finances publiques.

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L'Ifrap : le combat contre l'impôt et l'administration tentaculaire

La Fondation Ifrap l'annonce sur son site Internet : elle analyse les politiques publiques et propose des réformes concrètes. Cela correspond de fait à la définition d'un think tank. L'Ifrap aborde ces questions avec un « angle », comme disent les journalistes : celui du « trop d'État, trop d'impôt ». Cela conduit parfois à des approximations, comme celle d'affirmer que les contribuables travaillent plus de la moitié de l'année pour le fisc - comme s'ils ne bénéficiaient d'aucun service public au cours de cette demi-année. Réagissant à l'annonce récente par l'Insee de la récession, l'Ifrap propose un nouveau plan de rigueur, avec notamment des cessions de participations de l'État (Française des Jeux). Oubliant que ces cessions ne réduisent en rien le déficit public au sens du traité de Maastricht.

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L'Institut de l'entreprise : au nom de... l'entreprise

L'Institut de l'entreprise occupe une place à part dans le monde des think tanks. Ne serait-ce parce que, à la différence de la concurrence, il représente clairement l'un des pans de la société - les entreprises - et ne peut, dans ces conditions, toujours prétendre défendre l'intérêt général. Pour autant, l'objectif est bien d'analyser la situation économico-sociale, et d'en déduire des préconisations de politique économique. Tout en affichant des préoccupations sociales : un rapport publié récemment défend l'idée d'une flexibilité dans le travail, mais d'une flexibilité « responsable ». Présidé aujourd'hui par le PDG de Vinci, Xavier Huillard, l'Institut de l'entreprise a été marqué, auparavant, par la personnalité de Michel Pébereau qui avait mené un combat constant, notamment pour la réforme de l'enseignement de l'économie au lycée.

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La Fondation Copernic : à gauche de la gauche, des idées pour contester le système

À la gauche de la gauche, avec un positionnement clairement assumé, la Fondation Copernic tente, depuis 1998, de « remettre à l'endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l'envers ». Pas étonnant, dans ces conditions, que les entreprises y regardent à deux fois avant de la financer. Notamment les banques, dont l'un des coprésidents de Copernic, membre d'Attac, Pierre Khalfa (ex-membre du PCF), préconise de reprendre le contrôle. Pour faire fonctionner ce think tank, il est donc surtout fait appel au bénévolat, compte tenu d'un budget très limité de 80.000 euros, qui ne dépend que du nombre d'adhésions. Copernic publie des notes en collaboration avec Attac, les points de vue étant largement convergents. À la différence des Terra Nova, Montaigne et autres Fondapol, Copernic ne prétend pas influer sur les politiques en cours, mais remettre en cause le système...

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L'IFO : le think tank de l'année, en Allemagne

Le think tank de l'année en Allemagne, c'est l'IFO. L'institut économique munichois est devenu avec la crise de l'euro un des centres de la contestation de la politique du gouvernement fédéral et des dirigeants européens. Son président, Hans-Werner Sinn, n'a cessé de dénoncer l'aide inutile à la Grèce et les projets de « socialisation des dettes » comme les eurobonds ou le rachat des obligations d'État par la BCE (Banque centrale européenne). Les études de l'IFO ont également mis en avant l'idée - par ailleurs contestée - que le système de compensation interbancaire Target de la BCE représentait une forme d'aide massive aux États en difficulté de la part des États « vertueux ». La ligne directrice de l'IFO, c'est l'« ordolibéralisme » des premiers temps de la RFA, qui se fonde sur la discipline budgétaire nationale et la responsabilité individuelle.

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L'Institute for Fiscal Studies : à la pointe de la réflexion économique, à Londres

C'est l'institut auquel tout le monde se raccroche au Royaume-Uni. Après chaque budget, après chaque annonce gouvernementale, l'Institute for Fiscal Studies rend son jugement, impartial et tranchant. Avec, chaque fois, une question clé : les chiffres annoncés par le gouvernement sont-ils crédibles ? Alors que la rigueur est la grande question politique du moment - la réduction du déficit sera-t-elle atteinte ? -, son poids est plus que jamais important et ses verdicts provoquent des tempêtes politiques. Preuve en a été la nomination de son ancien directeur, Robert Chote, à la tête de l'Office for Budget Responsibility, le bureau « indépendant » de prévisions économiques créé par le gouvernement. En le choisissant, George Osborne, le chancelier de l'Échiquier, a mis à ses côtés un nom indépendant et au-dessus de tout reproche.

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Lavoce.info : des économistes italiens pour vérifier les faits

Lavoce.info est un « Osni » en Italie et probablement ailleurs : un « objet scientifique non identifié ». Ces économistes italiens de renom, menés par Tito Boeri (professeur à l'université Bocconi de Milan), ont constitué un groupe il y a bientôt dix ans pour « informer et proposer surtout des analyses indépendantes des faits et des informations (...), assumer la fonction de ?watchdog?? [chien de garde] examinant de façon critique la politique économique en se désintéressant de l'usage politique qui peut être fait de ce qu'il écrit ». Dans cette « campagne électorale permanente » qui caractérise l'Italie, Lavoce.info joue en partie le rôle de « fact-checkers », [vérificateurs des faits] en produisant force notes et analyses. Avec le gouvernement des « professeurs » dirigé par Mario Monti, Lavoce.info doit désormais aussi critiquer des collègues passés de l'autre côté...

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Bruegel : des propositions retentissantes pour l'Europe

Né en 2005, Bruegel s'est fait sa place dans le paysage bruxellois en se focalisant sur la place de l'Europe dans l'économie mondialisée. Quelques propositions retentissantes comme celle des « blue bonds », portée en mai 2010 par les économistes Jacques Delpla et Jakob von Weizsäcker, l'ont imposé. Avec 22 chercheurs (dont 8 non résidents), l'équipe est réduite et mobile. Les 3 millions d'euros de budget sont couverts aux deux tiers par les dotations de dix-neuf des membres de l'Union européenne, et pour un tiers environ par dix-sept entreprises multinationales. Au 1er janvier, l'économiste allemand Guntram B. Wolff reprend le flambeau des mains du fondateur de Bruegel, Jean Pisani-Ferry, qui s'appliquera à lui-même la règle qu'il avait fixée : pas plus de deux mandats de trois ans de directeur général.

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Le Centre for European Policy Studies : l'usine à idées qui s'impose à Bruxelles

Créé en 1983, le CEPS couvre tous les domaines : de l'immigration aux relations avec les voisins orientaux de l'Union européenne, en passant par le climat. Mais c'est sur les sujets économiques et financiers qu'il est le plus incontournable, avec des signatures prestigieuses parmi ses chercheurs comme celles de Stefano Micossi et Paul de Grauwe, tous deux spécialistes de l'union monétaire, de Daniel Gros, qui a sorti les premiers papiers sur le Fonds monétaire européen, ou de Karel Lannoo et Rym Ayadi, incontournables sur la régulation financière. De loin la plus grosse usine à idées de Bruxelles avec plus de 35 chercheurs « maison », le CEPS se finance pour près d'un tiers de son budget (8, 6 millions d'euros en 2011) auprès de la Commission européenne via des appels à projets. Le reste vient des cotisations de ses membres et des financements privés de projets de recherche.

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