L'avenir énergétique de l'Europe : produire des "négawatts"

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Par Christophe Bédier, directeur associé senior, et Sébastien Léger, directeur associé au bureau de Paris de McKinsey & Company.

La baisse récente des cours du pétrole et de la facture énergétique ne doit pas faire oublier que la sécurité d'approvisionnement est un enjeu critique pour l'Europe. S'il fallait attribuer un mérite aux rigueurs de l'hiver et à la crise gazière avec la Russie, c'est bien celui de nous l'avoir opportunément rappelé.

La dépendance énergétique de l'Europe continue de croître en même temps que sa consommation d'énergie. L'Europe voit aujourd'hui s'amenuiser ses réserves, localisées pour l'essentiel en Mer du Nord. Par voie de conséquence, elle se fournit toujours davantage au-delà de ses frontières : la part de pétrole importée est passée de 52% en 2000 à 65% en 2007. Même évolution pour le gaz, dont nous importions 37% en 2000 contre 45% sept ans plus tard (1).

L'efficacité énergétique est un levier incontournable pour réduire cette dépendance. Et ce n'est que l'un des arguments qui plaident en faveur d'une utilisation plus efficace de l'énergie. Les contraintes environnementales toujours plus prégnantes constituent elles aussi un facteur décisif. Comme le montre la "courbe des coûts d'abattement" dont McKinsey a rendu publique hier une version réactualisée (2) , l'efficacité énergétique représente plus du tiers des moyens à notre disposition pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Enfin, pour les agents économiques, et notamment les entreprises, abaisser la consommation d'énergie à production constante est une source substantielle d'économies. Economies directes bien sûr, via une réduction de la facture énergétique, mais aussi indirecte, en permettant de limiter l'exposition à la volatilité des cours de l'énergie, en soi source de coûts.

Economiser 8 millions de barils de pétrole par jour en 2020
La bonne nouvelle est que le potentiel existe. Les recherches macroéconomiques effectuées par le McKinsey Global Institute (3) ont permis de chiffrer précisément le potentiel d'amélioration de l'efficacité énergétique en Europe ; il est considérable. En prenant en compte uniquement des changements réalisables avec les technologies déjà existantes, qui peuvent être financés avec un taux de rentabilité supérieur à 10% par an, et qui n'affecteraient pas le confort des consommateurs finaux, on évalue ce potentiel à 17,4 quadrillions de BTU (4) chaque année à horizon 2020. Exprimés dans des termes plus parlants, ces "négawatts" représentent l'équivalent de 8 millions de barils de pétrole par jour, ou 23% de la consommation d'énergie totale actuelle de l'Europe, ou encore le double de la consommation d'électricité totale des pays membres de l'Union européenne.

Les mesures d'amélioration de l'efficacité énergétique permettraient aussi à l'Europe de réduire de près de 1 milliard de tonnes par an ses émissions de gaz à effet de serre, plus que les émissions de la France et du Royaume-Uni additionnées. De plus, le coût pour la société serait globalement négatif, c'est-à-dire que les économies d'énergie réalisées feraient plus que compenser les investissements initiaux.

Transformer un potentiel en marchés
Pour améliorer l'efficacité énergétique dans de telles proportions, nous estimons que les investissements devront être de l'ordre de 30 milliards d'euros chaque année d'ici 2020. Mais plus que le montant, c'est le modèle économique de ces investissements qui pose aujourd'hui problème. En effet, si l'on considère que leur rentabilité annuelle est supérieure à 10%, pourquoi les agents économiques ne les réalisent-ils pas dès aujourd'hui?

Des barrières demeurent, qui sont liées à des inefficiences du marché : défaut d'information, dilemme principal-agent, prix élevé du "ticket d'entrée" notamment dans les secteurs du bâtiment ou des transports. Pour les lever, les pouvoirs publics ont un rôle primordial à jouer, et disposent de plusieurs axes d'intervention: subventions ou incitations fiscales, relèvement des normes et standards, labellisation...

Les entreprises doivent aussi étudier avec un intérêt accru les opportunités liées à l'amélioration de l'efficacité énergétique. Celles-ci sont de deux ordres.
Le premier, c'est évidemment la réduction de la facture énergétique. Ainsi, DuPont et Dow Chemicals ont réalisé des économies cumulées de 2 et 4 milliards de dollars respectivement, grâce à la redéfinition de leurs processus industriels. Cela est possible aussi dans d'autres secteurs industriels. Dans les télécommunications par exemple, Nokia Siemens Networks estime que ses clients, les opérateurs de réseaux téléphoniques, peuvent économiser jusqu'à 30% de l'électricité nécessaire au fonctionnement des antennes relais, ce qui représente pour un opérateur de taille moyenne environ 20 millions d'euros par an.

Mais l'efficacité énergétique représente aussi une source importante de nouveaux revenus. Les marchés et services innovants seront nombreux : matériaux et produits pour le bâtiment, équipements électriques, transports, dispositifs de mesure et de gestion de la consommation d'énergie, services énergétiques, financements... un pan nouveau de l'économie est en train de s'édifier. Et s'il s'agissait là de l'une des pistes les plus solides de sortie de crise pour les entreprises européennes en quête de croissance ?

 

(1) Source : Agence internationale de l'énergie

(2) Pathways to a low-carbon economy. Version 2 of the Global Greenhouse Gas Abatment Cost Curve, rapport de janvier 2009 disponible à l'adresse www.mckinsey.com/globalGHGcostcurve

(3) Capturing the European energy productivity opportunity, rapport de septembre 2008 disponible sur le site www.mckinsey.com/mgi

(4) British Thermal Unit, unité standard d'énergie

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