Du "made in China" au "made in Africa" ?

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Par Terutomo Ozawa et Christian Bellak, respectivement professeur émérite d'économie à la Colorado State University et professeur associé d'économie, à l'université de Vienne.

Dans sa quête de pétrole et de minerais, la Chine a multiplié l'aide publique au développement ainsi que les investissements vers l'Afrique. Au point que la Banque mondiale lui a récemment suggéré de transférer ses usines de main-d'oeuvre sur le continent noir. Plusieurs études sur les investissements dans les industries légères en Afrique, en particulier dans les secteurs du cuir et du textile, ont souligné les difficultés liées à la faiblesse des institutions. La question est ici d'évaluer les facteurs proprement chinois susceptibles de favoriser la migration d'usines, en particulier vers l'Afrique sub-saharienne. Trois facteurs semblent être primordiaux : le coût du travail, les taux de change et les institutions.

On sait que la vitesse d'augmentation des bas salaires dépend avant tout de la taille du réservoir de main-d'oeuvre rurale susceptible de venir travailler dans les usines. C'est précisément la force de la Chine, qui compte encore 750 millions de personnes dans les campagnes, avec des salaires à seulement un tiers de ceux des villes, même si les tensions sociales récentes, et les hausses de salaires qui ont suivi dans les provinces côtières, provoqueront un déplacement des emplois dans d'autres provinces. Le plan de doubler d'ici à 2020 le revenu actuel dans ses régions rurales favorisera les migrations internes à la Chine. L'immensité de la Chine restera donc un avantage compétitif pour les nouveaux sites de production, qui la préféreront aux pays lointains.

Les taux de change ensuite. L'appréciation du taux de change pénalise les exportations, et favorise les investissements vers l'étranger comme les importations. L'accélération de la croissance lors de leur phase de décollage économique au Japon comme dans les économies nouvellement industrialisées s'est ainsi traduite par une forte appréciation de leur monnaie. Si la Chine a, elle aussi, connu une appréciation du yuan, celle-ci est restée progressive et trop modérée pour déclencher une vague de délocalisations. D'ailleurs, la Chine n'est pas prête à démanteler ses industries de main-d'oeuvre qui fournissent les emplois dont elle a grandement besoin. Cette appréciation modérée du yuan est ainsi ce qui donne aux industries exportatrices le temps d'augmenter leur productivité, ou de se relocaliser à l'intérieur même du territoire.

Si ni le coût du travail ni le taux de change du yuan ne poussent à une délocalisation massive des industries chinoises en Afrique, les facteurs institutionnels ont, eux, un impact mitigé. La faiblesse des infrastructures en Afrique, à commencer par les problèmes d'alimentation en eau et en électricité, les transports, les communications, les problèmes de gouvernance, un environnement réglementaire inhospitalier sont bien connus, et expliquent que peu de multinationales se soient aventurées en Afrique.

Depuis 2006, la Chine a aidé certains pays africains, comme par exemple la Zambie, à créer des zones économiques spéciales, sur le même modèle que ses propres ZES. Mais cela reste, pour l'heure, marginal, le modus operandi dominant des Chinois tend toujours à privilégier l'emploi de travailleurs chinois, et non des locaux, dans nombre de projets. A contrario, c'est grâce aux entreprises étrangères comme aux entreprises locales que les ZES en Asie ont si bien réussi. Et les gouvernements locaux ont su prendre des mesures proactives pour faire l'apprentissage des technologies modernes et des pratiques de management, ce que l'on n'observe guère en Afrique sub-saharienne. Les ZES qui ont été récemment initiées en Afrique se sont transformées en ghettos de la diaspora chinoise, en dehors de toute participation d'entreprises africaines.

En conclusion, même si la Chine pense sérieusement relocaliser ses usines à bas coûts en Afrique sub-saharienne, il reste de nombreux obstacles à surmonter de part et d'autre. À court terme, elle pourra toujours déplacer ses usines dans des provinces chinoises plus reculées, ou chez ses proches voisins les moins développés. Et ce d'autant que l'Afrique elle-même n'est toujours pas prête, sur le plan de ses institutions, à accueillir des investissements étrangers à grande échelle, comme ce fut le cas en Asie.

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