Un ministère de l'Industrie plutôt qu'un ministère des industriels

Par Alain Rousset, président du conseil régional d'Aquitaine, député de la Gironde et président de l'Association des régions de France.

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Copyright Reuters (Crédits : Alban Gilbert/CRA)

On me dit Girondin. C'est vrai, à plus d'un titre d'ailleurs ; je l'assume et j'en suis fier. J'ai en effet l'intime conviction que la décentralisation est la mère des réformes, celle qui permettra de rapprocher le politique du citoyen et de faire entrer notre pays de plain-pied dans le XXIe siècle. Il faut moins d'État dans nos politiques publiques non régaliennes et plus de régions, parce que c'est dans les territoires que s'établissent les échanges et les rapports de confiance ancrés dans la réalité.

Mais tout Girondin que je suis, moins d'État ne signifie pas pour moi absence de politique nationale. Prenons le cas de l'industrie. C'est un domaine où les régions réunissent, comme ailleurs en Europe, tous les atouts pour conduire avec efficacité d'ambitieux projets de renforcement et de développement de nos entreprises, connaissant leurs problématiques, favorisant les échanges en décloisonnant par exemple les sphères académique, industrielle et financière au plus près des décideurs. Et, bien entendu, faisant le lien, essentiel, avec la formation et l'emploi. Pour autant, nous avons besoin d'un État stratège, qui sache bâtir une véritable politique industrielle pour la France en identifiant les filières porteuses d'avenir et de croissance et en aidant à leur structuration, mais seul le ministère de la Défense agit ainsi. Un État qui fixe un cadre et qui crée les dispositifs nationaux permettant aux régions de démultiplier l'efficacité de leur action.

Hélas, il nous manque un vrai ministère de l'Industrie, qui n'est aujourd'hui qu'un simple ministère des industriels après, il est vrai, des années de « détricotage » de ses moyens, pour des raisons d'idéologie libérale allant à rebours des intérêts nationaux. J'en veux pour preuve, par exemple, la pratique permanente des appels à projets qui, faute d'identification des besoins sociétaux de demain et, en regard, des forces et faiblesses de notre tissu industriel, consiste à sélectionner les initiatives régionales et qualifie le procédé de politique industrielle. De politique nationale, il n'y en a point, à moins que l'on n'admette qu'elle soit celle dictée par les seuls industriels, auxquels je ne jette évidemment pas la pierre de faire valoir leurs intérêts. La prise en considération de leurs besoins est nécessaire mais n'est pas suffisante et il faut d'évidence doter le ministère de l'Industrie d'une expertise qui préserve l'intérêt général.

Pourquoi les collectivités territoriales, par exemple, devront-elles financer le déploiement de la fibre optique pour l'accès au très haut débit dans la totalité des zones peu denses et non rentables ? Parce que l'État, plutôt que d'avoir une politique globale de co-investissement à l'échelon national, a préféré accorder la préséance aux opérateurs privés pour leur réserver les zones denses où le coût du déploiement est faible, les abonnés nombreux et la rentabilité élevée.

Pourquoi, dans la continuité du Grenelle de l'environnement, a-t-on accordé des permis de forage pour le gaz de schiste aux effets catastrophiques sur le plan écologique et finalement reculé sous la pression en adoptant une loi qui reste d'ailleurs tout à fait minimaliste ? Parce que la rentabilité a encore été privilégiée à une appréciation un tant soit peu réaliste de l'intérêt général et à une vision de long terme.

Pourquoi freine-t-on dans son élan la formidable dynamique qui s'était engagée pour développer, sous l'impulsion des acteurs régionaux, une filière énergétique renouvelable qui pourrait être rapidement économiquement viable ? Parce que l'État, impécunieux, est surtout actionnaire des grands groupes du nucléaire.

Il faut repenser une véritable stratégie industrielle qui se fonde sur les enjeux et besoins sociétaux, qui tienne évidemment compte de la réalité en matière d'économie mais qui s'appuie sur une expertise renforcée et objective au sein d'un ministère de l'Industrie digne de ce nom. Les régions ne pourront que se satisfaire de conduire leurs politiques dans un cadre global clair et ambitieux pour le renforcement de notre industrie et pour une croissance durable. L'intérêt de notre économie, l'avenir de nos emplois et donc nos équilibres sociaux en dépendent très largement.

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